Les pri^scipes de la moralisatiox thérapeutique
On ne doit parler de ces diverses tentatives de thérapeutique morale qu'avec beaucoup de respect et de sympathie ; les hommes qui ont dirigé ce mouvement ont une grande valeur scientifique et morale, ils ont entrepris une tâche très difficile avec convic-
I. Rev. Dickinson S. Miller, What Religion lias to do with Psychotherapy, op. cil., I, ni, p. fi>.
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tion et désintéressement et ils ont fait faire à la psychothérapie de grands progrès. Cependant la critique est nécessaire pour le progrès même des études qu'ils ont aimées, nous étudierons d'abord les principes sur lesquels cette thérapeutique semble reposer et ensuite les résultats pratiques qu'elle semble avoir donnés jusqu'ici.
La psychothérapie nous a paru sortir peu à peu de l'analyse et de l'interprétation des miracles : déjà les « Christian scientists » s'étaient bien rendu compte du caractère essentiel de la force mystérieuse qui agissait à l'insu des opérateurs primitifs et de leurs malades. M. Dubois et tous ceux qui ont développé les mêmes idées comprennent encore mieux le caractère moral de cette puissance et ils le font comprendre à ceux qu'ils dirigent. Les malades traités par Mrs. Eddy peuvent ne rien comprendre à sa métaphysique et se figurer qu'il s'agit d'une puissance miraculeuse, les malades de M. Dubois ne peuvent commettre la même erreur, car leur médecinvleur explique parfaitement les forces qu'il essaye de mettre en œuvre.
Ce progrès dans l'interprétation des miracles se manifeste d'abord dans le choix des sujets auxquels on se propose d'appjiquer le traitement. Mrs. Eddy appliquait encore d'une manière vague son traitement, toujours le même, absolument à tous les malades quels qu'ils fussent, c'était là un des caractères les phis évidents d'infériorité de la « Christian science » . Dans ces méthodes nouvelles on semble avoir mieux analysé les effets des traitements miraculeux : on a remarqué que certaines catégories de malades guérissent mieux et plus souvent que les autres quand on les conduit aux sources miraculeuses ou quand on les magnétise ; on a observé qu'il est à peu près inutile de conduire dans ces sanctuaires d'autres catégories de malades que le Dieu ne se soucie pas de rétablir. Puisque l'on met en œuvre des puissances analogues à celles qui agissent dans les miracles, il faut les appliquer à la première catégorie de sujets et non à la seconde, on ne fera plus comme Mrs. Eddy de « l'obstétrique métaphysique » et l'on renoncera à traiter par la moralisation les membres cassés. La conception des névroses et des psychonévroses parait déterminer avec précision la catégorie de maladies que l'on |)eut essayer de traiter de cette manière: il y a là, scmble-t-il, une évolution remarquable dans la psychothérapie.
On constate un autre progrès daus le choix des idées qui
auront une puissance thérapeutique. Mrs. Ecldy pour trouver une pensée puissante croyait nécessaire de faire appel à la pensée de la vérité par suite de l'association traditionnelle entre savoir et pouvoir, entre une doctrine vraie et une doctrine féconde ; elle pensait que seule la connaissance de la vérité métaphysique, la pensée de l'essence des choses aurait le pouvoir de guérir nos petites misères. Nos moralisateurs arrivent à une conception à la fois plus large et plus précise de la pensée efficace. Cette pensée puissante n'est pas seulement la pensée vraie, c'est aussi la pensée bonne, le bien moral s'ajoute à la vérité. Il v a là au moins chez quelques-uns une sorte d'optimisme confiant : un homme qui sait la Vérité et un homme qui se conduit moralement est un homme parfait, il ne peut pas être un faible ni un malade. D'autre part la notion de la vérité dont il s'agit est précisée : il ne s'agit plus d'une vérité métaphysique ou scientifique quelconque, il s'agit d'une vérité particulière dont le rapport avec la guérison de la maladie semble beaucoup plus étroit. Le malade doit simplement savoir la vérité sur le fonctionnement de son corps, sur l'origine et le mécanisme des troubles dont il se plaint actuellement. L'idée que le malade se fait de son mal a, comme on le sait, une très grande influence sur l'évolution de ce mal luimême ; il est donc bon que le malade sache la vérité sur les symptômes qu'il présente. Cela est d'autant plus vrai qu'il s'agit de symptômes névropathiques dépendant de la pensée et dans notre conception actuelle beaucoup moins graves que des symptômes en rapport avec des lésions anatomiques. Le rôle des idées morales se précise également : il s'agit surtout de faire faire au malade des actes véritables, des actes élevés et généreux qui demandent de l'attention et de l'effort, ce qui développera la volonté et la puissance morale. Ces systèmes se présentent donc avec beaucoup de clarté et de simplicité et la thérapeutique par la moralisation générale du malade semble être le dernier terme de cette évolution qui a commencé par l'analyse des miracles. On comprend qu'elle ait séduit tant d'esprits et qu'elle se présente aujourd'hui dans beaucoup de pays comme la meilleure forme de la thérapeutique des névroses.
Cependant ces méthodes, surtout sous la forme qu'elles ont prise dans le livre de M. Dubois (de Berne), ont été de bien des côtés l'objet de violentes critiques. Je rappellerai celles de
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M. de Fleury, de M. Bonjour' (de Lausanne), de M. Sollier^ Les critiques de ce dernier auteur débutent avec une vivacité 'aniusante : « C'est de Suisse aujourd'hui que nous vient la lumière. Jusqu'ici le fond de la thérapeutique des maladies nerveuses en Suisse consistait dans l'altitude que l'on a reconnu mauvaise, le grand air qu'on peut trouver partout, la vue des lacs bleus, des pics blancs, et des pâturages verts avec kursaal à proximité, installation de bains, quelquefois de douches dans un hôtel déguisé sous le nom de Sanatorium. Aujourd'hui on y a ajouté le macaroni et les nouilles qu'on ne mange bien qu'à Lausanne et les entretiens philosophiques qu'on n'écoute bien qu'à Berne en se gavant de lait dans son lit.' Quelques esprits chagrins prétendent qu'on pourrait trouver mieux sans aller si loin. »
Ces critiques sévères reprochent à nos moralisateurs de ne tenir aucun compte de l'histoire de la médecine et de redécouvrir de vieilles méthodes thérapeutiques : ils sont assez disposés à assimiler complètement les traitements par moralisation avec les thérapeutiques miraculeuses et avec la « Christian science ». Ces reproches ne sont vrais qu'en partie : si M. Dubois ne s'occupe pas assez de l'histoire, d'autres auteurs, comme MM. Camus et Pagniez ont publié sur les origines de la psychothérapie de bonnes études et la psychotherapy de Parker contient un grand nombre d'articles historiques remarquables. Comme je viens de le montrer, des diQ'érences importantes séparent la moralisation thérapeutique des traitements miraculeux et des pratiques de Mrs. Eddy.
D'autres critiques formulées de diverses façons sont beaucoup plus graves; beaucoup d'auteurs reprochent aux moralisateurs de ne tenir aucun compte de la science médicale elle-même, de mépriser complètement les diagnostics et de décrire des guérisons absolument incontrôlables parce que l'on ne peut pas savoir de quoi il s'agissait réellement et quel traitement a été réellement employé. H y a là malheureusement beaucoup de vérité, parce que ces doctrines, malgré leurs efforts, ne sont parvenues qu'à une précision tout à fait insuflTisante dans les deux problèmes que je viens de signaler, la détermination des malades qu'ils prétendent traiter et la nature du traitement ([uils emploient.
1. Bonjour (de Lausanne), Psychothérapie et Hypnotisme, Revue de lltypnolisme, juin 1906, p. 35-.
2. Sollier, Archives des conférences de l'inlernnl, iQoS, p. 5.
no LA RECHERCHE DE L'ACTION MORALE
On comprend très bien que M. Dubois ne veut pas traiter tous les malades comme Mrs. Eddy et qu'il en choisit quelques-uns. Mais lesquels prend-il et pourquoi les choisit-il? Il traite les névropathes, dit-il, parce que dans leur maladie les faits psycholoo"iques jouent un rôle considérable. Cette réponse n'éclaircit rien : l'homme étant un être pensant, des phénomènes psychologiques interviennent à peu près dans toutes les maladies, quand ce ne serait que sous forme de douleurs, d'inquiétudes, de désespoirs, et il est absurde de dire que dans toutes les maladies de tels phénomènes ne jouent pas un grand rôle. Dans la psychotherapy de Parker il y a même un article intéressant sur le rôle des phénomènes psychologiques dans l'évolution de la tuberculose pulmonaire et l'auteur conseille la moralisation des phtisiques. D'autre part les maladies, ,dans l'évolution desquelles les phénomènes psychologiques jouent le rôle le plus considérable sont évidemment les délires et les aliénations, et M. Dubois ne veut pas en entendre parler. J'ai déjà essayé de montrer dans mon petit livre sur « Les névroses » que la définition des névroses par l'intervention de phénomènes psychologiques était tout à fait vague et sans valeur*.
En réalité les moralisateurs se servent très peu de la définition précédente et ils caractérisent le plus souvent leurs malades par deux caractères qui sont uniquement négatifs. Pour eux les névropathes sont des malades qui i" n'ont pas de lésions et qui 2" ne sont pas aliénés. Outre les inconvénients ordinaires des définitions purement négatives, celle-ci repose sur deux conceptions vagues et même inintelligibles. Gomme je l'ai déjà expliqué plusieurs fois, je renonce à comprendre ce qu'on entend quand on parle de maladies sans lésions^. De même qu'il n'y a pas de fonction normale sans un changement organique plus ou moins passager, qu'il n'y a pas d'habitude si bonne qu'on la suppose sans une modification de l'organisme plus ou moins durable, il ne peut pas y avoir de désordre maladif sans un changement des organes, c'est-à-dire sans une lésion. La science ne la connaît pas aujourd hui, elle la connaîtra peut-être demain, peu importe. Ces lésions sont passagères, soit, nous pouvons lespérer; mais bien des maladies dites organiques sont dans le même