‹ Les médications psychologiquesChapitre 36 sur 123 · Dubois, Les psychonévroscs, p · texte numérisé non relu

Dubois, Les psychonévroscs, p

y a une question plus importante qui domine tout ce débat, c'est l'interprétation correcte du mot « aliéné ». Ce mot « aliéné » n'est pas un terme de la langue médicale, ni même de la langue scientifique, c'est un terme du langage populaire ou mieux du langage de la police. Un aliéné est un individu qui est dangereux pour les autres ou pour lui-même sans être légalement responsable du danger qu'il crée. Cette définition ne porte pas sur les caractères intrinsèques de l'individu, sur telle ou telle altération précise de ses fonctions psycho-physiologiques, mais sur un caractère extrinsèque dépendant de la situation dans laquelle se trouve le malade. Il est impossible de dire que tel ou tel trouble défini pa*r la médecine laisse toujours le malade inofFensif et que tel autre le rend toujours légalement dangereux : il y a des mélancoliques délirants, des paralytiques généraux, des déments qui sont inoffensifs et que l'on ne devrait pas appeler aliénés, il y a des psychasténiques impulsifs qui sont dangereux et que l'on sera forcé de considérer comme aliénés. Le danger créé par un malade dépend beaucoup plus des circonstances sociales dans lesquelles il vit que de la nature de ses troubles psychologiques : s'il est riche, s'il n'a pas besoin de gagner sa vie, s'il est entouré de surveillances dévouées, s'il vit à la campagne, si son milieu est simple, les troubles mentaux tràs graves qu'il peut avoir ne constituent pas un danger et le médecin pourra l'appeler « neurasthénique » pour faire plaisir à sa famille. S'il est pauvre, s'il doit gagner sa vie, s'il habite seul une grande ville, si sa position est délicate et complexe, les mêmes troubles mentaux, exactement au même degré, constitueront vite un danger et le médecin sera forcé de le placer dans un asile avec un bon certificat. C'est là une distinction pratique, nécessaire pour l'ordre d-es villes et qui n'a aucune importance au point de vue de la science médicale. Cette distinction ne change en réalité ni le diagnostic, ni le pronostic et beaucoup de malades internés guérissent plus vite que les malades laissés en liberté. S'il en est ainsi, comment peut-on se servir de ce mot « non aliéné » pour caractériser les névropathes, auxquels on peut appliquer avec chance de succès le traitement psychothérapique, tandis que l'on refusera de l'essayer sur les autres. On ne peut s'empêcher de penser que M- Dubois applique tout à fait arbitrairement le mot « aliéné ». L'aliéné pour lui c'est le malade qu'il ne réussit pas à guérir, voilà tout : dans les salles d'isolement psychothérapique de Déje-

rine le malade qui s'ennuie sous ses rideaux, qui ne se montre pas docile et qui s'obstine sans aucun tact à répéter qu'il n'esl pas guéri sera aussi baptisé « aliéné ». C'est très simple et très pratique, cela permet même d'améliorer les statistiques, mais ce n est peut-être pas très sérieux comme diagnostic.

La conception des psychonévroses basée uniquement sur ces deux caractères négatifs reste donc des plus vagues et les malades auxquels on applique le traitement moralisateur sont donc choisis ji peu près arbitrairement. D'ailleurs une fois groupés ensemble ils ne sont pas classés ni distingués les uns des autres avec plus de précision : tandis que dans toute la pathologie organique on essaye d'arriver de bonne heure à un diagnostic très précis et individuel parce que les progrès de la thérapeutique sont parallèles à ceux du diagnostic, ici on renonce tout à fait à l'analyse précise de chaque cas pathologique. Il n'y a plus de distinction entre les divers symptômes, entre les diverses névroses, tout est confondu avec une légèreté inouïe : « tous les névropathes sont des psychonévrosés, il n'y a qu'un mot de plus ; hypocondrie, mélancolie, hystérie, neurasthénie se ressemblent et se confondent. Les malades de M. Dubois sont atteints h la fois de trois ou quatre maladies sans qu'on sache lesquelles' ». Cette confusion se comprend fort bien et une analyse plus exacte n'aurait aucun intérêt, puisque le traitement est unique et qu'il sera toujours le même, quels que soient les troubles présentés par le malade.

Considérons maintenant ces traitements eux-mêmes qui semblaient plus précis et plus logiques que ceux de Mrs. Eddy, nous allons bien vite nous convaincre qu'ils sont bien peu intelligibles et malgré leur prétention bien peu rationnels. Je ne parle pas de la suppression brutale des opérations chirurgicales et des médicaments, il V a là évidemment une exagération de langage el il suffit de s'entendre sur une question de mesure et d'opportunité. D'ailleurs les écoles Emmanuel d'Amérique ne semblent pas aussi intolérantes sur ce point. Remettons également à plus tard l'examen des attaques inconsidérées contre l'hypnotisme et la suggestion. N'insistons pour le moment que sur l'essentiel de ces traitements : M. Dubois et tous les médecins américains dont

Page 1