I. Bonjour, op. cit., Rev. de lliypnotisine, 1906. p. 33o
J.vNr.T. — Métlic. psycli. 8
11 i LA RECHERCHE DE L ACTION MORALE
nous venons de voir les études veulent avant tout instruire les mahides et les moraliser. Ils veulent leur apprendre la vérité philosophique sur le monde et la vérité médicale sur leur maladie, ils veulent élever leur caractère, leur donner une belle conduite, énergique et généreuse.
Tout cela semble parfait, mais est-ce vraiment médical et comprenons-nous clairement que cela soit suffisant pour guérir des maladies? Autrefois on l'aurait admis très facilement, car ces idées se rattachent à uïie très antique croyance qui faisait autrefois de la maladie un péché et une erreur. Dans les anciennes civilisations la maladie était un mal moral parce qu'elle rendait le malade inutile à la société et dangereux par la contagion, on le tuait ou on le repoussait de la tribu. Les hommes ont longtemps conservé cette vieille idée et nous avons encore de la peine à nous défendre d'une répulsion contre les maladies infamantes. Plus tard les mœurs se sont adoucies : le malade n'était plus que légèrement coupable, comme on l'est quand on se trompe par insuffisance d'attention ou d'instruction préalable : la maladie est devenue une erreur. Cette idée domine dans la « Christian Science » et les journaux scientists écrivaient sérieusement que Mrs. Eddy « a été dix jours dans l'erreur » quand elle mourait d'une pneumonie des vieillards. M. Dubois semble en être resté au même point car à chaque instant il parle d'erreur et il traite en réalité ses malades comme s'ils étaient simplement dans le péché et dans l'erreur.
Je ne m'attarderai pas à discuter le rapprochement de la maladie avec le péché moral : nos idées actuelles sur la responsabilité et la liberté nécessaires dans l'action morale nous empêchent de confondre la maladie avec une faute. Même quand la maladie vient à la suite d'un péché la coïncidence nous paraît accidentelle. Ce n'est pas parce qu'il se conduit mal qu'un homme devient syphilitique, c'est parce qu'il est mal tombé dans le choix de sa partenaire ; son camarade qui a fait la même faute n'a rien attrapé grâce à un choix plus heureux, cela est trop évident.
Le mot (( erreur » est plus vaguement compris, car il contient l'idée d'une opération intellectuelle plus ou moins mécanique dont nous ne sommes pas responsables, mais il contient aussi l'idée d'une action de la volonté et de l'attentiou. Pour que vous puissiez dire que je suis dans l'erreur il faut que vous me ju"giez capable de penser autrement, il faut que vous admettiez que j'au-
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rais pu avoir une autre idée en faisant plus attention au début de mon raisonnement et que je puis encore transformer ma croyance en travaillant avec vous. Quand nous disons par abus de langage qu'un idiot ou un dément commet une erreur c'est que par une illusion nous nous mettons à sa place et que dans notre pensée nous ferlons, nous, une erreur en agissant comme il à agi. Mais dans les maladies admettons-nous encore qu'il y a uniquement des actes intellectuels volontaires, des attentions insuflTisantes que l'on pourrait modifier avec un peu de bonne volonté. A propos des maladies organiques personne ne le croit plus et Mrs. Eddv est la seule qui soit encore dans l'erreur quand elle a une pneumonie. Mais quand il s'agit de maladies mal connues dans lesquelles apparaissent des symptômes psychologiques comme dans les névroses on applique encore instinctivement l'ancienne tradition. On ose dire qu'une hystérique paraplégique se trompe et qu'elle se croit paralysée par erreur tandis que ses fonctions motrices sont à notre avis intactes. On comprendra un jour que cela est aussi grossier que l'erreur de Mrs. Eddy dans sa pneumonie. Ce qui est paralysé chez l'hystérique c'est une partie réelle de la fonction motrice, la fonction motrice personnelle et consciente et la malade n'est pas du tout dans l'erreur en le constatant et en disant qu'elle n'y peut rien. I^eut-être y a-t-il eu des erreurs et des fautes au début de la maladie ; mais des mécanismes différents sont intervenus et actuellement, quand le médecin est appelé près de la malade, il n'est pas juste de dire qu'il est uniquement en présence d'une erreur.
S'il y avait réellement une erreur il n'y aurait pas lieu de faire un traitement et la psychothérapie serait bien inutile. Je me suis trompé de chemin, vous m'indiquez ma vraie route et c'est tout, vous n'avez à intervenir que par un enseignement, un conseil et non par un traitement. Un homme est devenu malade parce qu'il dort dans une chambre fermée où se trouve un poêle qui tire mal, le médecin le lui explique et le malade répond : « C'est bien, j'éteindrai mon poôle et j'ouvrirai ma fenêtre. » Est-ce là un traitement psychothérapique? Une jeune fille se met à manger insullisamment en croyant que cela est avantageux pour sa santé; si elle était simplement dans l'erreur il sufllirait de lui démontrer (ju'une personne de sa taille brûle plus de calories et a besoin de plus d'aliments, elle changerait son régime et n'aurait pas besoin d'entrer dans la maison de M. Dubois. Mais, répon-
drez-vous, elle ne vous croira pas et, si elle vous croit à peu près, elle ne pourra pas avoir la volonté de suivre votre conseil. Certainement je le sais bien et c'est là la difficulté, il y a chez elle une incapacité à comprendre certaines choses et une incapacité à les vouloir quand elle les a comprises, c'est là qu'est la maladie, mais ce n'est plus de l'erreur c'est tout autre chose. Le traitement ne consiste pas à lui donner tout simplement la démonstration des traités de physiologie et des bons conseils, ^ mais à les lui donner d'une certaine manière qui n'est pas celle qu'on emploie dans les cours. C'est cette manière de donner les conseils qui constitue le traitement, mais nous sommes bien loin de l'enseignement pur et simple de la vérité.
Ces notions élémentaires étant rappelées, nous pouvons bien mieux comprendre ce qu'il y a d'exagéré et d'irrationnel dans les principes de la moralisation, M. Dubois après avoir pris le malade dans une maison de santé et après l'avoir nourri de lait pendant huit jours, ce qui est, il faut bien l'avouer, une concession aux méthodes ordinaires de désintoxication, cherche dans ses entretiens à expliquer au malade la vérité médicale sur sa maladie. Pourquoi faire ? Est-il donc bien certain qu il faille savoir la vérité sur le mécanisme d'une maladie pour en guérir ? Combien d'hommes se sont rétablis de la rougeole ou de la fièvre typhoïde sans y comprendre absolument rien. Il n'en est pas de même, répondra-t-on, pour les troubles mentaux ovi l'idée .qu'on a de la jnaladie influe sur la maladie elle-même. Rien n'est moins démontré, le psychiatre le plus compétent peut tomber dans une dépression grave et avoir des idées fixes, il ne s'en débarrassera pas mieux qu'un autre même s'il en sait le mécanisme. Bien des malades atteints de mélancolie ont guéri tout seuls après trois mois sans aucune intelligence de leur trouble mental. Mais au moins est-il certain que les malades sont rassurés quand ils savent que leur trouble est uniquement moral et qu'ils n'ont point de lésion organique, est-il certain que cette connaissance leur sera favorable ? Il n'est pas du tout certain que ce raisonnement suffise à lui seul pour rassurer : bien des malades sont épouvantés à la pensée qu'ils ont des troubles men- Y taux et ils préféreraient avoir des troubles phvsiques et ensuite -,'J^ il va être très dillicile de faire cette démonstration.
En effet nous nous trouvons ici en face de la plus grosse dilllculté de la moralisation : on veut guérir les malades en leur fai-
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sant connaître la vérité sur leur maladie, mais quelle est cette vérité ? Autrefois déjà P. P. Quimby disait au malade « la vérité, c'est mon système», Mrs. Eddy répétait: « la vérité c'est la santé )) et M. Dubois termine ses explications sur la neurasthénie en disant au malade : « Ce que je vous dis, c'est la vérité. » Il est cependant peu probable que la vérité de P. P. Quimby, de Mrs. Eddy, de M. Dubois soient exactement la même. Toutes ces vérités ont cependant la prétention de guérir : la thérapeutique va être bien difficile si nous avons besoin de posséder d'abord la vérité vraie et définitive. M. Dubois admet que tout l'épuisement des psychasténiques dépend simplement de « l'idée même de fatigue » etqu il n'yaau-dessousaucunépuisementréel. Je me permettrai de faire observer que je n'ensuis pas du tout convaincu. M. Dubois démontre à une jeune fille paralysée que sa paralysie dépend uniquement d'une idée qu'elle a en tête. Je sais bien que c'est la mode aujourd'hui de dire que l'hystérique est malade parce qu'elle se met en tête d'être malade, ou parce que son médecin le lui a mis en tête : c'est évidemment assez simple, mais est-ce bien la vérité ? Il y a encore des gens qui en doutent. On pourrait le répéter indéfiniment : il n'y a pas une explication psychologique de M. Dubois qui ne soit très contestable et qu'un malade un peu averti ne puisse contredire.
C est cette vérité là toute hypothétique et passagère que vous servez au malade. Sans doute vous finirez probablement par le convaincre, parce qu'il est ignorant et qu'un médecin fait toujours avaler au malade tout ce qu'il veut ; mais il ne faut pas dire que vous le guérissez par la vérité. Vous trompez votre malade, M. Dubois et j'en suis affligé, comme vous étiez affligé vous même de mes suggestions. M.Dubois répond qu'il se trompe peut-être, mais qu'il ne dit que ce qu'il croit être vrai et qu'il est absolument sincère, ce qui est lessentiel. L'essentiel au point de vue de la valeur morale de M. Dubois lui-même, peut-être ; mais l'essentiel au point de vue de l'intérêt du malade, j'en doute. En quoi donc, sauf dans des cas très spéciaux la sincérité morale absolue du médecin est-elle si importante pour le malade? Si le médecin est ignorant, il a beau être sincère, il ne me servira à rien et j'aime mieux un médecin capable qui dit ce (ju'il faut dire pour me rendre service. C'est pourquoi j'ai bien de la peine à considérer comme rationnelle cette exposition perpétuelle dans tous les cas dune hypothèse médicale devant le malade.
Aussi ne se contente-t-on pas de cette prétendue vérité médicale, on se hâte d'enseigner au malade des vérités plus importantes : on lui expose un véritable système de philosophie générale. La liberté humaine, lui dit-on, qui semble si difficile à comprendre n'est pas autre chose qu'un déterminisme particulier, on appelle liberté le déterminisme par les idées, le déterminisme rationnel qui s'oppose au déterminisme mécanique. Les idées supérieures du Vrai, du Beau, du Bien, jouent dans la vie humaine un rôle considérable, elles dirigent notre volonté, mais en la dirigeant elles l'émancipent de la tyrannie des passions et l'amènent au plus haut degré de la perfection qui consiste dans l'action désintéressée et généreuse, etc.. Nous connaissons cette philosophie, c'est un peu de Leibniz, édulcoré par du Victor Cousin et très bien présenté par Paul Janet; c'est la philosophie qui a élevé notre enfance, que nous avons enseignée pendant des années et qui règne encore dans les manuels de baccalauréat. Loin de moi, la pensée d'en dire le moindre mal, je suis même convaincu que Ton rendra plus tard plus de justice à Paul Janet qui l'a admirablement interprétée. Mais vraiment tous ces médecins philosophes croient-ils que ce soit la vérité définitive, que ce soit même la vérité philosophique d'aujourd'hui ? Pourquoi cette philosophie-là déjà un peu vieillotte doit-elle suffire pour donner le calme et le bonheur à tous les esprits ? Autrefois Lucrèce a présenté dans des vers superbes le matérialisme d'Epicure comme la consolation suprême des esprits malades et des âmes inquiètes. Toutes les philosophies successivement ont prétendu jouer ce rôle, pourquoi choisir celle-ci comme une panacée ? Pourquoi déranger les convictions religieuses de celui-ci ou le matérialisme tranquille de celui-là ? Etes-vous bien sûr que votre manuel classique leur apportera plus de foi et plus d'espoir ".■'
Allons plus loin, les convictions ne sont rien sans les actes : c'est la conduite du malade qu'il faut réformer dans son eusemble. Il l'aut lui aj)prendre à vivre une vie qui mérite d'être vécue et poui- y parvenir il faut lui enseigner une sorte de stoïcisme mitigé de charité chrétienne. Cette morale va transformer sa volonté dans son ensemble : « La suggestion détermine des phénomènes limités, fait disparaître des symptômes morbides, elle est incapable de faire accomplir au sujet des Actes dans toute la force du terme, des actions dans lesquelles entrent en jeu son
être physique et son être moral complets ; elle ne peut réglemen- j\p.
ter une vie, former un caractère... La persuasion au contraire en t^^ s'adressant aux fonctions psychiques supérieures possède cette action'... » Ce chanoement profond de la moralité supprimera indirectement tous les accidents, car il est évident qu'une volonté parvenue à ce haut degré de supériorité ne permettra plus de telles défaillances ; la guérison sera complète, puisqu'en transformant l'individu on aura rendu la maladie impossible.
Au point de vue théorique cela me semble superbe, au point de vue pratique cela me laisse inquiet. Sans doute il est toujours utile et juste de transformer un paresseux timoré en un travailleur courageux, un égoïste en un homme généreux et celte transformation doit avoir les plus heureux cflets sur les svmptômes pathologiques. Mais c'est là une bien grande œuvre qui ne me semble pas toujours possible et qui heureusement n'est pas toujours nécessaire. Est-ce là ce que le malade nous demande quand il vient nous prier de le débarrasser d'un tic, d'une insomnie, d'une douleur d'estomac? Est-ce là notre rôle à nous autres simples médecins, en avons-nous le temps et les moyens? Le plus souvent nos malades sont de pauvres hères dont le moral est débile et qui pour devenir des héros et des saints auraient besoin d'une autre vie, d'un autre métier, d'un autre entouraûc, d'une autre situation de fortune et qui surtout auraient besoin' de ne pas sentir sur leurs épaules la lourde hérédité dont leurs parents les ont chargés. Le médecin doit les aider dans cette tâche, c'e^t entendu ; mais il ne faut pas leur demander l'impossible etîT faut essayer de soulager leurs misères actuelles avant de leur demander des réformes ruineuses. Même si l'individu reste faible, incapable de faire des Actes dans toute la forée du terme, il vaut encore mieux pour lui ne pas boiter et ne pas vomir et même s il doit se réformer et devenir plus tard un héros, il le fera d'autant mieux qu'il aura d'abord cessé de boiter et de vomir. En leur demandant trop vous risquez de les rebuter et de ne rien obtenir du tout. J'ai recueilli autrefois les confidences d'une jeune fille qui a séjourné quelque temps à Berne et qui par extraordinaire est sortie sans être guérie : elle me racontait de singulières querelles. « Mademoiselle, me disait le médecin, tous vos accidents nerveux, toutes vos souffrances viennent de votre
1. Cumus et Pa^^inei, Isolement et psYchotliérapic. j). i"(').
mauvais caractère,- il faut avant tout changer votre esprit, il faut le retourner comme une omelette. — Je ne demande pas mieux, reprenais-je, mais ce n'est pas ma faute si je ne sais pas me retourner, faites que je sois une omelette... et comme le médecin ne le faisait pas, j'ai été obligée de partir tout aussi malade.s» Je me souviens d'avoir vu un jour à l'hôpital une pauvre fille des boulevards extérieurs, hystérique et alcoolique, aussi dépravée "'que l'on peut l'imaginer. A la suite d'une querelle et d'une attaque elle avait une contracture hystérique de l'épaule qui immobilisait tout le bras droit. Je me suis permis de guérir cette contracture en une demi-heure par quelques massages et par des suggestions et j'ai renvoyé la pauvre fille h ses occupations préférées. J'ai appris depuis qu'il n'y a eu aucune récidive hvstérique pendant trois ans. Sans doute j'ai eu bien tort, j'aurais du ne m'occuper en aucune façon de cette contracture qui aurait disparu d'elle-même par le progrès général de la volonté libre; j'aurais du m'occuper uniquement de la réforme morale de cette pécheresse, lui apprendre à faire des Actes (avec un grand A) et à donner à sa vie un but plus noble et plus généreux. Sanis doute j'aurais envie de présenter quelques observations pour ma défense, de laisser entenare que cette conversion aurait peut-être été bien longue et bien diflicile, que je n'avais pas le temps, que d'autres malades attendaient dans le vestibule, que ce n'était pas mon métier, que j'avais peur de laisser traîner des contractures; mais il vaut mieux ne pas insister. Les moralisateurs me condamneront, j'espère qu'il y aura quelques médecins pour m'absoudre.
Les réflexions précédentes s'appliquent également bien à la plupart des thérapeutiques par moralisation ; mais il v a dans le mouvement Emmanuel d'Amérique quelque chose de particulier qui demande un examen un peu spécial. Les fondateurs de cette organisation thérapeutique ont cru utile d'associer les ministres des éfflises aux médecins dans le traitement des maladies ncrveuses, ou plutôt après avoir fait constater le diagnostic de la névrose par le médecin, ils ont confié la direction du traitement au ministre religieux. Ainsi, pensaient-ils, l'influence morale grossie de l'influence religieuse sera plus puissante pour la gucrison et la religion aura à jouer un rôle important qui accroîtra son prestige. Cela paraît très beau au premier abord et cependant
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j'ai toujours eu de la défiance pour celte associalion singulière et j'étais étonné de l'adhésion en apparence si complète des médecins de Boston. Je viens de lire une protestation et une discussion remarquable dans l'ouvrage de Munsterberg (de Boston) « Psychotherapy, 1909, ch. xii. La psvchothérapie et l'église, ' p. Sig )). Les réflexions de ^L Munsterberg sont complètement d'accord avec les miennes.
Cette association est encore une conséquence de lancienne superstition qui regarde le névropathe comme un homme dans l'erreur et comme un coupable. On appelle le médecin un instant pour qu'il garantisse qu il ne s'agit pas d'une tumeur cérébrale, mais d'une névrose et pour donner au traitement une apparence scientifique ; aussitôt après on retire le névropathe des mains du médecin qui le soignait pour le mettre entre les mains d'un prêtre qui linstruit et le corrige. Eh bien, cela est inadmissible et cela est fâcheux aussi bien au point de vue médical qu au point de vue religieux. Le traitement dune maladie ne comporte pas seulement un examen et un diagnostic au début, il réclame un examen continu des symptômes et de leurs modifications. Il ne suffit pas de dire une fois pour toutes qu'il ne s'agit pas dune maladie organique, mais d'une névrose : la nature de la névrose, la forme qu'elle prend à tel ou tel moment, le rôle des diverses tendances antérieures, l'importance qu'ont prise les divers événements de la vie du sujet restent des objets perpétuels d'observation et d'interprétation médicales. Sans cesse il y a à intervenir, non par des sermons, mais par des actions thérapeutiques soit matérielles soit morales.
L'émotion religieuse que l'on veut faire intervenir est un remède puissant, soit, mais dans certains cas^t non dans tous, à certains moments et non toujours. Enfin elle doit être dosée avec ménagement, car elle appartient à « cette catégorie de médicaments dont cinq grains guérissent et dont cinquante grains tuent le patient ». Le rôle naturel du prêtre est de chercher à obtenir le maximum de l'influence religieuse, on ne peut pas lui demander d'arrêter les malades dans leur foi grandissante et de leur doser le sentiment religieux. Il est bien probable que l'on va souvent ajouter ainsi à la névrose primitive des obsessions de scrupule et des délires mysti(|ues. Si le prêtre soupçonne ces dangers, si dans son zèle thérapeutique il écarte le malade de la religion jugée par lui-même dangereuse, il sera
forcé de sortir de son rôle, de chercher d'autres traitements et il tombera dans une sorte de médecine illégale de la façon la plus déplorable.
Un premier enthousiasme a fait croire que ce rôle était très beau pour la religion et que cela donnerait aux temples une vie nouvelle : cela me parait peu probable. Sans doute chez les peuples primitifs les prêtres étaient en même temps des magiciens et des médecins : les Konkies en Australie, les Shamans en Sibérie guérissent encore aujourd'hui; « dans toutes les niches des églises catholiques il y a des gens à genoux devant des cierges allumés qui ne prient pour rien d'autre que pour leur santé... » Est-il actuellement avantageux pour la religion de revenir en arrière et d'encourager de telles manœuvres ? Est-ce vraiment le rôle de la religion moderne de se transformer en remède pour des fatigues d'estomac et pour des douleurs de ventre imaginaires ? Sans doute, dira-t-on, le moy^ est peu noble, mais il augmentera cependant la foi religieuse. Il y a là un malentendu, quand le médecin pour guérir une névrose réclame la foi religieuse, il parle du sentiment religieux au poiivt^de vue psychologique, il pense que le malade guérira en croyant; mais peu lui importe qu'il croie à Jupiter, à Odin ou à Jéhovah et il l'envoie dans un temple sans croire lui-même à la puissance du Dieu qui habite ce temple. Est-il digne que le prêtre se place au même point de vue et qu'il cherche à guérir en excitant le sentiment religieux sans attribuer à son Dieu aucun rôle effectif dans la guérison ? Si, comme cela est naturel, le prêtre attribue un rôle à son Dieu dans la guérison indépendamment de l'effet purement humain du sentiment religieux, pourquoi ce prêtre se bornera-t-il à soigner des névroses et ne cherchera-t-il pas à faire de vrais miracles en soignant des cancers ? Le médecin qui le lui interdit lui enlève son véritable rôle religidiA et rabaisse la religion. Le médecin et le prêtre s'unissent dans cette affaire sans s'entendre, ils se trompent l'un l'autre et je ne crois pas que la véritable religion ait beaucoup à gagner à cette comédie.
11 me semble qu'il serait bien plus digne et plus utile de rester chacun chez soi et de se rendre des services réciproques. Quand le médecin juge que son malade a besoin d'enseignement religieux, il l'envoie au ])rôtre, pour que celui-ci lui parle cle religion en religieux et sans s'occuper de médecine. Quand le médecin juge que cet enseignement religieux est suffisant et pourrait
• > . •. ...v J^c.xu^, il retire le malade sans que le prêtre ait à
)ser Uii-méme i^t à arrêter la foi. Si renseignement religieux ne
s le naïade, le prêtre ni la religion n'en sont respon-
jI cela ne regarde que le médecin. C'est ainsi que j'ai sou-
t;iit appel moi-même à des prêtres catholiques ou à des
>i:s et que j'ai toujours eu à me féliciter de leur collabora-
L.n sans qu'ils aient eu à regretter un changement de leur rôle.
e n'ai pas grande confiance, je l'avoue, dans l'avenir de cette
issociation médicale et religieuse et je crois qu'il Avudra en
revenir au vieux proverbe français : « à chacun son métier et les
malades seront bien gardés. »
Je regrette infiniment d'avoir été obligé de présenter ces quelques critiques, l^a thérapeutique par la moralisation est une des belles œuvres médicales : elle a jeté les fondements durables de la thérapeutique })sychologique qui se développera plus tard ; mais il est nécessaire de constater que ses principes et ses doctrines sont encore infiniment trop vagues, et trop inexacts.
k- — La valeur pratique des traitements moralisateurs.
N insistons pas sur cette critique des principes philosophiques et médicaux, l'essentiel n'est pas là. La méthode de traitement des malades par la moralisation donne-t-elle beaucoup de bons résultats, voilà la seule question importante pour le médecin.
Cette question semble au premier abord assez facile à résoudre. Les faits se passent au grand jour, les diagnostics médicaux ne sont plus aussi rudimcnlaires que dans la « Christian science » et si nous demandons à M. Dubois des renseignements sur une observation, il ne nous renverra probablement pas à la baleine de Jonas. Plusieurs auteurs publient même des statistiques qui semblent très instructives. « Sur 178 cas traités dans une église américaine de mars 1907 à novembre 1907. on constate que dans 55 cas le résultat est indécis ou ignoré, que dans /|S cas il n'y a guère eu de bons effets, mais que 75 malades ont été guéris complètement ou fortement améliorés » (D"" Woreester). Déjerinc nous dit également en 1910: « Chez les neurasthéniques, à part les algiqucs dont le traitement est difficile, on oblient luo pour 100 de guérisons ; la rechute est rare, on ne l'observe que dans 5 pour 100 des cas. » Cela semble extrêmement net et
il parait facile de se faire une opinion sur la valeur de ce traitement.
Malheureusement cela n'est pas tout à fait exact et actuellement il ne me semble possible, ni de dresser des statistiques, ni de tenir le moindre compte des statistiques qui ont été publiées. Ni le nombre total des malades qui ont été traités, ni le nombre des guérisons obtenues n'ont aucune signification réelle. Le nombre total des malades n'aurait d'intérêt que si l'on comprenait dans ce nombre tous les malades qui se présentent, pourvu qu'ils appartiennent réellement à un groupe nosologique scientifiquement déterminé et qu'ils ne soient pas arbitrairement choisis. Or, il s'agit là de malades atteints de psychonévroses, c'est-à-dire de maladies dont la définition précise n'a pas été donnée. On les désigne vaguement, comme nous venons de le voir, par des caractères négatifs en disant qu'au premier abord ils ne semblent pas avoir de lésions organiques, qu'ils ne sont pas des épileptiques, qu'ils ne sont pas des aliénés. On mettra dans ce groupe qui l'on voudra et surtout l'on fera sortir du groupe qui l'on voudra. Dans certains services, quand un malade étiqueté d'abord neurasthénique ne guérit pas ou n'écoute pas bien les sermons, on l'appelle aliéné et on ne le compte plus dans les statistiques. « Ajoutez, comme M.*Sollier le fait justement remarquer, que la sélection n'est pas opérée seulement par le médecin, mais qu'elle est opérée aussi par les malades eux-mêmes qui en se soumettant volontairement à ce régime d'isolement et de discussions philosophiques montrent qu'ils ont d'assez heureuses dispositions'. » En somme le chiffre total des malades donné dans ces statistiques ne comprend que le nombre des malades que l'on a réussi à soulager, c'est pour cela que certains auteurs nous annoncent avec tant de bonne grâce loo pour loo de guérisons.
Hélas, au risque de passer pour bien sceptique, je dois dire qu'à mon avis il faut se défier des guérisons elles-mêmes. Beaucoup de ces malades se disent guéris pour ne plus avoir à payer la maison de santé qui est chère, pour reconquérir leur liberté et ne plus s'ennuyer derrière leurs rideaux, pour se débarrasser du médecin, ou pour lui faire plaisir, ou tout simplement parce qu'ils désirent tant être guéris qu'ils finissent par le croire.