Sollicr, o/j. cit., kjoô, p. ii, lâ
i.A MORALISATION MÉDICALE 125
« Cela importe peu, dira M. Dubois, car un névropathe qui se croit guéri est un névropathe guéri, puisque h» névrose n'est que ridée de la maladie. » Ce sont là des mots que l'on aime à répéter : il y a en réalité des névropathes qui se croient guéris et qui ne le sont pas. La famille des malades le sait bien, car elle nous dit: « il se croit guéri, mais il est tout aussi insupportable qu'auparavant, il lest peut-être un peu autrement, voilà tout. » Je connais une personne qui est très malade quand elle perd la conscience de sa fatigue et de son état de maladie, elle commence à être mieux portante, quand elle se rend compte qu'elle a été très troublée et qu'elle est encore malade. Ajoutons que la constatation de la guérison de tels malades ne peut jamais se faire rapidement et qu'il faut attendre un temps assez long, variable selon les cas, pour être à l'abri des oscillations fréquentes chez ces sujets et pour ne pas être exposé à une rechute qui n'est en réalité qu'une évolution de la maladie.
Défiez-vous aussi des malades qui guérissent réellement, mais qui guérissent tout à fait indépendamment de votre traitement moralisateur, simplement parce qu'ils devaient guérir tout seuls dans un temps donné. On exagère beaucoup aujourd'hui le concept de la psychose dite maniaque-dépressive et on l'applique à tort et à travers; mais il n'eu est pas moins vrai que certaines dépressions causées par une fatigue ou une émotion semblent devoir durer un temps déterminé et qu'elles guérissent fatalement au bout de ce temps. Heureux le médecin qui a été consulté peu de temps avant la fin de la crise ! Mais que l'on ne fasse pas trop état de ces cas dans les statistiques favorables à un traitement. En un mot les guéj'isons sont difficiles à constater, parce qu'on ne les a pas mieux définies que la maladie ellemême : chaque auteur les interprète à sa façon et les compte plus ou moins nombreuses selon qu'il est lui-même plus ou moins modeste. Dans ces conditions, pouvons-nous tirer un enseignement bien précis de toutes ces statistiques ?
Heureusement dans ces études sur les efl'ets de la moralisation nous trouvons autre chose que des statistiques prétentieuses, nous trouvons très souvent d'excellentes observations médicales et psychologiques. La plus grande partie de la médecine et surtout la psvchialric en est encore à la période des observations individuelles : une bonne description d'un ty|)e pathologique
bien compris vaut mieux que bien des théories et des classifications arbitraires. Les auteurs précédents aussi bien en Europe qu'en Amérique ont très bien analysé un grand nombre de troubles névi'opathiques et ont montré avec précision leur transformation sous l'influence de ces traitements moraux. M. Sollier, dans des critiques que je trouve sur ce point fort exagérées, soutient qu'il ne s'agit dans ces guérisons que de maladies insignifiantes « de ces petites hystériques anorexiques, de ces neurasthéniques surmenés, de ces phobiques légers. » Je ne suis pas de cet avis : nous ne savons jamais quelle gravité peut prendre une névrose qui débute et ces observations consciencieuses nous montrent des symptômes très nels que nous reconnaissons pour les avoir vus chez nos plus grands malades. Si cette névrose s'est montrée peu grave dans son évolution, il est très vraisemblable que cela est dû au traitement par la moralisation. On peut relire à ce point de vue plusieurs observations dans l'ouvrage de M. Dubois relatives à des malades déprimés, présentant de l'astasie-abasie, des contractures, ou des algies et diverses phobies, des obsessions, des hypocondries et qui véritablement semblent avoir été peu à peu transformés. L'observation de M. Y. (p. MS) me frappe d'autant plus que je connais bien ce genre de malades constamment obsédés par l'idée de la fatigue et angoissés à la pensée du plus petit mouvement. Je n'interprète pas du tout ces malades de la même manière que M. Dubois; mais j'ai souvent essayé comme lui de les faire agir et je sais toute la difficulté de ce traitement, aussi je considère comme remarquables les résultats qu'il a obtenus \ On trouverait un très grand nombre de cas semblables dans les observations des disciples français de M. Dubois ou dans les études publiées par les auteurs américains qui ont pris part à 1' « Emmanuel movement ». Autant je crois nécessaire de critiquer leurs théories et leurs doctrines, autant j'admire les heureux résultats qu'ils ont obtenus dans un grand nombre de cas fort difficiles à traiter. Un très grand nombre de malades ont échappé à des maladies incurables et à l'aliénation grâce à une habile moralisation.
Pour nous convaincre de l'efficacité de ces traitements, nous avons mieux à faire qu'à étudier les observations de ces auteurs,
I. Cf. Dubois (de Berne), Ln cas de phobie guéri par la psvcliolbéraple, Sociélé suisse de neurologie, lîcrne, mars 1909.
LA MURALISATION Ml.UlCALE 127
nous n'avons qu'à relire nos propres observations sur les malades cjue nous avons suivis : volontairement ou non nous avons été amenés très souvent à appliquer à nos malades le traitement par la moralisation. Nous verrons en effet que les psychothérapeutes, quand ils ne réussissent pas à faire des traitements plus précis, en arrivent tous à causer avec le malade, à le rassurer en lui montrant que son mal n'est pas aussi grave, aussi incurable qu'il se l'imagine, à l'encourager pour qu'il se distraie et reprenne une vie plus active et nous constatons dans un grand nombre de cas que ce traitement a eu des résultats excellents, bien supérieurs à ceux de tous les remèdes.
Je trouve dans mes notes un groupe de sept jeunes gens de 19 à 28 ans que l'on peut certainement rapprocher l'un de l'autre. A la suite de fatigues et de déceptions ils présentaient des symptômes identiques, sentiment de fatigue et dégoût du travail, diverses manies mentales de précision ou d'interrogation qui compliquaient les actions, les ralentissaient et les rendaient encore plus difficiles, des sentiments d'arrêt de l'attention et d'incapacité intellectuelle, des tics variés, par exemple des tics de déglutition et même de l'aérophagie, des petites phobies et des obsessions plus ou moins avancées. Pour diverses raisons je n'ai pas pu appliquer à ces malades des traitements plus précis et j'ai dû me borner à les sermonner, à les éduquer, à diriger leurs lectures : les résultats ont été des plus nets et les malades ont guéri en quelques semaines. On peut mettre dans un autre groupe des tics et des spasmes plus caractérisés : une femme de 53 ans désolée de 1 inconduite de ses enfants était tombée dans un état de dépression avec des tics abdominaux et des spasmes de la paroi abdominale, avec des petites secousses analogues à celles du gémissement. Cette femme s'est rétablie complètement en trois mois par de simples conversations qui l'ont calmée dès le début. Les observations de Len, femme de 38 ans, et de Lye, homme de 37 ans sont plus curieuses, car il s'agissait de spasmes de l'œsophage, maladie d'ordinaire très tenace. Sur l'un de ces malades nous avons pu examiner par la radioscopie les singulières oscillations d'un cachet de bismuth qui descendait et qui remontait dans l'œsophage sans jamais pénétrer dans l'estomac. La première malade avait toute sa vie été préoccupée de sa gorge, elle avait une jolie voix qu'elle cultivait beaucoup pour arriver a chanter dans les théâtres ; sans cesse elle faisait examiner son
larvnx et le soignait de toutes manières. A l'âge de 3o ans elle échoua dans un examen qui devait lui procurer un engagement avantageux. A la suite de cotte déception elle souffrit dans la poitrine et s'aperçut qu'elle ne pouvait plus rien avaler : l'œsophagisme après quelques oscillations a fini par être définitif et la malade était obligée de recourir presque constamment à la sonde. J'ai été surplis de voir comment les explications sur la nature de son mal, les exhortations morales, la direction vers une autre carrière où le succès lui a été facilité ont rapidement transformé une affection qui semblait si grave. L'observation de l'homme est à peu près analogue ; quelques conseils et quelques appuis qui lui ont permis de reprendre sa carrière d instituteur ont suffi pour faire disparaître un spasme'durant depuis plusieurs années.
.le pourrais citer beaucoup d'exemples d^algies ou de phobies dans lesquels le traitement n'a été que de la moralisation et qui ont été parfaitement guéris. Loe., homme de 45 ans (dépression, peur de rester paralysé, peur de ne pouvoir sortir, claustrophobie, peur du monde, peur de la foule, vertiges, aprosexie, sentiment de ne plus rien comprendre) se rétablit complètement après une direction morale de quatre mois. Bab., femme de l\b ans (phobie de la digestion, phobie de la marche, phobie du sommeil) se rétablit de la même manière en cinq mois. Rox., femme de 22 ans, effrayée par un vol qui a été commis chez eHe, prend peur et ne peut plus marcher dans la rue. Détail singulier, elle ne peut marcher dans la rue qu'au moment de ses règles, c'est là un phénomène dont nous aurons à reparler à propos des excitations ; en dehors de ce moment elle reste depuis deux ans enfermée et refuse toute sortie. II suffit d'entretiens moralisateurs analogues à ceux que les auteurs précédents nous ont appris à connaître et répétés tous les deux jours pendant deux mois, pour faire disparaître complètement ces terreurs. La malade remarque elle-même qu'elle avait « besoin de parler de sa maladie à cœur ouvert et que cela la guérit très vite en lui donnant de la confiance ».
Paul, homme de 3o ans, après avoir eu toutes sortes de phobies s'est arrêté à la peur singulière de se rendre à la ville, il consent il circuler dans la campagne, mais pour rien au monde il ne consent à entrer dans Paris. Des conversations sur ces singuliers phénomènes psychologiques, des conseils simples, des exhortations ont rapidement raison de cette phobie et il vient me voir
lui-même dans ce Paris où il n'avait pas remis les pieds depuis dix ans, sans éprouver aucun des troubles qu'il redoutait tellement.
Je rappelle seulement un exemple d'obsessions proprement dites, car les cas seraient très nombreux. Bal., femme de 35 ans, est tellement tourmentée par la crainte de la mort et par la manie de l'au delà qu'elle a dû renoncer à son métier d'institutrice ; elle passe son temps à gémir sur la triste situation des vieilles femmes qui sont plus près de la mort et se laisse tomber dans la misère. Je me suis surtout occupé de lui faire reprendre son travail et j'ai ainsi obtenu très vite une grande amélioration morale. Il a suffi ensuite de peu d'explications pour mettre fin à cette crise. Je n'insiste pas sur d'autres exemples qu'il me serait facile de multiplier indéfiniment, car tous les médecins qui se sont occupés de ce genre de thérapeutique pourraient citer facilement un grand nombre d'exei:Aples analogues. Mais ils sont alors forcés de conclure avec moi qu'ils ont employé très souvent la méthode de moralisation et qu'ils ont constaté les guérisons remarquables qu'elle permet souvent d obtenir.
Gomment des guérisons aussi remarquables peuvent-elles être obtenues par des méthodes thérapeutiques qui nous ont paru si vagues et si peu raisonnables : cela ne me parait pas contradictoire. M. Dubois et les autres moralisateurs, quand ils exposent leur système thérapeutique essayent d'interpréter des laits d'observation qui sont leurs propres traitements de certains malades et les résultats apparents ;ils essayent de faire la théorie des guérisons qu'ils ont observées et obtenues. Les faits observés sont exacts, mais la théorie qu'ils en donnent est inexacte, ou du moins fort incomplète, voilà tout. Ces auteurs expliquent les guérisons constatées par l'action de leurs raisonnements : il est possible qu'il y ait eu là dans certains cas du moins un des facteurs de la guérison, mais il est inadmissible que ce facteur soit unique, ni même qu'il soit le plus important.
Il suffit de songer à tous les autres faits psychologiques qui sont intervenus, chacun avec une puissance considérable. Il y a d'abord le voyage en Suisse, le déplacement et dans d'autres cas la démarche singulière qui consiste à aller chercher une consultation médicale dans un temple. On m'a dit que les habitants de Pau n'étaient jamais guéris à Lourdes; je crains bien Jankt. — Médic. psycii. U
d30 LA RECHERCHE DE L'ACTION MORALE
que les habitants de Berne ne retirent que peu de bénéfices de la psychothérapie. H y a en outre dans beaucoup de ces traitements l'isolement, le repos au lit, la discipline. M. R. C. Cabot remarque que M. Dubois fait avaler au début par tous ses malades indistinctement une tasse de lait toutes les deux heures et il ajoute que cette pratique n'est pas aussi absurde qu'elle paraît être, car elle impose immédiatement à tous ces déséquilibrés une discipline rigoureuse et régulière'. Ajoutons d'autres influences morales, la menace par exemple et même la punition, car on enferme ces malades, on* leur laisse entendre que leur isolement sera plus ou moins long selon leur conduite ; dans certains cas on les laisse s'ennuyer entre quatre rideaux et on leur refuse même un livre à lire ou un travail à faire s'ils ne se modifient pas ou n'ont pas l'air de se modifier. Je ne critique pas le procédé, je fais seulement remarquer que ce n'est pas du pur raisonnement et qu'il y a là une autre influence que celle de la logique. Nous voyons encore des procédés purement éducatifs, comme la répétition monotone des mêmes choses au même moment de la journée, des exercices d'attention en faisant écouter tous les jours une petite leçon de philosophie, des excitations variées, car on fait comprendre au malade qu'on le juge intelligent, capable de ne se guider que par la raison ; on doit même chercher, comme M. Dubois le recommande justement, à exalter ses qualités, à relever le malade dans sa propre estime. Il y a encore l'exemple même du médecin qui parait ferme et convaincu ; ces malades douteurs qui n'ont jamais cru à rien doivent certainement être impressionnés en voyant un homme aussi convaincu de la philosophie de Leibniz.
Il y a même dans ces traitements, « horresco referens », il v a même de la suggestion : il est bien diflîcile d'éviter absolument le développement des phénomènes automatiques qui se produit dans l'esprit du malade à l'occasion de notre personne ou de notre parole. M. Dubois le remarque lui-mêfne : « Sans doute, dit-il, notre influence morale sur nos semblables n'est pas toujours rationnelle : ils céderont d'autant plus aisément à nos injonctions qu'ils seront plus faibles d'esprit. Nous avons le droit et le devoir de profiter de cette situation si c'est pour les guérir et les soulager... » (p. io8)« ...Le médecin réussit parce qu'il est étran-