La lutte des deux écoles
Dans son premier écrit M. Bcrnheim avait été fort modéré : il citait avec éloges les expériences de Charcot qu'il appelait des expériences mémorables. Il disait seulement qu'il n'avait pas réussi à provoquer par la pression sur un nerf, sans rien dire au sujet ni devant le sujet la contraction des muscles innervés par ce nerf, par exemple la griffe cubitale ou radiale, les contractions de la face (p. i/i). Il faisait remarquer que la suggestion peuvait déterminer des pliénomènes analogues à ceux que Ion attribuait à 1 aimant, mais il ne niait pas l'action réelle de 1 aimant, il était plutôt disposé par une de ses observations à la croire importante (p. 5o). Enfin tout en soutenant que 1 on pouvait produire tous les faits de l'hypnotisme et de la suggestion sur les individus les plus normaux il citait le plus souvent des expériences sur des hystériques et c'était à l'observation de ces 1 malades qu'il empruntait les faits les plus caractéristiques (pp- ^, 21, 25, 27, 4o, 48) : il n'y avait pas à ce moment une grande opposition.
Quelques années plus tard M. Bernheim devint plus agressif: dans cet intervalle, en effet, les élèves de Charcot poussant sa méthode à l'extrême avaient commencé à publier des choses de plus en plus bizarres : c'était l'époque où les médicaments agissaient à distance, où l'on guérissait des malades en les collant dosa dos contre une hvstérique et en transférant la maladie à celle-ci par l'action de l'aimant, etc. D'autre part les écrits de M. Bernheim avaient été attaqués comme peu scientifiques, parce qu'ils ne tenaient pas compte des trois états. La communication de Liégois à l'Académie des sciences morales sur les suggestions criminelles avait été critiquée par Paul Janet et cette critique, il faut le reconnaître, n'avait pas été heureuse : elle ne portait pas du tout sur le point essentiel; mais elle reprochait à l'auteur de ne pas avoir précisé l'état de ses sujets en recherchant les signes positifs de l'hypnose décrits par La Salpétrière. L intervention de M. Bernheim devenait évidemment utile et légitime.
Dans un article sur le rôle de la peur en 1886 et surtout dans la seconde éditioiî de son livre M. Bernheim attacjua avec net-
teté renseignement de Charcot : « Si nous n'avons pas pris comme point de départ de nos recherches les trois phases de rhvpnotisme hystérique telles que les décrit Charcot, c'est que nous n'avons pas pu par nos observations en confirmer Tevistence. Nous ne constatons ni hyperexcitabilité neuro-musculaire, ni exagération des réflexes... Dans tous les états le sujet entend parfaitement l'opérateur et peut être réveillé par un mot (p. gS). .... Nous n'avons pas constaté que l'action d'ouvrir ou de fermer les veux, ou la friction du vertex modifiât en rien les phénomènes ou qu'elle les développât chez des sujets non aptes à les manifester par la suggestion seule (p. 9^)..- Inversement tous ces phénomènes sont très faciles à obtenir quand on les Vlécrit devant le sujet, quand on laisse lidée de ces faits pénétrer dans son esprit. Non seulement on obtiendra ainsi les effets classiques de l'aimant mais encore tous les transferts possibles. Je dis: « je vais tourner l'aimant dans un autre sens et le transfert va se produire de la main à la jambe ». Au bout d'une minute, en effet, le bras tombe et la jambe se soulève ; je replace l'aimant contre la jambe sans rien dire et le transfert se produit de la jambe au bras. Si, sans rien dire au sujet, je remplace l'aimant par un couteau, un crayon, un flacon, un morceau de papier ou par rien du totit, le même phénomène se produit (p. 98). »
Qu'en conclure ? Par instants M. Bernheim parait hésiter : « Je ne tiens pas à expliquer par la suggestion les faits constatés par d'autres observateurs, je tiens seulement à dire que je n'ai pas pu sans suggestion les produire (p. igS)... Si je me trompe, si ces phénomènes se rencontrent primitivement et en dehors de toute suggestion, il faut reconnaître que ce grand hypnotisme est un état rare. Binet et Féré disent que depuis dix ans il n'a passé qu'une douzaine de ces cas à La Salpêtrière. Ces cas opposés aux milliers de ceux dans lesquels ces phénomènes n'existent pas doivent-ils servir de base à la conception théorique de 1 hypnose » (p.. 95)? Mais le plus souvent il est bien plus net, il montre que les observateurs de La Salpêtrière ont cru à tort éliminer la suggestion en opérant pendant l'état dit « de léthargie » où le sujet entend parfaitement quoiqu'ils se soient figuré le contraire ; « En vovant une jeune malade qui venait de la Salpêtrière et qui présentait les trois états, l'impression que jai conservée, pourquoi ne pas le dire? C'est que soumise à une culture spéciale, imitant par une suggestion inconsciente les phénomènes qu'elle
voyait se produire autour d'elle chez les autres somnambules de la même école, dressée par imitation à réaliser des phénomènes réflexes dans un certain ordre typique, ce n'était plus une hypnotisée naturelle, c'était bien une névrose hystérique suggestive » (96). A mesure qu'il avance M. Bernheim sera de plus en plus brutal sur ce point : dans un article remarquable par son style et .sa netteté publié par le journal a Le Temps » le 29 janvier 1891, il termine ainsi : « Les observateurs de Nancy concluent de leurs expériences que tous ces phénomènes constatés à La Salpêtrière, les trois phases, l'hvperexcitabilité neuro-musculaire de la période de léthargie, la contracture spéciale provoquée pendant la période dite de somnambulisme, le transfert par les aimants n existent pas alors que Ion fait l'expérience dans des conditions telles que la suggestion ne soit pas en jeu. Autrement dit, les sujets .ne les réalisent que lorsqu'ils savent qu'ils doivent les réaliser, soit pour avoir vu ces phénomènes réalisés par d'autres sujets, soit pour en avoir entendu parler, en un mot parce que l'idée du phénomène s'est introduite par voie de suggestion dans leur cerveau. L'hypnotisme de La Salpêtrière est un hypnotisme de culture. »
Enfin, un dernier point est aussi de plus en plus précisé. Tout en reconnaissant que cette disposition à l'hvpnotisme est très accentuée chez les hystériques et qu'un rien les met en somnambulisme (197), M. Bernheim tient à dire que l'hypnose n'est pas une variante de l'hystérie, ce n'est pas un état morbide qui se greffe sur la névropathie, c'est un état physiologique au même titre que le sommeil normal dont il peut dériver et qui peutêtre déterminé chez la majorité des sujets (202). D'ailleurs les statistiques sont tout a fait démonstratives : sur i 000 personnes hypnotisées par Liébault en 1S80 il n'y a eu que 27 réfractaires, tous les autres ont été influencés à un degré plus ou moins élevé : autant dire que cette année Liébault a hypnotisé tous ceux qui se sont livrés à ses essais. Que l'on mette cette constatation en face de l'opinion de Charcot qui en dix ans a trouvé à la Salpêtrière douze cas d hypnotisme et l'on verra s'accentuer encore l'opposition entre les deux écoles. 11 y a dans ces thèses un terrain de bataille très net favorable à toutes les discussions.
Le combat était engagé : les lieutenants de Charcot, malgré
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leur situation déplorable luttèrent avec courage au moins tant que leur chef fut vivant. Il y eut de belles défenses de la Salpêtrière et de vigoureuses contre-attaques de Cullerre, de Binet et Féré, de Gilles de la Tourette, de Blocq, 1889. L'un des travaux les plus intéressants à ce point de vue est l'article de M. Babinski, Gazette hehdomadaire, juillet i8gi. Cet article montre bien le vague des conceptions psychologiques de l'école de Nancy qui voit la suggestion partout et qui n'a jamais pu dire ce que c'était; il montre bien également que ces auteurs ne tiennent pas assez compte de l'hystérie qui intervient plus qu'ils ne le pensent dans beaucoup de leurs observations.
Dans ces combats les défenseurs de la Salpêtrière j-emportèrent quelques succès partiels. L'un des plus intéressants fut obtenu dans la discussion des suggestions criminelles. INI. Gilles de la Tourette dans son livre sur « l'hypnotisme et les états analogues au point de vue médico-légal », 1887, p. 2o3, raconte le premier, je crois, une observation qui, à mon avis, est tout à fait remarquable. On venait de faire dans la salle du musée de la Salpêtrière devant de graves personnages, magistrats et professeurs, une grande séance de suggestions criminelles. \Vitt., le principal sujet, mise en état de somnambulisme, avait adopté sous l'influence de la suggestion les instincts les plus sanguinaires : elle avait sur le moindre signe poignardé, fusillé, empoisonné, la salle devait être pleine de cadavres et Liégeois aurait pu être satisfait. Les témoins graves se retirèrent très impressionnés laissant quelques élèves seuls auprès du sujet toujours en somnambulisme. Ceux-ci s'avisèrent de terminer la séance par quelque expérience moins lugubre et ils suggérèrent simplement à Witt., qu'elle était restée seule dans la salle, qu'elle se déshabillait complètement et prenait un bain. Witt., qui avait assassiné sans scrupules tous les présidents du tribunal fut prise d'une pudeur singulière à la pensée de se déshabiller et plutôt que de céder elle se laissa aller à une grande crise d'hystérie. Cela rappelle les réflexions déjà anciennes de Maudsley : « le somnambule ne fera pas un acte indécent ou criminel, un pareil acte produit un trop grand choc sur sa sensibilité, il réveille des fonctions suspendues ' ».
Gilles de la Tourette ne put s'empêcher de faire à propos de
I. Maudsley, Palliolocjie de l'esprit, 1867, Iraducl., i883, p. 5*"»
ce petit fait si démonstratif quelques réflexions sur la facilité de suggestions qui portent sur des crimes purement imaginaires et sur lu difficulté d'exécution d'une suggestion beaucoup moins grave mais portant sur un acte plus réel. Ces réflexions et d'autres du même genre ne laissèrent pas d'impressionner un peu : Motet, G. Garnier. Brouardel, Maudsley en tinrent compte et accordèrent moins d'importance au prétendu danger social créé par les suggestions criminelles. Delbœuf lui-même, l'un des premiers et des plus ardents défenseurs de Nancy reconnut que les doctrines de l'école étaient sur ce point bien exagérées, sinon complètement fausses '.M. Bramwell concluera sur ce point avec quelque brutalité : « Bernheim, dit-il, qui suppose les hystériques de la Salpêtrière si habiles, suppose celles de Nancy bien idiotes pour croire qu'elles ne comprennent pas cette farce". » II y avait là un succès à l'actif de la Salpêtrière.
Mais sur tous les autres points du champ de bataille la défaite s'affirmait: M. Pitres reconnaissait n'avoir trouvé à Bordeaux aucun çujet présentant l'hypnose classique ^ M. Régnard admettait que dans certains cas les sujets pouvaient entendre les paroles des témoins pendant leur léthargie '. Je publiais moi-même en 1886 un article sur les états intermédiaires de l'hypnotisme dans lequel je démontrais que l'on pouvait constater sur une hystérique bien d'autres états en dehors des trois états de Charcot^ Je reviendrai tout à l'heure sur cet article, pour le moment il donna seulement l'impression que l'on pouvait dresser les sujets à présenter toutes sortes de combinaisons des svmptômes étudiés à la Salptêrière et que par conséquent ces symptômes risfjuaient bien d'être artificiels. M. Pitres admettait aussi la possibilité de ces états intermédiaires (II, p. 182). Plusieurs auteurs même parmi les partisans de Charcot admettaient avec Tamburini et Soury** que les trois états contenaient des [)hénomènes qui appartenaient à l'hystérie bien plus qu'à l'hypnotisme. La plupart des autres observateurs se rattachaient nettement à l'opinion de M. Bernheim et déclaraient que ces phénomènes étaient
1. Delhœid, Rei'iie philosophiipie, 1887,!, p. i33; i88g, I, p. 5io.