‹ Les médications psychologiquesChapitre 58 sur 123 · Bechterew, Revue neurologique, iSgD, p · texte numérisé non relu

Bechterew, Revue neurologique, iSgD, p

2. Ch. Lloyd Tuckey, Comptes rendus du Congrès de Munich, 1892.

de MM. Russel Sturgis, St. Warren, Sydney Flower, Osgood MasonV Ces recherches sont continuées jusque dans ces dernières années par MM. Boris Sidis et Morton Prince dont nous aurons prochainement à étudier les travaux à propos des applications pratiques de ces méthodes. Dans l'Amérique du Sud, M. A. Moraga décrivait en iSg/j un cas de paralysie faciale hystérique guéri par suggestion et encore récemment M. Agrelo D. J. Antonio, dans les Archivas de Psiquiatria (Buenos-Aires), faisait à la suggestion hypnotique une place petite, il est vrai, mais réelle parmi les méthodes de psychothérapie.

Cette revue rapide et bien incomplète n'a aucunement la prétention d'indiquer les noms de tous ceux qui ont publié des travaux importants à cette époque, mais elle veut simplement donner une impression du développement immense qu'a pris pendant une dizaine d'années la thérapeutique préconisée par l'école de Nancy. Celle-ci s'est répandue dans tout l'univers et si l'on en croit les auteurs de ces observations elle a déterminé d'innombrables guérisons.

Il ne faut pas croire que pendant cette période toutes les études .sur l'hypnotisuic aient toujours été faites au point de vue strictement et immédiatement thérapeutique et que tous les observateurs aient été forcés de se rattacher aveuglément soit à l'école de la Salpêtrière, soit à l'école de Nancy. J'ai déjà signalé vers 1880 les débuts d'une troisième école que l'on pourrait appeler l'école de Charles Richet si ses membres n'avaient pas eu toujours autant d'indépendance. Ces observateurs voulaient à l'exemple de ce maître étudier et comprendre en eux-mêmes la suggestion et l'hypnotisme et en découvrir les lois psychologiques. L'histoire de cette école appartient plus à l'histoire de la psychologie qu'à l'histoire de la psychothérapie, mais elle aura plus tard avec la médecine des relations étroites car l'application de l'hypnotisme au traitement des maladies ne pourra se faire plus tard avec quelque précision que grâce aux travaux des psychologues. On peut rattacher à cette école les noms de divers,

I. Russel Sturgis, The use of hypnotism in thc first degrecs as a mcati of modifying or climlnaling a fixcd idea, Boston médical and sunjical journal, 189^ ; St. Warren, Aulohypiiotism, Médical news, 1898; Sydney Flower, Hypnotism or psychotherapy, Pacific médical journal, San Francisco, 1898; Osgood Mason, Hypnotism and suij(jestion in Iherapcutic éducation and rcj'onn, ^o^^■-\o^k, 1901.

de Gurney, de Stanley Hall, de Mœbius, d'Ochorowicz, de Forel, de Beaunis, de Binel, de Féré. C'est à ce groupe que je demande la permission de rattacher mes propres études publiées dans la Revue philosophique depuis 1886 et résumées dans mes livres sur « V Automatisme psychologique », 1889, et sur « V État mental des hystériques », 1892. Ces études ont porté sur les relations entre les modifications de la sensibilité et celles de l'attention, de la mémoire, de la personnalité, sur les diverses conditions dans lesquelles on observe des transformations de la personnalité, sur les rêves et toutes les variétés des somnambulismes, sur la nature et les conditions de la suggestion, sur les actes subconscients, les écritures automatiques, en un mot sur toutes les formes de l'automatisme psychologique.

En poursuivant ces études de psychologie normale et pathologique, nous n'approuvions pas complètement les tentatives à notre avis prématurées et les prétentions démesurées des guérisseurs qui voulaient appliquer immédiatement des notions aussi insullîsantes à la guérison de toutes les maladies. Mais nous pensions que ces applications de l'hypnotisme n'étaient qu'à leur début, qu'elles se transformeraient peu à peu en devenant plus scientifiques et nous avions l'illusion de travailler à quelque chose d'imparfait sans doute, mais de jeune et de très durable. Un événement survint que ni les guérisseurs ni les psychologues n'avaient prévu, c'est que l'hypnotisme n'eut pas le temps de se transformer, c'est qu'il mourut très rapidement et qu'il disparut complètement.

Après la mort de Charcot en 1892, il semblait que la doctrine rivale de la sienne devait se développer énormément : il n'en fut rien, elle resta quelques années stationnaire, puis elle déclina très rapidement. Ce fut en France et dans les pays voisins, Belgique et Suisse, où l'hypnotisme avait débuté que la décadence se manifesta tout d'abord. Il était tout naturel qu'à la Salpôtrière on renonçât à des études (jui avaient si mal réussi et, après la mort de Charcot, j'étais à peu près le seul à m'y intéresser encore. Mais ce qui était plus étonnant c'est que dans tcuis les autres milieux médicaux il en fut de même : on ne niait pas l'hvpnotisme, on ne mettait pas en doute la puissance reconnue de la suggestion, on n'en parlait plus, voilà tout. Le nombre des publications sur ces sujets diminua énormément : on peut le vérifier dans les Index publiés chaque année par Ebbinghaus et

par Bahvin. Dans les années précédentes, c'est par 2 et 3 000 qu'il fallait compter chaque année les publications consacrées à l'hypnotisme, à lasuggestion et aux questions connexes, ce nombre tombe iinniédiatement à quelques dizaines tout au plus. Les revues allemandes et belges qui s'étaient fièrement intitulées « Revues de Thypnologie » sentant changer le vent se hâtèrent de modifier leur titre; elles devinrent des revues de Neurologie en conservant pendant quelque temps en sous-titre par un reste de pudeur le mot d'hvpnotisme, puis un jour ou l'autre elles oublièrent d'imprimer le sous-titre.

L'hypnotisme continua encore un peu à l'étranger qui est toujours en retard pour prendre les modes à l'instar de Paris. En Suisse, M. Forel parlait encore de thérapeutique suggestive dans la Revue médicale de la Suisse romande en 189g. M. Bonjour (de Lausanne) continue encore à traiter des malades par 1 hypnotisme et lutte courageusement contre la psychothérapie rationnelle de M. Dubois (de Berne)\ En Angleterre, M. Milne Bramwell est aujourd'hui presque seul à défendre la suggestion hypnotique sous son vrai nom. En Amérique, M. Sidis Baris parle encore de la valeur psychothérapeutique de l'hypnotisme dans le Boston médical and su/-^ical jauni., août et sept. 1909, mais comme on le verra tout à 1 heure il tend à le réduire à bien peu de chose. En Allemagne, MM. Muller, Vogt, 1900, Frank, 1902, Gumpers, 1908, parlent encore de la vertu curative des suggestions hypnotiques. MM. Bechterew^ et Narboute les défendent en Russie et M. Ingegneros les soutient à Buenos- Aires, mais ce sont des dévouements courageux et isolés.

Ce qui est plus caractéristique encore, c'est le ton que prennent beaucoup de médecins parmi ceux-là même qui s'occupent de psychothérapie, quand il leur arrive de parler de l'hypnotisme. Ce traitement, qui nous avait été présenté comme simple, innocent, accessible à tous, devient maintenant un traitement assez "dangereux, bon pour certains névropathes que l'on n'ose pas mépriser tout haut, mais que l'on n'estime pas. Raymond, en 1902, décrit les dangers de l'hypnotisme, M. Cullerre, en 1908, dresse contre lui un réquisitoire plutôt sévère -. Mais ce qui devient tout à fait amusant ce sont les accusations d'immoralité

1. Bonjour (de Lausanne), Revue de l'hypnotisme, 1906, p. 859.

2. Cullerre, Annales médico-psycholoijiqucs, sepL ujoS, p. 2/17.

portées contre l'hypnotisme par les médecins eux-mêmes. En 1890, quand nous voulions hypnotiser un malade, nous étions quelquefois obligés de nous défendre contre les préjugés moraux ou religieux de la famille, de demander l'autorisation du prêtre ou du pasteur. Ceux-ci ont montré en général beaucoup de libéralisme et ont bien compris que la suggestion hypnotique n'était pas plus immorale que le chloroforme ou la morphine. Mais quelques années plus tard voici que les médecins eux-mêmes se montrent moins libéraux que les ecclésiastiques et accusent ce malheureux hypnotisme de toutes les immoralités.

Le plus souvent ces moralistes accusent l'hvpnotisme d'abaisser la dignité morale du malade. M. Dubois (de Berne) nous rappelle que la suggestion ne s'adresse qu'aux tendances automatiques du malade et non à sa raison, à sa volonté, aux parties les plus élevées de sa personnalité et comme, parait-il, les tendances automatiques sont des choses beaucoup plus basses que la raison et la volonté, voilà un traitement qui devient lui aussi moralement très inférieur. MM. Camus et Pagniez trouvent que « la guérison du malade traité par la suggestion ne sera ni assez volontaire ni assez méritoire : il n'aura pas appris à faire des Actes dans toute la force du terme et on risque ainsi de le dégrader ». Bien mieux, ces traitements, parait-il, abaissent la dignité morale du médecin lui-même par l'emploi d'un procédé bas et vulgaire. M. Dubois trouve aux suggestionneurs une attitude de thaumaturges et, comme on l'a vu, il a le rouge au Iront quand il se souvient qu'il lui est ainivé de suggestionner un enfant pour l'empêcher de pisser au lit. M. Richard C. Cabot a de grandes inquiétudes de conscience : il se demande si le traitement par les pilules Placebos ou pilules de mie de pain ne serait pas une forme subtile du mensonge et « même pour sauver un homme il ne voudrait pas lui dire qu'une de ces pilules contient un médicament quand elle ne contient rien' ». D'ailleurs dans tout cet ouvrage américain de Psychotherapy, il n'y a guère que des attaques de ce genre contre l'hypnotisme. Je signale seulement cette perle : M. J. R. Angell, de Chicago", fait observer avec tristesse qu'il y a un grand danger dans cette thérapeutique, c'est qu'elle expose quelquefois le malade à avoir

I. R. C. Cabot, Véracité et psychothérapie, dans Psychotherapy, I, m. p. 28. a. J. R. Angell (de Chicago), Psychotherapy, I, r, p. 62.

affaire à un charlatan, il est convaincu sans doute que dans les autres thérapeutiques médicales ce danger n'existe pas.

Attaqué de cette manière et d'ailleurs abandonné par les siens le pauvre hypnotisme ne pouvait se défendre. Il a essayé de se dissimuler pour subsister, de se faire tout petit pour être toléré. M. Boris Sidis croit que l'on peut avantageusement remplacer l'hypnose difficile à obtenir et répugnante aux malades par un état équivalent qui sera Vhypnoïdisation simplement caractérisée par la limitation de l'activité du cerveau. Cet état est remarquable par son instabilité, c'est un sommeil léger dont la profondeur oscille à chaque instant*. M. Paul Emile Lévy renonce à hypnotiser, il se borne à mettre la main sur le front du malade en lui recommandant l'immobilité, la concentration de l'esprit. C'est encore trop : M. Dubois n'est pas désarmé par cette modestie, il déclare que l'on sent encore trop dans ces procédés l'élève de Bernheim'*. D'ailleurs INI. Bernheim lui-même abandonne la partie : il ne parle plus jamais d'automatisme rotatoire ni d'hallucinations négatives; lui qui avait tant répété que 1 hypnotisme était tout, il écrit lui-même que l'hypnotisme n'est rien'. Bien plus il rappelle, non sans raison d'ailleurs, que la façon dont il comprenait autrefois la suggestion n'avait rien de bien précis, qu'il y mêlait toutes espèces d'autres influences morales. « La simple parole, disait-il autrefois, ne suffit pas toujours :» imposer l'idée, quelquefois il faut raisonner, démontrer, convaincre, pour les uns affirmer avec force, pour les autres -insinuer avec douceur* ». N'est-ce pas identique à la persuasion d'aujourd'hui et voici M. Bernheim, le maitre des hypnotiseurs, qui devient un simple moralisateur et se met à la remorque de son ancien élève, M. Dubois.

Dans Ces conditions, pourquoi parler encore d'hypnotisme et de suggestion ? Quelques rares malades qui retardent, des persécutés ou des obsédés qui précisément ne sont pas hypnotisables, viennent encore de temps en temps demander que l'on guérisse leurs maux par 1 hypnotisme. Les médecins les accueillent avec un sourire dédaigneux : ce serait se compromettre que

1. Boris Sidis, The psychotherapeutic value of the hypno'idal si&ïc, Symposium^ de M. Morlon Prince, 1910, p. 12/i.

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