I. — Quelques observations de suggestions
Toute définition commence par la réunion, le groupement d'un certain nombre de faits d'après leurs analogies apparentes.
I. Automatisme psychologique, 1889, p. 189; État mental des hystériques, 1892, II, p. 3o ; Rapport sur la définition de la suggestion au premier Congrès de la Société internationale de psychothérapie, 1910. Journal fiir Psychologie und .\cui-ologie, Leipzig, 1911. Sonder Abdriick.
Essayons de réunir quelques observations qui soient autant que possible analogues à celles que la majorité dès-auteurs précédents ont présentées sous le nom de suggestions. Il y a évidemment, dans ce choix une part d'hypothèse inévitable qui se retrouve dans toute classification. La valeur de cette supposition d'analogie profonde entre ces faits ne sera démontrée que si nous parvenons à extraire de ce groupe de faits des caractères généraux assez simples et si ces caractères se retrouvent dans les principales observations de suggestion.
Il me semble important dans cette première description des faits d'éviter au moins au début les suggestions proprement expérimentales et surtout les suggestions thérapeutiques. Les faits de ce genre sont les plus complexes de tous et les plus susceptibles d'une mauvaise observation ; il faut les placer les derniers après les phénomènes beaucoup plus simples qui se présentent spontanément et accidentellement au cours des névroses.
Dans les descriptions des suggestionneurs nous voyons en somme des faits psychologiques, des, actes des perceptions, des sentiments de croyance qui apparaissent chez le sujet à la suite de certaines impressions et surtout de certaines paroles et qui nous surprennent par leur développement facile et rapide. Nous étions disposés à croire, soit d'après, notre expérience personnelle, soit d'après notre connaissance antérieure du sujet que nous n'aurions pas réagi de cette manière à ces impressions ou à ces paroles et que le sujet lui-même n'était pas disposé à se conduire de cette manière. Ce n'est qu'une réflexion générale sur les observations précédentes: elle nous permet cependant de réunir des faits du même genre.
Rah.(f. 2^)' avait des crises de somnambulisme à la suite d'une tentative de viol et dans ces crises, suivant la règle, elle racontait ou rejouait la scène du viol, cherchait à fuir en criant et se précipitait hors de la salle. Un jour dans sa fuite elle rencontra une brouette et s'embarrassa dans les brancards, cet incident interrompit un moment son délire et la malade répéta à plusieurs reprises: « Tiens, c'est une brouette », puis changeant complètement d'allure elle prit les brancards et se mit tranquillement à
I. Cette abréviation après un nom conventionnel signifie comme précédemment (femme de 2^ ans).
pousser la brouette autour de la cour, elle continua cet exercice pendant plus d'une heure jusqu'à la fin de la crise.
Un jeune homme de 19 ans, Nof. , entrait de temps en temps dans certains états bizarres et quand il était> ainsi troublé il devenait incapable de résister aux tendances que faisaient naître en lui certaines impressions. Ainsi, comme il le raconte lui-même et comme l'ont observé ses parents, il passa un jour pendant un de ces troubles devant une boutique de chapelier et se dit à luimême : « Tiens, c est une boutique de chapelier où on achète des chapeaux », et il acheta un chapeau dont il n'avait aucun besoin. Un autre jour, étant dans le même état il passa devant la gare de Lyon et se dit : « C'est une gare de chemin de fer, on y entre pour vovager » ; il entra dans la gare et lisant sur une affiche le nom de Marseille, il prit un billet pour Marseille, monta dans le train et ne put reprendre conscience de l'absurdité de ce vovage et descendre du train qu'à Mâcon.
Une malade fort intéressante, dont j'ai longuement rapporté l'observation', Irène (f. 21) pendant une période de la longue maladie déterminée par la mort de sa mère, refusait de boire de l'eau provenant d'un certain robinet, parce que, disait-elle, « il ne coule pas de l'eau par ce robinet, mais du sang rouge». Ce singulier délire avait commencé quand elle avait vu un jour l'eau du robinet couler goutte à goutte « comme le sang des lèvres de sa mère ».
Mye. (f. 18) a eu une grande dispute avec son père à propos de ses fiançailles, elle a parlé très haut et a crié fort longtemps, si bien qu'à la fin elle avait la voix rauque. Elle se plaint à sa mère en sanglotant que cette querelle l'a rendue malade, car elle a dû certainement « se casser une corde vocale ». Depuis ce moment elle est aphone et par moment elle est complètement muette. La parole ne revient que la nuit pendant les rêves et quelquefois le jour pour un court moment, quand elle se met de nouveau en colère, mais dès qu'elle s'observe consciemment elle ne peut plus articuler un mot à haute voix.
Lee. (f. 25) qui vient de rencontrer une fillette atteinte de chorée remarque « que la pauvre fille est ainsi bien laide et bien
î. L'amnésie et la dissociation des souvenirs par l'émotion, Journal de psychologie normale et pathologique, 190^, p. 417; Etat mental des hystériques. 2« édition, igu, p. 5o6.
Janet. — Médic. psycli. i3
194 L'UTILISATION DE LALTOMATISME
ridicule et qu'une telle maladie serait épouvantable pour ellemême car son amant ne l'aimerait plus ». Peu après elle commence à se secouer, à se tordre et elle semble atteinte d'une chorée tout à fait semblable qui n'a duré que quelques jours parce qu'elle a été rapidement arrêtée par un traitement approprié,
Lqu. (f. 27) a été à la salle des morts d'un hôpital reconnaître le père d'une de ses amies mort du tétanos ; elle a été très émue devant le cadavre et ajécouté avec terreur la description des symptômes du tétanos. Elle demande en sortant si elle a attrapé cette maladie car elle sent déjà des raideurs dans la nuque. Les jours suivants elle présente quelques délires avec hallucination et voit devant elle des corbillards et des cadavres. Depuis ce moment pendant trois mois jusqu'au début d'un traitement qui a été facile elle conserve des tics de la nuque qui tirent la tête en arrière et en avant « comme si je disais bonjour » ; ces tics sont interrompus par des périodes de contracture qui tiennent la tête tirée en arrière pendant des heures.
Yz. (f. 17) pendant l'enterrement de son père mort à la suite d'une hémiplégie ne peut s'empêcher de penser que cette maladie est héréditaire et qu'elle en porte déjà le germe ; en rentrant elle tient un œil fermé, elle a des secousses de l'épaule gauche et traîne péniblement la jambe gauche parésiée. Ces accidents, compliqués bientôt d'une anorexie hystérique assez grave se sont prolongés au moins un an.
Les observations de ce genre pourraient être indéfiniment multipliées, car elles sont très nombreuses : elles ont été le point de départ de la conception présentée par M, Bernheim qui rattache les divers accidents hystériques à des auto-suggestions de ce genre. Dans mon travail de 1892 sur L'état mental des hystériques je rangeais tous ces accidents, toutes ces paralysies diverses, ces contractures dans le chapitre des idées fixes, tout en faisant les réserves nécessaires. Cette conception méprisée à ce moment a été aujourd'hui reproduite avec une grande exagération. Je n'insiste pas ici sur ces phénomènes car cela m'amènerait ' à étudier la pathogénie des accidents hystériques qui est -fort complexe. Il suffit de signaler ici ces quelques cas dans lesquels des idées et des croyances nettement antérieures aux accidents eux-mêmes semblent avoir joué un rôle analogue à celui de suggestions.
Voici maintenant des faits où l'acte est déterminé par les
LES DÉFINITIONS DE LA SUGGESTION Wi
paroles des personnes présentes, ce qui est déjà plus compliqué: j'ai raconté autrefois l'observation de Justine (f. 4o) qui pendant une période de sa maladie ne pouvait résister aux paroles prononcées devant elle même quand ces paroles n'avaient aucun rapport à sa situation * : elle prend en haine un petit domestique, elle est convaincue qu'il va la voler et l'assassiner et elle finit par le renvoyer, parce qu'elle a entendu dire en allant au marché qu'il ne faut pas garder de domestiques chez soi, que c'est dangereux ; elle refuse d'allumer du feu ou bien de changer de linge ou bien elle croit que son mari la trompe tout en reconnaissant de temps en temps que tout cela est absurde et que ces idées fixes sont venues à la suite de mots plus ou moins vagues qu'elle a entendus.
Ne. (f. 26)- menait une vie fort irrégulière et fréquentait assidûment certains cafés où elle retrouvait de gais compagnons, ceux-ci s'amusaient beaucoup à la tourmenter parce qu'elle avait l'habitude de pousser des cris et en particulier de crier « maman » à la plus légère émotion. Ils remarquèrent que dans certaines circonstances, quand elle avait bu un peu trop par exemple, elle répétait au hasard les mots que l'on prononçait tout bas à côté d'elle. Bien entendu les mots qu'on lui faisait phononcer ainsi à la place de son innocente exclamation étaient bien choisis. La pauvre fille vint un jour à la Salpêtrière à l'insu de ses persécuteurs demander qu'on la débarrassât des expressions ordurières dont involontairement elle émaillait son discours au moindre bruit.
Le mari de X. (f. 33) s'était aperçu que sa femme parlait quelquefois la nuit dans ses rêves, il s'amusa à cultiver cette disposition et lui dit tout bas pendant qu'elle dormait : « raconte-moi tout ce que tu as fait aujourd'hui », et la femme raconta tout. Elle ne tarda pas à s'apercevoir dans la journée que son mari savait exactement tout ce qu'elle faisait et même ce qu'elle avait intérêt à cacher et elle vint à l'hôpital me demander de la protéger contre ces indiscrétions volontaires.
Nous arrivons aux suggestions de laboratoire et j'en choisis une qui me paraît assez nette. Marguerite s'est disputée hier avec sa mère et veut absolument me cacher le sujet de leur querelle. Pendant qu'elle proteste tout haut {{u'clle ne veut rien me dire
I. Histoire d'une idée fixe, Névroses et idées fixes, 1898, I, pp. i56, 172. 1. Ibid., p. 870.
je lui mets un crayon dans la main et elle écrit : « ma mère ne voulait pas que j'aille chez mon amant». Quoiqu'elle ait écrit ces mots elle s'est toujours comportée dans la suite comme si elle elle ne m'avait pas avoué cette histoire et j'ai toutes les raisons de croire qu'elle est restée convaincue que je 1 ignorais.
Comme exemple de suggestion thérapeutique simple je rappellerai une ancienne observation rapportée dans mon livre sur L'automatisme psychologique: Une femme de 3o ans présentait une paraplégie complète à la suite d'un séjour prolongé au lit et j'ai pu la faire lever de sa chaise et marcher immédiatement en lui parlant à voix basse derrière son dos pendant que le D"^ Piasecki (du Havre) qui m'avait amené auprès d'elle attirait toute son attention en lui parlant à haute voix d'autre chose ; elle a été stupéfaite de constater qu'elle marchait et elle est restée guérie'. Nous aurons l'occasion de voir tout à l'heure, à propos des applications thérapeutiques, bien d autres observations de ce genre.
On pourrait ajouter d'innombrables exemples aux précédents et en particulier il faudrait y joindre tous les faits qui viennent d'être rapportés dans l'historique que je viens de faire des études sur la suggestion. Le problème psychologique de la suggestion consiste à dégager de ces descriptions les caractères communs et essentiels qui se retrouvent dans ces faits et qui constituent à proprement parler la suggestion.
2. — Interprétatio:<s psychologiques trop générales ou inexactes.
Beaucoup d'auteurs ont déjà essavé de donner une réponse à cette question et il nous faut ranger en groupes ces diverses réponses. Une première catégorie de réponses me semble historiquement très importante car elle contient les opinions les plus répandues et à mon avis les plus fâcheuses qui ont beaucoup contribué à embrouiller ces études. Ce sont les définitions de la suggestion qui dans les faits précédents ne relèvent qu'un seul caractère, le caractère psychologique ou moral du phénomène et qui refusent de rien préciser davantage. On peut placer cette conception sous le patronage de M. Bernheim qui au moins dans