‹ Les médications psychologiquesChapitre 61 sur 123 · Automatisme psychologique, 1889, p. SSg · texte numérisé non relu

Automatisme psychologique, 1889, p. SSg

ses premiers ouvrages a cherché à donner au mot suggestion une étendue illimitée : « Je définis la suggestion, disait-il, c'est l'acte par lequel une idée est introduite dans le cerveau et acceptée par lui (p. 2^) Tout ce qui entre dans l'esprit par un sens quelconque, tout se qui est provoqué par les associations d'idées, par la lecture, par l'enseignement, tout ce qui est inventé par le sujet lui-même, tous les actes, toutes les croyances, quelle que soit leur origine, tout est suggestion. » D ailleurs, si on examine ensuite de quelle manière M. Bernheim se sert du mot « suggestion » on voit qu il l'élargit encore et qu il y fait rentrer tous les sentiments, toutes les émotions : « Quel que soit le mode de pénétration, toute idée qui actionne les cellules cérébrales constitue une suggestion'. » En résumé il est évident que pour M. Bernheim le mot « suggestion » est un synonyme des anciens termes généraux « pensée, phénomène psvchologique, fait de conscience ».

Je ne veux pas dire que cette conception ait été entièrement fâcheuse ni qu elle ne puisse se justifier, si l'on songe à l'époque où M. Bernheim écrivait et au but qu'il se proposait. Il voulait surtout attirer l'attention des médecins sur l'importance des faits psychologiques et montrer qu'un grand nombre de phénomènes morbides devaient être considérés à un point de vue moral et non à un point de vue uniquement physique. Il a certainement réussi et il a contribué plus que personne à imposer au public médical l'étude de la pschologie. D'ailleurs il existait autrefois une école, celle de Haidenhaim et surtout de Despine (de Marseille)^ qui ne tenait aucun compte du caractère psychologique de ces phénomènes, qui les considérait comme des faits sans conscience entièrement explicables par des mécanismes nerveux. J'ai longuement discuté cette interprétation dans mon livre sur L'Automolisme psychologique . M. Bernheim élimine cette conception et indique au moins un premier caractère de la suggestion c'est qu il s'agit de phénomènes psychologiques.

Mais peut-on s'arrêter là, peut-on dans ces études médicopsvchologiques se contenter d'une désignation aussi confuse ? On l'a cru pendant longtemps. et on semble souvent le croire encore,

i . Bernheim, De la peur en thérapeutique, Bulletin gén. de thérap.. 3o sept. 1886. 3. Despine (de Marseille), Psychologie naturelle, 1868; Etude scientifique sur le somnambulisme, 1880.

puisque dans un grand nombre d'ouvrages on emploie le mot « suggestion » sans lui donner un sens plus précis. Les résultats à mon avis sont déplorables et M. Bernheim le met lui-même en évidence en nous montrant qu'un grand nombre de phénomènes psychologiques très différents les uns des autres et très bien distingués les uns des autres depuis longtemps vont se trouver confondus sous ce nom de suggestion : « Tout ce qui entre par l'oreille dans l'entendement, tout ce qui avec ou sans contrôle préalable est accepté par lui, tout ce qui persuade, tout ce qui est cru, constitue une suggestion par le sens auditif; les avocats, les prédicateurs, les professeurs, les orateurs, les négociants, les charlatans, les séducteurs, les hommes d'état sont des suggestionneurs*. » Autant dire tout de suite que tout est suggestion et que tout le monde est perpétuellement suggestionneur. Cela sera évidemment fort simple, mais cela supprimera toute espèce de science morale et surtout toute psychothérapie. En réalité les auteurs mêmes qui semblent adopter ces formules vagues se gardent bien de les appliquer : quand ils observent pour la première fois des phénomènes de ce genre, ils croient faire une découverte, ils sont convaincus qu'ils présentent quelque chose de particulier et de peu connu. M. Bernheim commence son livre en disant : « Je crois de mon devoir de faire connaître ces faits qui m'ont été montrés à l'asile de Maréville. » Vraiment s'il s'agissait uniquement de faits de conscience quelconques et de la persuasion par les avocats telle que la décrivait Cicéron, il ne faudrait pas tant d'héro'isme. Ces auteurs rencontrent des contradicteurs, ils bataillent pour faire admettre la réalité de leur découverte : bien mieux ils font des séances pour montrer dans des expériences déterminées les faits de suggestion : s'il s'agissait de faits de conscience quelconques, tout cela ne se comprendrait pas. Enfin quand il s'agit de traitement ils veulent que les malades s'adressent à des médecins déterminés, capables de reconnaître le fait de la suggestion et de le provoquer à propos, tout cela ne montre-t-il pas que malgré leur formule vague et générale, ils sont convaincus au fond du caractère particulier de la suggestion.

.l'ai montré autrefois que dans certains cas les sujets euxmêmes, quand ils ont une certaine expérience, sentent également

(. Rcrniicim, Hypnotisme, iSgt, p. 26.

le caractère particulier de la suggestion et la distinguent parfaitement des autres phénomènes psychologiques. Une personne à qui je cherchais à faire des suggestions m'arrêtait en disant : « Cette fois, cela n'a pas pris. » Elle m'avait cependant fort bien compris, elle acceptait l'idée que j'avais exprimée, puisqu'elle ajoutait : « Vous me demandez ceci, je vais le faire si vous voulez, mais je vous avertis que cela n'a pas pris. » Elle sentait que 1 action serait faite par elle volontairement après acceptation, mais ne se développait pas toute seule de la même manière que dans les suggestions précédentes. Delbœuf confirme cette remarque que j'avais faite en citant des faits du même genre. Pour ces sujets comme pour les suggestionneurs eux-mêmes, la suggestion était bien un phénomène particulier.

Ces remarques très simples que je répète depuis vingt-cinq ans n'ont encore provoqué qu'une seule objection. Dans la dernière réunion de la Société internationale de psychothérapie M. Bernheim semble discuter l'opinion que j'ai opposée à la sienne et qui tend à faire de la suggestion un phénomène psychologique particulier ' : il ne veut pas que « 1 on tasse de la suggestion un acte insolite qui ne concorde pas avec la mentalité habituelle du sujet », et il cite en opposition « le jury empoigné par la plaidoirie de l'avocat, l'acheteur séduit par la faconde du vendeur » pour montrer qu'il s'agit l;i « de faits habituels qui n'ont rien d'insolite ». A supposer que ces exemples soient réellement des faits de suggestion, ce qui n'est pas prouvé, cette remarque montrerait tout au plus que la suggestion n'est pas un phénomène rare et exceptionnel, qu'elle est plutôt un phénomène fréquent; mais il ne s'agit pas de cela pour le moment. Je n'ai jamais emplové le mot « insolite » pour caractériser la suggestion, j ai employé le mot « particulier ». La vision est un phénomène particulier, distinct de l'odorat et on ne supprimera pas cette différence élémentaire en remarquant que la vision n'est pas un phénomène insolite. La réponse de M. Bernheim ne porte donc pas sur le point essentiel et ne supprime pas la nécessité de préciser ce qu'on entend par suggestion au milieu des autres phénomènes de la pensée.

Aussi la plupart des auteurs qui ont étudié cette question se sont-ils rangés à l'opinion que je soutenais en 1889 sur la néces-

I. Journal fiir Ps)'chologie und Neurolo(jie, Sonder-Abdrûck, igii, p. 472.

site de distinguer ces faits les uns des autres. M. Babinski' écrivait en 189 1 : « La suggestibilité pour Bernheiln serait l'aptitude à être influencé par une idée... mais à ce compte tout homme raisonnable serait suggestionnable..., il suffirait de dire que tout homme est susceptible de suivre les conseils qu'on lui donne, ce qui est vrai, mais n'est pas nouveau. Définir Ihvpnotisme et la suggestion d'une façon aussi large ou plutôt aussi vague revient à contester l'existence de ces états psychiques spéciaux. «M.Grasset dans son livre sur l'hypnotisme se rattache à mon opinion-. MM. Camus et Pagniez tout en méprisant fort la suggestion la considèrent comme un phénomène particulier de l'esprit. Au congrès de psychothérapie de Munich, igio, auquel j'avais présenté mon rapport sur la définition de la suggestion la plupart des membres qui ont pris la parole semblaient accepter ce premier point de mon rapport \ D'ailleurs il n'y aurait pas eu lieu de passer à la discussion des autres points si l'on avait commencé par admettre que le mot « suggestion » désignait un phénomène psychologique quelconque et qu'il ne fallait le distinguer d'aucun autre.

Cette adhésion de principe est intéressante, mais il faut en tirer les conséquences, c'est-à-dire qu'il faut éviter de faire entrer dans la définition de la suggestion des caractères généraux qui appartiennent en commun à tous les phénomènes de la pensée. Cette remarque nous permettra d'éliminer un certain nombre de définitions qui plus précises en apparence se confondent cependant avec la conception vague que nous venons de discuter.

Le mot suggestion dans le langage courant et quelquefois même dans le langage médical est pris dans le sens d'incitation à la pensée, d'éveil de la pensée. M. Haberman, dans son livre sur U hypnotisme disait : « le tact est éminemment suggestif, un serrement de main inspire l'idée de l'amitié, une caresse l'idée d'affection ou d'amour^. » M. Richard C. Cabot écrit encore dans le traité américain « Psychotherapy », IL m, p. 19 : « les en-

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