Bramwell, Proceedings of t. S f. P. /?., 1896, p
2. Rapport sur le problème psychologique de l'émotion, Revue neurolo<jique , 3o décembre igug, p. i55i.
de l'esprit, un arrêt de l'évolution, une chute de la tension psychologique. Ce fait initial détermine un effort d'adaptation et une dérivation : la force qui est dépensée presque toujours d'une manière exagérée et qui n'est pas employée pour ce phénomène supérieur défaillant se répand et se décharge en phénornènes inférieurs... w En un mot, l'essentiel de l'émotion c'est un phénomène en quelque sorte négatif, la suppression des actions bien adaptées, le désordre et l'effort impuissant pour y remédier; ce qui nous frappe au contraire dans la suggestion, c'est le caractère positif, l'exécution d'une action d'une manière anormale, il est vrai, mais d'une manière assez complète et avec une certaine régularité. Un individu a l'idée de venir vous parler pour vous faire des reproches: s'il est sous l'influence d'une suggestion, il vous parlera nettement et violemment; s'il est sous l'influence d'une émotion d'intimidation, il tremblera, toussera, pleurera, mais il ne vous parlera pas; il est évident que ces deux phénomènes sont très différents.
J'avais indiqué ces différences entre la suggestion et l'émotion dans mon rapport au Congrès de psychothérapie de 1910 : plusieurs membres dû Congrès, comme MM. Trômner et Vogt, partageaient mon opinion et l'ont défendue. Mais il y eut à ce propos des discussions que je ne puis m'empècher de trouver bien étranges. Plusieurs membres ont protesté contre la distinction psychologique de la suggestion et de l'émotion en observant que les sujets fortement émotionnés devenaient suggestibles, que l'on avait souvent intérêt à émotionner pour arriver à suggestionner. Quel singulier besoin de mêler les questions pour les embrouiller : il ne s'agit pas pour le moment de chercher les causes ou les conditions de la suggestion dont nous parlerons tout à l'heure, il s'agit simplement de déterminer la nature et les caractères d'un phénomène ainsi que le sens des mots employés. La suggestion peut être accompagnée d'émotions, elle peut se développer à la suite d'émotions et même être produite par elles, mais elle ne doit pas être confondue avec l'émotion. Une usine produit du sucre, mais elle n'est pas du sucre; lémotion peut dans certains cas donner naissance à des suggestions, mais elle est quelque chose de tout différent.
Enfin, nous rencontrons une question bien plus délicate qui me paraît avoir embarrassé beaucoup d'auteurs, c'est le problème des rapports entre la suggestion et Terreur. Beaucoup d'auteurs
sont tombés dans une confusion très fâcheuse en assimilant ces deux phénomènes, la suggestion et l'erreur. Une expérience déjà ancienne de E. Yung*( de Genève) a été répétée partout et a joué un rôle déplorable. Cet auteur avait pris un groupe d'une vingtaine de jeunes gens qui venaient d'entendre un cours sur les diatomées et leur avait dit qu'il allait leur montrer des diatomées au microscope. Il leur fit regarder une préparation où il n'y avait que des poussières et des filaments irréguliers. Les deux tiers des jeunes gens après avoir mis l'œil à l'objectif, se relevèrent avec satisfaction en disant qu'ils avaient vu des diatomées et, quand on insista, ils décrivirent vaguement d'après leur cours de prétendues diatomées. De cette petite expérience j'aurais conclu tout simplement ou que le cours avait été très mal fait, ou que les élèves l'avaient très mal suivi, ou bien que ces jeunes gens ne savaient pas du tout se servir d'un microscope. Au lieu de s'arrêter à ces conclusions simples, E. Yung conclut de son observation que tous ces jeunes gens étaient énormément suggestibles et qu'il venait de faire une belle expérience de suggestion. Depuis cette époque un grand nombre d'auteurs ont répété des expériences analogues et ont caractérisé la suggestion par l'erreur : M. Lipps insiste sur ce point que la suggestion dépend de l'acceptation des idées dans des conditions inadéquates et non dans les conditions logiques ordinaires. M. J.-V. Habermann (de New-York) adopte la même interprétation : « La suggestion est un phénomène dans lequel, sous des conditions inadéquates, certaines perceptions des sens sont créées, certaines idées sont générées et leurs conséquences motrices précipitées par l'éveil dans la conscience de certains signes *. « Récemment encore M. Babinski distinguait la persuasion de la suggestion en disant que dans la première l'idée inspirée est bonne, aboutit à des actes justes et à des opinions vraies, tandis que dans la seconde l'idée suggérée aboutit à des actes mauvais et à des idées fausses.
Ces conceptions reposent à mon avis sur des fautes de langage, car elles rapprochent des mots qui ne sont pas comparables et qui s'appliquent à des points de vue tout à fait différents. Le mot « erreur » comme le mot « vérité » est un mot de la langue
1. E. Yung, Le sommeil naturel et le sommeil provoqué, i883, p. 58. ■i. J. Victor Habermann, op. cit., 1910.
logique qui considère le rapport entre l'idée ou l'acte et la réalité extérieure : il porte sur la valeur de l'action ou de la pensée. Le mot « suggestion » est un terme de la langue psychologique qui porte sur les caractères et sur le mécanisme d'un phénomène moral indépendamment de sa valeur par rapport au monde extérieur. Définir la suggestion par l'erreur et la persuasion par la vérité, cela e&t aussi peu raisonnable que de définir l'imagination comme un péché et la mémoire comme une vertu. En fait, il y a évidemment des suggestions qui sont des erreurs : quand Nof. part pour Marseille où il n'a que faire, quand Irène fuit un robinet d'eau en croyant qu'il laisse couler du sang, ces actes sont des suggestions et sont en même temps des erreurs. Mais quand Marguerite me dit la vérité sur sa conduite, quand Marceline mourant de faim mange sans s'en rendre compte, ces actes sont des suggestions et ne sont en aucune façon des erreurs. Bien mieux la même action peut devenir une erreur ou une vérité suivant les époques et suivant les circonstances extérieures. M. Grocq (de Bruxelles) disait justement à M. Babinski : « jNIon banquier m'a conseillé d'acheter telle valeur, si la valeur monte il m'a fait une persuasion, si elle baisse il m'a fait une suggestion. » Il se peut fort bien que certaines erreurs soient dues à des suggestions, mais dans bien d'autres cas l'erreur sera une action volontaire ou une action passionnelle, ou n'importe quoi. Je demande mon chemin à un passant et comme je n'ai pas de meilleure indication, je me résouds après réflexion à suivre le chemin qu'il m'indique ; or cet individu s'est moqué de moi et je commets une erreur : mon acte n'en reste pas moins un acte de volonté réfléchie. Quand E. Yung nous rapporte son expérience, il nous montre simplement que les jeunes gens se sont trompés, mais il ne nous dit rien sur la nature de leur action qui a déterminé cette erreur. S'efforcer de suivre la parole du maître, dire comme lui, chercher à voir ce qu'il nous dit de voir et croire qu'on l'a vu, cela peut parfaitement être une action réfléchie ; il fallait nous démontrer par l'analyse psychologique de la conduite de ces jeunes gens que leur acte n'a pas été de ce genre, mais qu il a été une suggestion. En un mot, la qualité, la valeur logique ou morale d'une action ne change pas sa nature au point de vue psychologique et en définissant la suggestion par l'erreur on ne sort pas du vague des définitions précédentes et on retombe dans la confusion de la suggestion avec tous les autres
phénomènes psychologiques. On ne pourra en sortir que par l'analyse des actes qui sont considérés comme des suggestions et par l'intelligence de leur mécanisme.