L'automatisme dans la suggestion
Dans mes premiers travaux sur la suggestion, j ai insisté sur deux points : j'ai essayé de montrer d'abord qu'il fallait considérer ces phénomènes au seul point de vue de l'action et ensuite qu'il fallait constater le caractère incomplet, inachevé de ces actions.
L'action est évidente dans la plupart des exemples que nous avons cités : il s'agit d'individus qui font des achats, qui font des voyages, qui prennent des attitudes particulières, qui prononcent certaines paroles, etc. On pourrait hésiter un peu devant les suo-ffestions de sentiments et d'hallucinations. Il suffît de réfléchir un instant qu'un individu qui a un certain sentiment est en réalité un individu qui prend une certaine attitude et qui a une certaine conduite : avoir réellement du chagrin ou de la colère, c'est avoir dans tout son corps les modifications motrices, circulatoires, sécrétoires du chagrin ou de la colère. Dans les hallucinations il v a de même des attitudes, des actions présentes et des préparations d'actions futures. Irène s'écarte du robinet, fait des gestes de terreur et de dégoût, quand elle voit un verre d'eau et réclame pour son repas une bouteille d'eau apportée du dehors.
Bien entendu il en sera de même pour les suggestions dites négatives, pour les suggestions de paralvsies ou d'anesthésies systématisées. Ne pas agir dans une circonstance déterminée qui réclamerait une certaine action, c'est encore agir, mais c'est agir autrement. Nous avons une certaine manière de nous mouvoir, de nous tenir, de respirer, de penser même quand nous sommes seuls et une autre attitude quand nous sommes devant des personnes présentes. Bien mieux, il est probable que nous avons une attitude particulière en présence de telle ou telle personne, peut-être même en présence de chacune des personnes que nous connaissons et c'est dans la constitution de cette attitude spéciale que consiste la connaissance de cette personne. Si nous croyons que telle personne est sortie nous quittons l'attitude (|ui était caractéristique de la présence de cette personne
pour en prendre une autre correspondante à la personne que nous croyons présente et si nous croyons que toutes les personnes sont sorties, nous revenons à l'attitude que nous avoAs l'habitude de prendre quand nous nous sentons seuls : ce sont encore là des actions. Nous avons de même une attitude en rapport avec la présence de tel objet et nous quittons cette attitude quand nous croyons que cet objet n'existe pas. Une femme ne se tiendra pas de la même manière, dans une chambre, si elle croit que les murs sont tous garnis de glaces ou si elle croit que les glaces ont été retirées. J'ai d'ailleurs souvent montré que les suggestions négatives ne pouvaient se comprendre sans supposer une foule de perceptions et d'actions positives. On pourrait facilement faire des remarques du même genre à propos des suggestions différées ou à échéance que j'ai souvent étudiées de la même manière et en un mot dans toutes les suggestions on retrouverait des actions.
D'ailleurs c'est là un point de vue qui doit être appliqué à tous les faits : l'étude scientifique de la psychologie ne peut être faite que si on considère tous les phénomènes de l'esprit comme des actions ou des degrés de l'action. L'esprit semble constitué par un ensemble de tendances, c'est-à-dire par des dispositions à produire des séries de mouvements déterminés à la suite de stimulations sur la périphérie du corps : ces tendances parviennent à s activer d'une façon plus ou moins complète, ce qui constitue la diversité des phénomènes psychologiques.
En second lieu, il faut constater que dans les suggestions cette activation des tendances est poussée à un degré assez avancé. Il ne s'agit pas de simples dispositions à l'action, ni d'une simple préparation de l'action. Le plus souvent l'activation dépasse même le stade du désir. Dans certains cas on observe des individus suggestionnés qui s'arrêtent au désir : « J ai envie de prendre votre chapeau et de le mettre sur ma tête, que c'est donc bête ! » Mais il s'agit là de suggestions incomplètes qui ont été enrayées dans leur développement. Au contraire, dans toutes les observations précédentes il s'agit de sujets qui ont réellement acheté un chapeau, fait un voyage assez long, qui ont pris et gardé pendant des mois l'attitude d'une maladie.
Ces remarques une fois faites, il ne faut pas croire cependant que de tels actes soient tout à fait complets. Dans chaque action
normale il y a une grande partie qui est mécanique, qui est la reproduction des actions du même genre faites antérieurement, la manifestation de la tendance telle qu'elle a été construite en nous depuis longtemps. Mais il y a une autre partie plus petite qui dépend d'une activité originale qui manifeste un effort d'adaptation au caractère nouveau de la situation présente. L'action ne doit pas seulement être adaptée au monde extérieur, elle doit encore être adaptée à notre propre personne : chaque acte s ajoute à notre personnalité qui non seulement en garde le souvenir, mais qui se l'assimile et considère l'acte comme une partie d'elle-même. C'est-à-dire qu'à propos de chaque action doivent se faire une série d'opérations psychologiques qui transforment d abord l'action pour la mettre d'accord avec les tendances et les intérêts de la personne et qui transforment la personne pour qu'elle place le souvenir de l'acte dans son histoire personnelle, pour qu elle soit augmentée et transformée par ce nouvel élément.
Peut-on dire que les actes que nous venons de décrire dans nos exemples soient complets de cette manière ? Evidemment non : ce sont d'abord des actes maladroits, exécutés presque toujours dune façon rapide avec négligence et indifférence, des actes qui répètent des actions anciennes sans les mettre en rapport avec les circonstances présentes. Nof. achète un chapeau ou monte dans un chemin de fer comme il l'a déjà fait autrefois, mais il ne tient pas compte de ce détail important, c'est qu il n'a en ce moment aucun besoin d'acheter un chapeau ou de monter dans le train de Marseille : l'action manque tout à fait de précision et d'adaptation au présent. Cette maladresse nous frappe d'autant plus qu'elle n'est pas en rapport avec la conduite ordinaire du sujet ni avec son instruction ou son expérience passée. Nous sommes étonnés de la sottise de ces personnes et nous disons que c'est pousser bien loin la distraction. Les malades le remarquent comme nous quand ils sont sortis de l'état bizarre qui a accompagné ces actions : « Comment ai-je pu faire de pareilles sottises moi qui d'ordinaire suis si économe... Comment ai-je pu me figurer qu'en parlant à mon père dans une chambre je me suis cassé une corde vocale, je n'avais pas de sang dans la bouche et je ne souffrais pas du tout... Comment ai-je pu croire que j'avais la même paralysie (|ue mon père, je n'avais pas le même âge, je n'avais pas été malade auparavant comme lui, d ordinaire je ne suis pas si Janet. — Métlic. psycli. i4
bête... » C'est à cause de cette maladresse caractéristique que les actes suggérés sont si souvent des erreurs.
Mais c'est surtout au point de vue de l'adaptation de l'acte à la personne elle-même, de la réorganisation de la personne après l'exécution de l'acte que les actes suggérés présentent des lacunes. Un grand nombre de mes anciens travaux ont été consacrés à l'étude de cette question. D'abord les actes suggérés ne sont pas d'accord avec les tendances personnelles du sujet : nous savons bien qu'il n'a pas d'intérêt à faire actuellement ces actions, qu'il ne désire pas les faire, qu'à l'instant même il nous a manifesté le désir de faire le contraire. On se souvient de l'exemple de Marguerite qui refusait de me livrer son secret à l'instant même où je le lui faisais écrire par suggestion. Il est singulier de voir un individu accomplir rapidement ou affirmer avec conviction des choses qui sont en opposition avec le caractère, les goûts, les croyances que nous lui connaissions antérieurement.
Examinons les sentiments que le sujet éprouve à propos des actes qu'il exécute de cette façon et notis constatons un état d'esprit fort singulier. Beaucoup d'auteurs l'ont étudié en particulier h propos de l'exécution des suggestions post-hypnotiques, je rappelle en particulier les travaux de Noizet', de Liébault, de Gurney, 1887, mes propres travaux, 1886-89, ceux de Forel, de Pitres, de Delbœuf : tous ces auteurs ont décrit des faits analogues. Dans bien des cas l'acte est accompli totalement sans, que le sujet semble savoir le moins du monde ce qu'il est en train de faire, sans qu'il cesse de parler d'autre chose, de diriger son attention et sa conscience sur autre chose. Les mouvements des membres et surtout les modifications viscérales suggérées semblent s'effectuer tout à fait à son insu, « par une sorte d'intelligence instinctive «, comme disait lé général Noizet. Si on parle au sujet, si on le contraint à faire attention aux mouvements qu'il exécute, il en est tout étonné et ne peut croire qu'il soit en train d'accomplir ce qu'il refusait de faire l'instant précédent. Il emploie pour exprimer ce qu'il ressent des expressions sur lesquelles j'ai déjà insisté à propos des sentiments d'incomplétude - : « On me pousse, ce n'est pas moi, ce
I. Noizet, SoinnambuUsine, i^Ih), pp. 12, luj, Sao. 3. Obsessions et psychasténie, igoS, p. 278.
sont mes mains qui agissent, je ne sais pas qui me tient, on me vole ma pensée, on écrit ce que je pense, etc.. » Il arrive à interrompre l'acte un moment, puis il le reprend quand il est distrait de nouveau. Dans certains cas, mais dans certains cas seulement, le sujet adopte l'acte suggéré et finit par dire qu'il veut bien l'accomplir pour telle ou telle raison inventée pour la circonstance '. Il faut remarquer alors que cette adoption est tardive, qu'elle ne se fait pas au début de l'acte pour aider le développement de la tendance encore faible, mais qu'elle se fait à la fin de l'acte quand la tendance suggérée a pris une forte tension et qu'elle capte les tendances personnelles au lieu d'être adoptée par elles.
Enfin quand l'acte suggéré est terminé, on observe très souvent un fait que M. Beaunis a bien décrit l'un des premiers', c'est l'oubli de la suggestion et de son exécution. On a vu par exemple que Marguerite ne s'est jamais rendu compte qu'elle m'avait avoué son secret. Quelquefois le sujet est bien obligé de constater qu'il a accompli l'acte, il éprouve les mêmes étonnements que nous venons de constater et souvent il cherche à effacer cet acte, à en supprimer les conséquences. J'ai décrit autrefois un malade qui ne pouvait pas voir un objet brillant sans le voler et qui après l'avoir trouvé dans sa poche venait le rapporter avec désespoir, ou bien nons retrouvons encore le fait précédent : le sujet adopte tardivement son action et invente des raisons absurdes pour expliquer ce qu'il vient de faire ^. C'est à ce propos que l'on a répété le mot de Spinoza : « La liberté n'est tjue l'ignorance des causes. »
Ces caractères de l'exécution des actes suggérés ont été souvent désignés par des termes particuliers : Delbœuf proposait d'appeler l'état pendant lequel ils étaient exécutés « un état paraphronique ». J'ai moi-même, le plus souvent, proposé l'expression « d'actes^ de croyances au tomatUiues )).Dans mes études plus récentes j'ai essayé de montrer la place des actions automatiques parmi les degrés d'activation des tendances. Les tendances, ces dispositions à l'exécution d'un ensemble de mouvements coordonnés peuvent demeurer à VcUit latent ou s'activer
I. Cf. Cil. Richet, Reoiie philosophique, iSSC), II, p. SaG. a. Beaunis, Le somnambulisme provoqué. iH&j,p. lïS.
3. Beaunis, loc. cil.; Ch. Richet, L'homme el iintellojence, i88/i,p. 255; Biiiol rt F(Té, Le macjnélisme animal. i88-, p. 217 (F. .\lcan).
n^ L'UTILISATION DE L'AUTOMATISME
plus OU moins complètement en passant par les stades de l'érection, du désir, de l'effort avant d'arriver à l'action complète et au triomphe. Entre le désir et l'effort, quelquefois aussi entre l'effort et l'action complète je plaçais un stade d'activation fort intéressant, qui est caractérisé par une exécution complète ou presque complète des mouvements propres à l'acte, exécution assez complète pour donner l'illusion de cette action au spectateur ou au sujet, mais qui est caractérisé aussi par une certaine insuffisance de celte action, incapable de produire tous ses effets extérieurs, par une suppression plus ou moins totale de ces perfectionnements de l'action qui la rendent psychologiquement réelle. C'est le stade de la u quasi-action » (Baldwin) de l'action ludique ; si l'insulTisance porte surtout sur les caractères extérieurs de l'action, sur ses conséquences extérieures il s'agit du jeu proprement dit. Si le déficit porte surtout sur les modifications internes de l'individu, sur les adaptations de sa propre personne à cette action il s'agit de l'action automatique. Quand les altérations du sentiment personnel sont poussées à l'extrême, quand les actions automatiques sont exécutées par un individu sans qu'il se souvienne de les avoir faites, sans qu'il se rende compte qu'il les fait au moment même où il les exécute, nous désignerons de telles actions par le nom d'actions subsconcientes. Les actes subconscients sont un groupe important parmi les actes automatiques. La suggestion qui rentre dans le groupe- des activités ludiques se rapproche particulièrement tantôt du groupe des actes automatiques, tantôt du groupe des actes subconscients.
Ce sont ces réflexions qui m'avaient amené, soit dans mes ouvrages précédents sur l'automatisme psychologique et sur l'hystérie, soit dans mon rapport à la société internationale de psychothérapie à formuler à peu près de la manière suivante la définition de la suggestion : « C'est une réaction particulière à certaines perceptions, cette réaction consiste dans l'activation plus ou moins complète de la tendance évoquée sans (|ue cette activation soit complétée par la collaboration du reste de la personnalité. »
Cette conception qui fait rentrer la suggestion dans le groupe des actions automatiques et des actions subconscientes me parait avoir été adoptée plus ou moins implicitement par beaucoup d'auteurs. Grasset, en particulier, l'adopta et lui donna une
expression imagée dans sa théorie du polygone mental et du centre 0. Cette image est une autre expression du schéma que j'avais proposé dans mon Automatisme psrchogique, p. 3o6, 3o8, ou dans mon livre sur L'état mental des hystériques : dans ces fi^'ures schématiques les différents points qui sont placés soit sur une ligne droite, soit aux angles d'un polygone représentent les différents éléments de l'action tels qu'ils ont été organisés par l'activité antérieure, le centre 0 représente la conscience personnelle qui tantôt saisit, perfectionne et contrôle ces éléments, tantôt les ignore et les laisse se développer isolément tels qu'ils sont. Les activités de ces tendances abandonnées à elles-mêmes constituent le psychisme inférieur de Grasset, tandis que les activités dans lesquelles intervient le centre 0 constituent le psychisme supérieur. La suggestion devenait une activité exclusivement polygonale et par conséquent inférieure.
Les différents auteurs qui depuis cette époque ont exprimé un certain mépris pour la suggestion et ont considéré les traitements suggestifs comme des traitements bas, moralement inférieurs, se sont, sans s'en douter, rattachés à la même interjjrétation qu'ils ne discutaient même pas. M. R.-C. Cabot, dit encore comme 1\L Dubois (de Berne) que suggérer « c est introduire une idée par la petite porte de derrière de l'esprit' ». C est le rôle de l'automatisme dans la suggestion qui est admis au fond de toutes ces interprétations.
!\. — La suggestion et l'impulsiox.
Malheureusement il est bien difficile d'arriver à la précision dans la définition de phénomènes aussi complexes et mes nouvelles études sur tous les faits qui ont été présentés comme des suggestions m'ont fait sentir que les formules précédentes étaient sinon inexactes au moins peu précises. Je serais tenté de m'adresser maintenant à moi-même la même critic(ue que j'ai adressée si souvent à INl. Bernheim, celle de définir la suguestion par un caractère qui lui convient sans doute mais (|ui c(»nvient aussi à beaucoup d'autres faits et qui est beaucoup trop banal.