I. Névroses et idées fixes, i8fj8, I, p. lo
Janet. — MéJic. [)sycli. i5
ments perdus et les mouvements conservés. Pendant qu'elle est endormie, je lui ai fait la suggestion suivante : « Quand je frapperai sur la table vous prendrez ce chapeau et vous l'accrocherez à une patère. » Cela dit, je la réveille; quelque temps après je l'interpelle comme pour lui demander un petit service: « Mademoiselle, vous devriez bien enlever ce chapeau qui me gêne pour écrire et le mettre sur une patère. — Je ne demande pas mieux » et la voici qui essaye de se lever, qui se secoue, étend les bras, qui a des mouvements incoordonnés, se rasseoit, se relève, etc. Je la laisse ainsi vingt minutes sans qu'elle puisse accomplir cet acte si simple. Puis je frappe un coup sur la table, aussitôt elle se lève brusquement, prend le chapeau, l'accroche et revient s'asseoir. L'acte est fait par suggestion en un instant, il n'avait pas pu être fait par la volonté réfléchie en vingt minutes.
Cette rapidité et cette force de l'acte inférieur par opposition à la lenteur et à la faiblesse de l'acte supérieur semble dépendre d'une loi qui se précisera dans cet ouvrage par de nombreuses applications. C'est que les actions de tension supérieure demandent pour être accomplies infiniment plus de force que les actes de tension inférieure. Quand la force du sujet est insuffisante pour l'accomplissement de Pacte supérieur elle est encore largement suffisante pour accomplir l'acte inférieur : il semble même qu'il y a une décharge violente quand on passe de l'un à l'autre. Ce caractère n'est pas sans importance, je ne fais que le signaler ici, .mais on comprend qu'il faudra le considérer de nouveau quand nous étudierons l'utilité pratique de la suggestion.
Enfin ce rapprochement de la suggestion et de l'impulsion permet de séparer la suggestion d'autres phénomènes avec lesquels on la confond facilement. Il y a évidemment de l'analogie entre la suggestion et l'ordre puisque l'un et l'autre phénonène reposent sur l'association fondamentale entre le signe verbal et l'acte correspondant. Le mot ordre et le mot obéissance peuvent avoir des sens différents suivant qu'il s'agit d'esprits plus ou moins développés. Au plus bas degré, au début du langage, un mot n'est pas autre chose qu'un fragment de l'acte lui-même qui, selon les lois de l'imitation et de la hiérarchie, amène dès qu'il est perçu l'exécution de la partie complémentaire de l'acte. On peut dire que l'ordre est à ce moment presque identique à une suggestion, car à ce moment les phénomènes qui se sépa-
reront plus tard sont encore confondus. Mais ce n'est pas là la suggestion pratique dont nous avons à nous occuper avec des individus parvenus à un niveau bien supérieur. Quand l'idée intervient comme intermédiaire entre le commandement et l'exécution nous nous trouvons en présence des tendances réalistes. L'ordre peut être exécuté après délibération, acceptation, décision, que ces opérations soient répétées pour chaque ordre particulier ou qu'elles aient été faites une fois pour toutes pour certaines catégories d'ordres et qu'elles laissent simplement le sentiment que cet ordre particulier rentre dans un groupe d'ordres déjà acceptés d'avance. Pour prendre un exemple qui a eu autrefois quelque intérêt, les malades d'un hôpital comprennent très vite qu'il est de leur intérêt d'obéir aux caprices du médecin et de faire rapidement devant quelques spectateurs pleins d'admiration les petites grimaces qu'il leur commande et ils se laissent aller à une obéissance volontaire que l'on a trop souvent prise pour de la suggestion. Dans d'autres cas, au contraire, la tendance à l'obéissance représentée par l'idée de l'ordre n'est pas soumise à une acceptation réfléchie, elle se réalise automatiquement et il peut y avoir suggestion à propos de l'ordre comme à propos de toute autre idée devenue impulsive.
La démonstration et la persuasion que l'on oppose souvent et non sans raisons à la suggestion ont pour objet de déterminer dans un sens particulier l'assentiment réfléchi. Elles ne cherchent pas comme la suggestion à supprimer l'intervention et la discussion des motifs, elles cherchent à fournir des motifs et à diriger leur action : ce sont en réalité des procédés de la délibération. Sans doute il peut arriver qu'après une longue persuasion, le sujet cesse de réfléchir, renonce à aboutir à une décision et s'abandonne à l'impulsion créée par cette persuasion, dans ce cas évidemment la persuasion se mêle à la suggestion et se transforme en suggestion. Mais il n'en est pas moins vrai que dans la plupart des cas la persuasion qui cherche à conduire le sujet à une adhésion personnelle s'oppose à la suggestion qui cherche à créer l'impulsion.
Nous venons donc de retrouver dans la suggestion tous les caractères de l'impulsion à la condition de considérer celle-ci comme un automatisme de la réalisation réfléchie, la suggestion se présente comme la provocation d'une impulsion à la place de la réalisation rcfléchie. Cette conception nous rapproche de plu-
sieurs auteurs qui avaient déjà exprimé plus ou moins nettement des idées du même genre. M. Bernheim, qui a entrevu tant de choses, parlait déjà dans son premier livre « d'une crédivité naturelle ». Plus tard il insistait sur « une image psychique qui tend à se réaliser' ». Beaucoup d'autres, comme M. Lloyd Tuckev, Munsterberg parlaient de l'idée qui est acceptée trop vite qui se transforme en acte sans critique. Il me semble qu'il est nécessaire d'insister davantage sur le caractère automatique de cette réalisation et de rapprocher la suggestion du groupe des impulsions.
I. Bernheim, Journal fur Psychologie und Neurologie, 191 1, p. l^'|?>.
Si la suggestion est ainsi un phénomène bien déterminé, il est probable qu'il se produit dans des circonstances spéciales et qu'il est absent quand ces conditions ne sont pas réalisées. La connaissance de ces conditions est évidemment indispensable pour permettre une application pratique de ce procédé thérapeutique et il est surprenant que l'étude de ces conditions ait été tellement négligée.
Cette négligence dépend d'une conception malheureuse qui se rattache à l'une des notions de la suggestion que nous avons étudiée ; la suggestion étant confondue par toute une école avec la pensée en général, avec les phénomènes psychologiques quelconques, il en résultait nécessairement qu'elle était banale, qu'elle existait chez tous les hommes à tout moment et qu'il était inutile de lui chercher des conditions précises. Pour ces auteurs la croyance dépend de la crédivité, la suggestion de la suggestivité qui sont des propriétés générales de l'esprit humain et c'est tout. Cette alTirmation singulière semblait appuyée par de curieuses statistiques dans lesquelles on constatait la suggestion chez 97 personnes pour loo ou simplement chez 92 pour 100. J'ai recueilli un grand nombre de ces statistiques et je comptais les publier à titre do curiosité : cela est inutile et cela semblerait aujourd'hui une raillerie. L'erreur qui a déterminé ces prétendus calculs est trop évidente : ces auteurs n'ont jamais voulu se faire une idée précise du phénomène qu'ils recherchaient et ils comptaient dans leurs calculs n'importe quoi. Les uns ont confondu la suggestion avec l'émotion ou avec l'erreur, les autres avec la docilité ou la complaisance volontaires, la plupart avec
ré\^ocation des tendances et l'association des idées et leurs statistiques n'ont aucune signification. Pour se rendre compte de la fréquence des suggestions, ce qui est d'ailleurs très difficile, il faut commencer par se rendre compte de ses* conditions.