‹ Les médications psychologiquesChapitre 9 sur 123 · I. Boririn, op. cil., ji. i-'i-i!\Z · texte numérisé non relu

I. Boririn, op. cil., ji. i-'i-i!\Z

ce qui s'est passé et cela est extraordinairement difficile, la connaissance que nous avons de ces faits nous vient du témoignage et l'on sait combien les témoignages des hommes sont une source de renseignements défectueuse. Les expériences et les études de Binet, de M. Claparède, de M. Le Bon nous ont montré combien il est rare de constater un récit exact chez les témoins d'un événement, même quand il s'agit de faits simples qui ne peuvent ni les émouvoir ni les troubler. Que penser de ces relations portant sur des faits difficiles à apprécier, sur des diagnostics de maladies chroniques, sur des guérisons momentanées ou durables, relations faites par des individus enthousiastes, émotionnés par la crainte de la mort, par le désir anxieux de leur guérison ou de celle de leurs proches, affolés par les passions religieuses ou politiques? « C'est surtout quand il s'agit d'événements religieux ou politiques, dit M. Le Bon, que les déformations des témoignages sont complètes. De là des récits de miracles, d'apparitions dont les livres sont pleins. Pendant dix siècles des milliers d'individus ont vu le Diable et, si le témoignage unanime de tant d'observateurs pouvait être considéré comme prouvant quelque chose on pourrait dire que le Diable est le personnage dont l'existence est le mieux démontrée... En matière de témoignage, c'est la bonne foi des individus qui est dangereuse et non leur mauvaise foi. »

On croit répondre en invoquant le témoignage d'individus que leurs études paraissent avoir mieux préparés à ce genre d'observations. Un des défenseurs de Lourdes pense nous convaincre en nous montrant que certain diagnostic a été fait par cent docteurs réunis. Nous, qui savons que les observations et les diagnostics deviennent bien plus difficiles et bien plus suspects dès que trois médecins sont réunis, nous préférerions un seul examen sérieux. Mais nous continuerions à penser que le titre de docteur ne met à l'abri ni des ignorances ni des passions humaines ; il ne supprime pas la vieille règle de logique qui .veut pour le témoignage une critique d'autant plus sévère que le fait apparaît plus invraisemblable.

On m'a dit souvent : « pourquoi ne faites-vous pas cette critique, pourquoi ne vérihez-vous pas vous-même les observations miraculeuses de Lourdes dont la lecture vous a paru intéressante ? » On ne se figure pas le temps et le travail qu'il faudrait dépenser pour écarter les supercheries, pour calmer les suscep- Janet. — Médic. [jsvcIi. •'

;ji LA RECHERCHE DE L'ACTION MORALE

tibilités, pour contrôler un à un les témoignages, quelles haines et quelles rancunes il faudrait affronter pour arriver à se faire une idée juste des motifs qui ont déterminé les prétendus certificats : ce serait une œuvre énorme pour un résultat bien minime. On comprend que beaucoup d'observateurs consciencieux se dégoûtent d'un pareil travail et se bornent à la conclusion de M. Dubois (de Berne): « Dans ces pèlerinages il y a un état mental spécial du bureau des constatations, Lourdes n'est pas loin de Tarascon... On en revient avec un sentiment pénible, écœurant de superstition*. »

Je crois cependant que c'est là une attitude tout à fait fâcheuse : les recueils d'observations relatives à des miracles ne sont pas des ouvrages scientifiques et ne doivent pas être critiqués de la même manière que des recueils d'observations médicales. Il est très difficile d'apprécier la valeur de chaque fait en particulier et cependant il se dégage une certaine impression de vérité de l'ensemble. Il y a des cas où le calcul des probabilités peut nous donner une quasi-certitude pour un ensemble de faits, tandis qu'il ne peut rien nous affirmer pour chacun des faits considérés isolément. Je crois d'une manière générale qu'il y a des guérisons à Lourdes ; je crois encore plus qu'il y a eu beaucoup de guérisons au moment de la grande floraison du magnétisme animal. Bien des raisons nous donnent cette impression d'ensemble ; la plus importante c'est le succès même de ces pèlerinages et de ces pratiques magiques. M. Bertrin a parfaitement raison d'énumérer le nombre des trains qui arrivent tous les jours à Lourdes, le nombre des évêques et des pèlerins et surtout l'énormité des souscriptions et des bénéfices réalisés. Cela est mille fois plus démonstratif que toutes ses observations médicales. Le succès vraiment considérable du magnétisme pendant cinquante ans, le nombre des malades qui sont décrits dans les listes d'observations de Mauduit, de Guéritant, de Cloquet, de Deleuze, d'Aubin Gauthier, de Pigeaire, de La Fontaine, nous prouve la réalité de l'action du magnétisme pendant cette époque. 11 n'y a pas- de fumée sans feu et les peuples n'auraient pas conservé pendant des siècles les modes de traitements religieux et magiques si ces traitements n'avaient exercé absolument aucune influence. La médecine scientifique ou à peu près scientifique a perfectionné et

I. Duliois (dr Uctiii), I fs pSYchonéoroses et leur trailement moral. 190^, |>. 3/17.

LES GUÉRISONS \[IRACULEUSES 'Xi

rendu un peu plus certains les procédés de la médecine religieuse ou magique, mais elle n'a fait que les continuer ; elle n'aurait jamais pu naître si celles-ci ne s'étaient pas déjà imposées à l'humanité par leur utilité effective.

Ajoutons à cette remarque générale que chacun de nous a d'ailleurs constaté quelques-unes de ces guérisons dites miraculeuses. Même à la Salpêtrière on a vu des malades guéries par l'imposition du Saint-Sacrement sur leur tête' . M. Dubois (de Berne) lui-même, si sévère envers Lourdes, raconte l'histoire d'une malade « dont le cou et les mâchoires étaient immobilisés depuis des années, qui avait subi sans succès les traitements médicamentaux et chirurgicaux des cliniciens les plus renommés et qui trouva la guérison subite dans la piscine de Lourdes »\ Nous avons nous-même guéri bien des malades par des procédés analogues à ceux du magnétisme. Les guérisons rapportées par les faiseurs de miracles suivent les mêmes lois que les guérisons opérées devant nous, ce qui les rend très vraisemblables. Charcot avait insisté sur ce point en étudiant les guérisons opérées sur la tombe du diacre Paris ; j'ai montré les mêmes faits à propos d'une observation recueillie dans les registres de guérison du Précieux Sang de Fécamp ; récemment M. Mangin^ faisait la même étude sur quelques miracles de Lourdes. A propos de la réalité de ces miracles on peut adopter la conclusion que donnait autrefois M. A. -T. Myers : « Un premier groupe de récits n'est composé que de légendes sans aucune valeur, un second groupe contient la description de toutes sortes de pratiques frauduleuses, mais un troisième groupe, le plus restreint sans doute, contient des guérisons parfaitement réelles et qui méritent une étude particulière^. » Nous devons donc admettre comme des faits réels des guérisons miraculeuses. L'homme les désire et cherche à les obtenir par des pratiques particulières souvent très précises, mais il les obtient si rarement et d'une manière si irrégulière qu'il ne peut pas attribuer une elRcacité complète aux procédés qu'il emploie et qu'il est forcé de croire à l'intervention d'autres forces capricieuses et mystérieuses. De telles guérisons sont cependant assez fréquentes pour être devenues comme les

Page 1