‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 23 sur 167 · Vasari, Vila de' Pitiori, Vita di Pirro di Cosimo · texte numérisé non relu

Vasari, Vila de' Pitiori, Vita di Pirro di Cosimo

leur des Canti carnascialeschij dans sa dédicace à François de Médicis, duc de Florence, exprime non sans charme, avec un enthousiasme naïf, l'accueil joyeux fait à ces spectacles longtemps après qu'ils eurent été introduits par Laurent. Il les préfère aux carrousels et au jeu de ballon, si populaire en Toscane.

« Ce jeu, dit Lasca, ne peut être vu de tout le monde, et de môme le carrousel {armeggeria). On ne peut s'y livrer que de jour, et ils finissent de suite {muojono subito) ; ce qui n'advient pas des Ti*iomphes ni des chants carnavalesques. Quand, en effet, ils se trouvent être beaux, bien faits et bien ordonnés, et avec toutes les parties qui leur appartiennent, à savoir si l'invention premièrement est noble et compréhensible, les paroles claires et polies, la musique gaie et large, les voix sonores et unies, les costumes riches, plaisants, appropriés au sujet et confectionnés sans lésinerie, les accessoires et les instruments convenables faits avec habileté et peints élégamment, les chevaux de bonne allure, très beaux et bien harnachés, et la nuit ensuite avec accompagnement et très grand concours de torchesj — il ne se peut ni voir ni entendre chose plus joyeuse et plus délectable. Et ainsi, se répandant et se portant de Jour et de nuit presque en toute la cité, ils sont vus et enten* dus d*un chacun. Ils peuvent être conduits où Ton veut, et se donner en spectacle à qui il convient, jusqu'aux jeunes fillettes dans leur maison ; car, en se mettant derrière une jalousie ou à Tabri du châssis d'une fenêtre, sans être vues de personne, elles voient et entendent tout. La fête finie, à laquelle le peuple entier a pris tant de plaisir et de satisfaction, les paroles de ces chœurs sont lues par tout le monde ; la nuit, on les chante partout. Les unes et les autres sont envoyées non-seulement dans toute la ville de Florence, et dans toutes les cités de l'ItallCj mais en Allemagne, en Espagne et en France, aux parents et aux amis. 3

&i LES MÉDICIS.

Lasca mentionne aussi Ifs nombreuses colonies florentines qui, dans ces diverses contrées, exerçaient le commerce et l'industrie, — même à Lyon, par exemple, où des Italiens établirent les premiers métiers pour la soie.

Son admiration déborde ensuite à l'adresse de Laurent :

€ Et ce mode de festoyer fut trouvé par le Magnifique Laurent de Médicis le vieux, une des premières et des plus éclatantes splendeurs qu'aient possédées non-seulement votre très illustre et très noble maison et Florence, mais encore Tllalie et le monde tout entier. Homme digne en vérité de n'être jamais rappelé à la mémoire sans larmes et sans respect. Les gens de celte époque, en effet, passaient d'abord le temps du Carnaval masqués et contrefaisant les dames accoutumées à se promener aux Calendes de Mai (?)^ Ainsi travestis en femmes et en jeunes filles, ils chantaient chansons à danser (canzoni a ballo). Le Magnifique, considérant que celte manière de chauler était toujours la même, pensa à varier non-seulement les chants, mais les inventions et la façon de composer les paroles, faisant des chansons avec d'autres mètres divers, et il fit après cela composer la musique avec des airs nouveaux et difl'érents. La première chanson ou Mascarade qui se chanta en celte manière, fut celle d'hommes qui vendaient Berriquocoli et Confortini (pains d'épices), composéeà trois voix par un certain Arrigo, Allemand, alors maître de la chapelle de Saint-Jean, et musicien en ces temps très renommé. ]>

Le célèbre critique exalte à bon droit la transformation apportée par le Magnifique aux spectacles du car-

1. Solite andare per lo Calendimaggio. — Le dictionnaire d'Alberti (Marsiglia, 1772) donne le sens suivant: Calendi significano ancora i mestieri délie donne (?) .

naval. Laurent, à cet égard, fut le promoteur d'une révolution véritable et, pour ainsi parler, l'introducteur du régime mythologique exclusif dans le domaine des arts. Cette domination sans partage, rendue aux divinités de la Grèce, — si elle doit un jour amener la poésie artificielle et énervée des Settecentistiy ciseleurs de concettij — elle aura d'abord sur le développement esthétique une action fécondante, spécialement dans la peinture. Elle fournit à celle-ci la personnification symbolique des divins types du beau et des passions humaines représentées par des dieux, déterminant une décisive rupture avec les lignes raides et comme hiératiques des figures, avec l'ordonnance encore trop symétrisée des groupes.

Suivez à cet endroit le progrès. Mantegna, par exemple, ce Masaccio des Lombards, garde dans son interprétation du mythe grec quelque peu de la raideur et, pour ainsi parler, de la symétrie syllogistique de Dante et de Gimabue. Ses gracieuses figures de Dieux atteignent l'idéal de la seconde Renaissance. La composition, les draperies, tiennent encore au concept de la première, à son interprétation de la nature et de Tantiquité sous Tempire de Tascétisme chrétien; mais il touchait au but , quand il n'y frappait pas par son style historique incomparable. Sous le rapport du costume, d'un convenu presque exact, il est bien de son époque et rompt avec les travestissements du Moyen- Age. Sous la lorica romaine ondule la poitrine de ses

guerriers aux jambes nues , armés parfois de cimeterres.

Parmi les Vénitiens, après les Bellini, même influence s'exerce, qui, dans les Vénus et les Nymphes de Titien, couchées ou folâtrant sur le fond chaud et doré d'un opulent paysage, doit aboutir à la reproduction solide et attrayante du nu, sans rigidité ni mollesse.

Sous cette inspiration de l'antique et de la vie vraie (la décadence efféminée suivra bien plus tard), l'empreinte du Moyen-Age s'effaçait dans l'interprétation des formes : il s'y opérait, — pour parler la langue de notre siècle, — une sorte de réhabilitation de la chair qui rattachait directement l'art moderne à celui de l'antiquité.

Ainsi la poésie fixait à l'avance le thème et comme le canon des chefs-d'œuvre de la peinture au seizième siècle, préparant, après la plastique animée déroulée aux yeux des Florentins dans les Mascarades du Magnifique , l'Olympe de Jules Romain à la Famésine^ et, à Venise, les Bacchanales des coloristes succédant aux grands dessinateurs, et où se voient c ces femmes forcenées, » furieuses, enragées, ceinctes de dragons et serpens

> vifs en lieu de ceinctures, les cheveux voletans en 5 l'air avec fronteaux de vignes : vestues de peaux de

> cerfs et de chevreuils, portans en main petites » haches, tyrses> rançons, et hallebardes, en forme de

> noix de pin : et certains petits boucliers légers son* » nans et bruyans quand on y touchoit, tant peu

TRIOMPHES £T GUAMTS GARNÂVALESQUES. 67

}t fust, desquels elles usoient, quand besoin estoit, » comme de tabourins et de tymbons..., » et Silène sur son âne, et les trois couples de « jeunes pards » , tirant le char où trône le jeune Dieu, avec ses cornes aiguës, coifTé àe la mitre cramoisine sur sa belle couronne de pampres et de raisins *.

Original écho des poètes mythologiques de la pléiade laurentienne , notre Rabelais rappelle, avec sa verve gauloise, la splendide description donnée par Politien dans son poème de la Giostra di Giuliano :

Da Taltra parte la bella Arianna ^

Con le sorde acque di Tesèo si duole

E de Taura e del sonno che la inganna ;

Di paura ti*emando, come suole

Per picciol ventolin palustre canna :

Par che in atto abbia impresse tai parole :

Ogni fiera di te meno è crudele :

OgDun di te più mi saria fedele.

Vien sopra un caiTO d'ellera e di pampino

Coperto Bacco il quai duo tigri guidano,

Ë con lui par che Talta rena stampino

Satiri e Bacche, e con voci alte gridano.

Quel si vede ondeggiar ; quei par ch' inciampino :

Quel con un cembal bee : quei par che ridano ;

Quai fa d'un corno^ e quai de le man ciotola

Quai ha preso una ninfa, e quai si rotola, Sopra Pasin Silen, di ber sempre avido,

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