‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 30 sur 167 · GUICHARDIN, iiv. I*^ Chap. III · texte numérisé non relu

GUICHARDIN, iiv. I*^ Chap. III

de Laurent, frèrè de Cosme le Père de la Patrie, branché qui affectait le plus grand zèle pour le parti populaire, est mise en relief par des circonstances dont elle profite avec une perfide habileté. Sa fortune éclipse d'abord, elle balancera plus tard, celle de ses aînés, jusqu'à ce qu'elle parvienne, avec Cosme, premier grand-duc de Toscane, à fonder une véritable dynastie.

Laurent, frère de Cosme l'Ancien, avait eu pour fils Kerre-François, duquel étaient issus les représentants de sa race à l'époque où nous sommes parvenus :Ues deux frères Laurent et Jean. Riches et très remuants j ces deux jeunes hommes complotaient, par l'intermédiaire de Cosme Ruccellaï, avec Ludovic Sforce et Charries VIII, la chute de Pierre, leur cousin au troisième degré. Flatteurs de la démocratie, aux passions de laquelle ils étayaient leurs calculs dynastiques, ils échan^ gèrent, après la révolution, leur nom de Medid en celui de Popolani.

La cession de Pise souleva Florence contre celui qui trahissait malencontreusement ses intérêts.

Le règne de Savonarole commençait. Après la domination des Médicis, longue fête des arts, de l'étudition et de la philosophie, — que nous venons de décrire, — on assiste au curieux intermède d'une démocratie mystique, réagissant avec violence, à la voix d'un moine, contre l'esprit de la civilisation moderne, en son centre alors le plus actif.

De sa chaire de Saint-Marc, le prophète triomphe dou-

dî LES MÉDIGIS.

loureusèment : « Elle est venue, Tépée du Seigneur. > Ecce gladius Domini super terram. Ce n'est pas moi, » c'est Dieu qui vous annonce ces malheurs, et voici » qu'ils sont venus et qu'ils fondent sur vous. Vous le » savez, quand je vous disais : Hœc dicet Dominas^ » vous ne le croyiez pas* Maintenant vous êtes bien for- » ces de le croire, puisque vous le voyez. »

Trahie par son chef, la République n'avait de secours qu'en son apôtre.

Le droit antique réglait toujours la situation des cités conquises. Florence se croyait dominatrice légitime des -Pisans, qui venaient de secouer son joug, grâce au traité de cession conclu entre Pierre de Médicis et Charles VIII. Savonarole fut désigné pour défendre auprès de celui-ci l'indépendance de la Cité, ses droits ^ur Pise, sa sujette.

Il y eut grande rumeur dans cette ville, ivre de cet affranchissement subit, lorsqu'on vit entrer à la suite du joi l'orateur qui remuait lltalie. Le prince n'était pas inexorable; maïs ses conseillers, souverains sur ce faible -esprit, hésitaient à l'engager. Il y a là un renard politique, Briçonnet, jouant double jeu entre Rome et son maître pour un chapeau rouge. C'est avec cet évoque de ^cour, un a homme de pape» , pour parler comme Saint- Simon, que le frère Girolamo va se débattre dans les rets diplomatiques. . •

L'habileté ne manquait pas au dominicain, mais il n'eut pas à se tirer des replis d'une négociation : Char-

les VIII ne lui accordait qu'une audience publique. Gardant le ton d'un prophète qui sacre un champion de Dieu, Savonarole s'en tint â appeler sur Florence lapro^ tection du roi très chrétien, c Venez, sire, dit-il, venez » confiant, venez joyeux, venez triomphant; car voua » êtes renvoyé de celui qui triompha pour le salut de

> rhumanité sur l'arbre de la croix. Écoutez-raoi^ )) prince : de par la Très Sainte Trinité, Dieu le Père, ]> Dieu le Fils, Dieu le Saint-Esprit, et de par toute la » cour céleste, je vous somme de faire miséricorde, à » rexemple de notre divin maître, à cette Florence, où,

> malgré de nombreux péchés, Dieu conserve des ser-» » viteurs fidèles. Le serviteur de Dieu qui vous parlé » vous exhorte à défendre les veuves, les orphelins, les » pauvres, et surtout la pudeur des épouses du Christ. » Rappelez-vous votre Sauveur sur le gibet pardonnant » à ses bourreaux, et Dieu étendra votre royaume^

> ô roi, et il vous donnera la victoire. »

Le dimanche 9 novembre 1494, Pierre de Médicis, de retour à Florence de son ambassade, se rend au Palais Vieux pour faire accepter pai: la Seigneurie le traité qu'il vient de conclure avec Charles VIIL II espère séduire les magistrats, les intimider peut-être : car il a fait venir près de la cité Paul Orsini et ses troupes.

Mais il échoue dans ses calculs. Deux fois Pierre essaya de pénétrer dans la Palais : deux fois il en fut repoussé.

' L'insurrection éclate au bruit des cloche^ sonnante

a marlello : les prisonniers sont délivrés, le peuple s'empare àcs armes qu'il peut trouver. Malgré l'appui du bargello et des soldats d'Orsini, malgré l'appel du cardinal de Médicis au souvenir si longtemps populaire de ses ancêtres, son frère ne peut résister à l'orage. Il est contraint à s'enfuir de la ville, pour errer et mourir quelques années après eu exil (1605), après trois vaines tentatives de restauration àmain armée. Le cardinal dut quitter Florence, déguisé en franciscain. — Révolution dé,cisive, qui, sans mettre obstacle à la haute fortune çncore réservée aux Médicis, coupait court pour jamais aux combinaisons politiques de Cosme le Grand et de Laurent, son petit-fils. Car, autant qu'on peut le saisir, leur plan de domination, reposant sur une transformation progressive et sans secousses de leur autorité non définie, n'aurait pas sensiblement modifié, au moins çn apparence, les institutions républicaines de l'État.

Les deux frères semblèrent se partager les destinées adverses de la famille.

A Pierre, la fatalité qui arrêta le développement normal do la politique paternelle.

A Jean, — le futur Léon X, — l'éclat de cette papauté couronnant la gloire des Médicis, l'éclatant patronage des lettres et des arts restaurés, le triomphe des siens rétablis à Florence^ après la chute de la démocratie mystique par laquelle ils avaient été chassés.

Pierre vécut en banni, combattit en par.tisan : il chanta en poète.les regrets et les espérancesde sa maison.

€ Je ne puis faire que mes yeux ne se mouillent, quand je pense à ce que je suis, à ce que j'étais ; je n'eSpère plus avoir de joie dans aucun nid, comme dans celui où je naquis.

) Certes, je déplus trop à Fortune : qui sait cela en connaît bien la vérité. J'ai souffert en paix, et je ne me désespère plus, quoique j'aie le visage tout pâle de colère.

) Je ressemble à la nef dans la haute mer, quand, par fortune, le mât plie sous Tautan ; je change les voiles et suis prêt à sombrer.

> Si je ne péris pas encore, j'arriverai au port. Fortune sait ce qu elle sait bien faire. Elle guérit en un moment celui qui est presque mort.

» Je suis hors de mon jardin ; le proverbe dit : Écoute cette bonne parole, — que qui ne meurt pas, quelquefois revient*. »

Il servira sous La TrémoïUe, dans Tarmée française battue et mise en fuite par TAlviane sur les bords du Garigliano (i 503), et doit périr, après avoir échappé à ce désastre, dans une galère qui fera naufrage devant Gaète,

i • Non possp far che gli occhi non m' inacqui,

Pensando quel ch* io sono, e quel ch' io ero ;

D'à ver diletto mai più non spero,

In aicun nido com' in quel ch* io nacqui.

Per certo ch* a Fortuna troppo spiacqui, Ë ch* il cognosca credi che '1 sia *1 vero ; Soffert* ho in pace, e già non mi dispero, Gon tutto che con Tira il viso imbiacqui.

Io m'assomiglio al legno in alto mare, Ghè per fortuna Tarbore sta torto, Gangio le vele e sto per annegare.

Se non perisco ancor, giugnerô in porto. Fortuna sa quel ch' ella sa ben fare, Sana in un punto chi è quasi morto.

Io son fuor del mio orto ; Dice il proverbio : odi parola adorna, Che chi non muor qualche volta ritorna.

La vie de Jean durant cette période n'est ^uère moins accidentée. II voyage d'abord en Allemagne, dans les Pays-Bas et en France, avec son compagnon fidèle, Dovizi, le futur cardinal de Bibbiena. Au moment de passer en Angleterre, il est arrêté et enfermé dans la citadelle de Rouen, sur un soupçon du gouverneur de Normandie. Son frère Pierre, qui est au camp de Louis XII en Italie, le fait mettre en liberté. L'odyssée de Jean s*achève à Rome, où il passe le règne d'Alexandre VI dans l'étude des lettres et des antiquités, entouré d'une cour d'artistes et d'écrivains.

Cependant la terrible artillerie de Charles VIII roulait sur les dalles de Florence, — accompagnée et servie par c( six cents hastardeurs, trois cents maîstres de fonte, deux cents maistres accoutreurs, six cents charpentiers, onze cents maistres charbonniers, deux cents maistres cordiers, quatre cents charretiers conduisant huit mille chevaux ». Il faut lire dans le Vergier d'hofineur d'André de la Vigne la consciencieuse description par le menu de cette armée et de l'entrée triomphale qu'elle fit à Florence le 17 novembre 1494 *.

<L S'ensuyt comment après que les seigneurs tant de l'église que de la ville, marchans, bourgoys et aultres méquaniques furent entrés, les bendes du roy commencèrent à marcher, qui fut la chose la plus singulière qu'on vit jamais pour entrée de ville. »

1. Voy. P. Jove, — Roscoë, Léon Jf, 1. 1; — André de la Vigne, etc.

Après cette rubrique enthousiaste, le poète^ fidèle à son programme, entreprend et poursuit jusqu'au bout un dénombrement homérique des corps divers précédant le roi de France.

Monté dessus son courcier dit Savoye,

Le bon seigneur vertueux et plaisant, Plus qu'aultre né des humains honoré, Âimé estoit d'un harnois plus luysant Qu'un diamant, en plusieurs lieux doré.

Et premièrement les coulevryniers :

Quant Florentins avec leurs instrumens, Furent entrez vestus d'abitz propices, Premièrement vindrent les Allemans, Laneequenetz, Foussignerans, Souysses, Portans plastrons, braceletz, escrevisses, Et mesmement tous les coulevryniers.

Plus barboillez que poures charbonniers, De manyer leur salpestre et pouldre.

Et quant il fault ruer sur les paniers A doubter sont plus que tonnerre ou fouldre.

La bende des picquiers*

Apres marchèrent les bendes des grans pîcques Moult frisquement à grans pas furieux.

La bende des albardiers»

Apres mai*cha la bende aux albardiers Entremeslez de grans joueurs d'espées,

Tous acoustrez en chaulse et en pourpoint,

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D'une parure et des couleurs royalles.

A son costé chascun la courte dague^ De fin drap d'or chaulses escartelées^ La cbesne au col, et au bonnet la bague, Les grans perruques jusqu'au dos avalées, Neyves plumes de pailletés feuillées.

Et sur leurs bras grans devises de perles, À beaux oyseaux comme pigons et merles, D'orpbaverie à roleaux enlacez.

Les capitaynes.

En tel estât passèrent bien six mille^ Tous deux à deux et à grans pas divers ; Desquelz fut chief comme le plus habille Monsieur de Cleves et conte de Nevers, Escartelé de tort et de travers, De fin drap d*or semé de pierrerie, A grosses houppes de fine orphaverie, Marchant à pied aussi droit comme ung jon, Avecques luy l'escuyer d'escuyrie, Lornay aussi, le bailly de Dyjon.

Ils y sont tous :

Les archiers d'ordonnances,

Vindrent soubdain atout leurs ars bendez, La belle trousse à fiesches de deffences, Hommes bien pris, bien formez et fondez...

Les hommes d'armes.

Sur leurs chevaulx d'or et d'argent clochetes, Orphaveries par despit mesurées, Ghanfrains dorez, plumes à grans brochetes De paille d'or assez desmesurées,

D'asur d'acre {d! acier f) grans bardes asurées, Estincelantes au souleil radieux ; Et parmy eulx clairons mélodieux, Trompes, cornetz, et tabourins de guerre. Brief il sembloit que déesses ou dieux Fussent des cieulx descendus sur la terre.

Le gaulois naïf du bon André n'est pas sans charme ; la prose rimée de cet historiographe d'antichambre atteint parfois l'expression pittoresque des vieux enlumineurs déroulant en marge des manuscrits les belles chevauchées des seigneurs et des dames. C'est ainsi qu'Albert Durer gravera, quelques années après, d'un burin expressif, précis comme un inventaire, le cortège de Charles-Quint entrant à Bologne pour y être sacré par Clément VIL Et l'on songe au défilé des Suisses du baron Madruce, qu'un autre peintre, le chantre de la Légende des siècles^ évoque au bruit des fanfares, dans leur uniforme bariolé, avec leurs longues piques et leurs morions de fer ou leurs toques emplumées.

Tels passent :

La bende des deux cens arbalestriers.

A leur costé l'espée longue et large,

La courte dague pour son homme aborder

Le grant bauldrier avecques lé guyndage

Pour à deux coups l'arbaleste bender.

Et pour à poinct plusieurs coups desbendcr.

Petis chappeaux, deschiquetez, coppez, Trouez, percez, fretaillez, entrouvers,

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Par aucuns lieux de soye enveloppez, Et de rubancs rouges, blans, noirs et vers.

La bende des archiers de la garde du roy.

La bende des cent gentilzhommes du roy.

Sur grans chevaulx leurs pages les suyvoyenl, Et à beau pied laquais de poinct en point, Qui de drap d'or et de velous avoient Le grant soyon, ou du moins le pourpoint. Possible n'est de voir gens mieulx en point : Le petit dart, le pongnart, la rapière, Chaulses, tirantes, perrucque singulière, De beau drap d'or la gorriere barrette, Ou de velous, puis la bague très chiere, Et le plumart de faisant ou d'aigrette.

Curieux et amusant tableau, où perce, en face des Italiens étonnés sans cesser d'être narquois, la vanité un peu fanfaronne de notre caractère national, le penchant du Français à étonner le mofide 1

Brief on disoit tout veu et regardé :

Quoeste my pare oune grande merveille!. . .

Quand il eut reçu les clefs de la ville, le roi, à cheval et couvert d'une riche armure, se mit en marche sous un dais de drap d'or porté par quatre patriciens. Le peuple contemplait avec une admiration mêlée d'effroi la formidable armée, le long cortège de seigneurs, d'officiers et de valets précédant et suivant le monarque.

Le galant Charles ne paraissait pas moins attentif à un autre spectacle. Car,

Les Florentines à faces angeliques Sur escbaffaulx, fenestres et tauldis,, Venîsiennes, Rommaines auctentiques Vindrent illec voir le roy des hardis.

Et leur sembloit estre en ung paradis De voir Françoys en leurs terres marcher *.

Le palais de la Via Larga avait été réparé à la hâte pour recevoir le roi. A peine y fut-il installé que les négociations recommencèrent. Les magistrats demandaient l'exécution du traité conclu par Pierre, pacte annulé, répondait Charles, par Texpulsion de Médicis : la ville était sa conquête ; à lui seul de décider de son sort.

Bientôt il fit savoir à quet prix elle obtiendrait grâce : suzeraineté de Florence pour lui-même, rappel de Pierre avec tous ses honneurs.

Ces exigences réveillèrent Ténergie des citoyens. La Seigneurie repoussa, par ses délégués, des conditions déshonorantes.

Au roi qui parlait « de faire sonner ses trompettes », Gapponi répondit : « Nous sonnerons nos cloches. »

Cette mâle réplique intimida les conseillers de Charles. Ils décidèrent leur maître à se relâcher de sa rigueur : les Pisans rentreraient sous le joug, mais

1. Le Vergier d'Honneur. Petit in-folio gothique, avec figures, imprimé à Paris, sans date.

amnistiés pour leur révolte; la Seigneurie payerait au roi cent vingt mille florins en trois termes.

C'est encore un poète qui nous rendra la vive impression d'orgueil patriotique ressentie par les Florentins dans cette crise. Dans ses Decennalij — chronique rimée au style lapidaire, — Machiavel tient du Dante, sinon pour l'inspiration souveraine, du moins pour la magistrale concision, pour la vigueur ramassée du tercet :

Vous avez vu la cité en grand péril Et des Français la superbe et le faste.

Et il n'y eut pas lieu pour sortir de la serre

D'un tel roi, et n'être pas vassaux,

De montrer peu de cœur ou moins de conseil.

Le fracas des armes et des chevaux Ne put faire que ne fût point ouïe La voix d'un chapon entre cent coqs.

Tant que le roi superbe se départit,

Dès lors que la cité était, — il le comprit, —

Pour maintenir sa liberté, unie ^

Vedeste la cittade in gran periglio ;

E de* Franzesi la superbia e *1 fasto. Ne mestier fu, per uscir dello artiglio

Di un tanto re, e non esser vassaUi,

Di mostrar poco côre o men consiglio.

Lo strepito deir arme e de' cavalli

Non potè far che non fosse sentita

La voce d'un cappon fra cento galli :

Tanto che il re superbo fe partita,

Poscia che la cittate essere intese

Per mantener sua libertate unita.

(Nie. Màghiàyelli, Decenn. primOy v. 29-39.;

Dans cette revue des mœurs et des idées, les faits matériels ne nous intéressent que par les échos qu'ils réveillent dans les âmes, répétés par les poètes, ces échos, eux aussi, qui multiplient et activent les retentissements et les émotions.

Du nord au midi, du Phare aux Alpes, à l'Apennin, la Muse les répercute.

<( Quelle haine, s'écrie le Napolitain Gariteo, quelle fureur, quelle ire cruelle, quelles planètes malignes, à cette heure, ont divisé vos volontés unies ! Quelle cruauté vous meut, âmes italiennes, à livrer le sang latin à des peuples jaloux!... Et toi, sainte immortelle, terre de Saturne, mère des hommes et des dieux, reporte contre les barbares la guerre impie qui t'arme 'contre toi-même*. »

A Thistoîre politique de suivre le jeune vainqueur dans sa triomphante épopée.

Que glaner à cet égard après Commines et Guichardîn ?

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