CHAPITRE XXIII
GRISE RBLIOIEUSE. — SAVONAROLE.
Cette expédition d'Italie est comme un roman de chevalerie, sorte de geste^ renouvelée du Moyen-Age au début d'une période très positive, où s'assit la politique d'équilibre appelée i régler pour longtemps les rapports des peuples européens.
Mais l'histoire intellectuelle est, elle aussi, en ce moment môme en face d'un autre roman, — d'une utopie en action poursuivie par un moine, au nom d'un principe, qui, pour mystique qu'il soit, ne s'en traduisit pas moins dans une moitié de notre Occident par des résultats effectifs et temporels d'une capitale importance.
Je veux parler de l'idée religieuse étroite représentée en Italie par Savonarole en opposition avec la Renaissance. Si, sous la forme dans laquelle celui-ci la contint, cette idée ne menaçait pas directement l'Église hiérarchique, comme elle le fit avec Luther, elle était pourtant en contradiction réelle avec l'esprit et les tendances de l'autorité cléricale.
L'Europe occidentale touchait à une nouvelle crise théologique.
Les fameuses thèses de Luther sont proches (1517). L'unité du développement social réalisé entre cette date et, — remontant en arrière, — l'adoption du christianisme comme la religion officielle de l'Empire, allait être avant peu détruite. La division des Occidentaux en catholiques romains et en réformés dissoudrait la fédération spirituelle, qui, sous le nom de chrétienté, unissait les Germains aux anciennes populations italiennes, celtiques, ibères, agrégées par les conquêtes de Rome païenne à la civilisation gréco-latine.
Celte prétention de retrouver en rétrogradant la pureté doctrinale est la commune illusion des sectes mystiques, — politiques ou religieuses, — révolutionnaires par essence, au lieu de l'être par occasion, comme la sagesse lordonne pour renverser un obstacle qui retarderait trop le cours d'un progrès normal.
Les protestants et les jacobins, nos pères, tombèrent dans la même erreur, croyant, les uns, revenir à la cité antique, les autres à l'église évangélique. Ils cédèrent, les uns et les autres, à un pareil entraînement, méconnaissant également la loi de croissance sociale.
Quand Saint-Just rêvait pour la France du dixhuitième siècle un code calqué sur les lois de Lycurgue ou de Minos, il ne tentait pas vers le passé une plus utopique rétrogradation que la révolution ou plutôt la réaction luthérienne. Malgré le succès des réformateurs dans une moitié de l'Europe, le christianisme primitif ne fut pas rétabli. Il n'y eut rien de commun entre les
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associations communistes des premiers fidèles et les églises protestantes. Le caractère de celles-ci fut la simplification du culte et Tintensité de l'individualisme religieux fondé sur la toute-puissance de la grâce divine s'exerçant sans intermédiaire sacerdotal.
En tant que contenue dans l'Église et parallèle à son développement hiérarchique, cette tendance eut toujours des représentants depuis saint Augustin. Elle s'appellera le Jansénisme au dix-septième siècle.
Deux autres tendances coexistent, répondant chacune à Tun des deux ordres mendiants : de saint Dominique et de saint François.
Rival de Dominique en théologie, le mystique d'Assise faillit devenir comme un autre Christ. Sa réforme s'étendîtau delà des clergés séculier et régulier; car, sous le nom de tiers-ordre, elle leur affiliait des confréries de laïques : fraticelli^ bégards, frères du libre esprit.
Cette dernière appellation indique la portée à la fois
révolutionnaire et plus qu'hérétique d'une secte qui,
dépassant la pensée toujours orthodoxe de saint François,
. aspirait à se constituer comme une grande communauté
démocratique adverse aux hiérarchies artificielles.
En théorie, ce mouvement relevait de l'antique système de l'émanation panthéiste, de l'absorption en Dieu des âmes évoluant de l'essence suprême, opposé à la doctrine de la création et à celle de la perpétuité individuelle des esprits, et soutenu au neuvième siècle par Jean Scot Érigène. Confinant à la libre pensée aver-
roïste, ce système inspira l'auteur de V Évangile étemel. Celui-ci proclamait le règne prochain du Saint-Esprit, sous lequel les mystères de la foi seraient remplacés par la contemplation, sans intermédiaire sacramentel et sacerdotal, de l'Être infini et unique, en qui s'abîment, comme à leur source ineffable, toute intellection et tout amour.
Socialement, ce franciscanisme^ — si l'on peut s'exprimer ainsi, — tendait à substituera l'organisme féodal et clérical de la chrétienté un immense couvent laïque, une sorte de résurrection des associations évangéliques décrites dans les Actes et les Épîtres des Apôtres. On le comprend, — ces tentatives, souvent hardies, que renouvelèrentavec certaines différencesdogmatiques, Anabaptistes, Puritains anglais, frères Moraves et Quakers, eurent gravement à compter avec l'Inquisition, qui, finalement, les comprima. Elles contenaient en germe une espèce de bouddhisme, qui, pour incomplet et inconséquent qu'il soit, demeure le fond des idées de l'auteur du Télémaque^ et de M"' Guyon, sa mystique amie. Ce quiétisme, qui n'est pas étranger au sage moderne le plus dégagé de superstition, n'est-il pas, après tout, l'aboutissant naturel de la contemplation de la nature et de l'histoire? « Celui, dit Çâkyamouni, qui » cherche un refuge auprès du Bouddha, de la Loi et de * l'Assemblée, quand il voit, avec l'œil de la sagesse, » les quatre vérités sublimes, qui sont : la Douleur, la » Cause de la Douleur, l'Anéantissement de la Douleur,
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.^ et le Chemin qui y conduit, la voie formée de huit > parties, sublime, salutaire, qui mène au Nirvana, )) celui-là connaît le plus certain des asiles, le plus as- » sure des refuges ! Dès qu'il y est parvenu, il est dé- B livré de toutes les douleurs. »
Unis dans les mêmes gloires paradisiaques, Dominique et François apparaissent à Dante.
Domenico fu detto : ed io ne parlo Si come dell* agricola, che Cristo Elesse ail' orto suc, per aiutarlo ^
Mais le poète exalte surtout l'apôtre d'Assise et sa religion^ qui répond si bien aux larges aspirations de son cœur,
. . . Nacque al mondo un Sole -, Come fa questo talvota di Gange.
Non era ancor molto Ion tan dall' orto, Ch* ei cominciô a far sentir la terra Della sua gran virtude alcun conforto.
Cliè per tal donna giovinetto in guerra
1. « Dominique il fut appelé; et de lui je parle comme du cultivateur que le Christ élut pour l'aider à son jardin.» (Dante, Divine Comédie, Paradis, ch. xii, st. 24, trad. Lamennais.)
2. « 11 surgit au monde un soleil, comme celui-ci parfois surgit du Gange
» Il n'était pas encore loin de son lever, qu'il commença de faire sentir à la terre quelque confort de sa grande vertu.
» Ayant tout jeune encore encouru la colère de son père, pour une dame à qui nul, pas plus qu'à la mort, n'ouvre la porte du plaisir,
» £t devant la cour spirituelle et coram pâtre, il s'unit à elle, et de our en jour Taima plus fortement.
» Privée de son premier époux, mille et cent ans et plus, méprisée
Del padre corse, a cui, com' alla morte,
La porta del placer nessun disserra :
D dinanzi alla sua spirital corte,
Et coram pâtre, le si fece unito ;
Poscia di di in di Tamô più forte.
Questa, privata del primo marito,
Mille e cent' anni e più dispetta e scura,
Fino a costui si stette senza inyito.
Ma perch' io non procéda troppo chiuso, Francesco e Povertà per questi amanti Prendi oramai nel mio parlar diffuso.
... 11 venerabile Bernardo
Si scalzè primo, e dietro a tanta pace
Corse, e correndo gli parv* esser tardo. Oh ignota ricchezza, oh ben verace !
Scalzasi Ëgidio, e scalzasi Silvestro
Dietro allô sposo ; si la sposa piace. Indi sen va quel padre e quel maestro
Ck)n la sua donna e con quella famiglia,
Che già legava l'umile capestro.
et obscure, elle demeura sans être recherchée jusqu'à celui-ci.....
» Et, pour ne pas procéder trop obscurément, par ces amants entends désormais, dans mon parler diffus, François et la Pauvreté
» .... Le vénérable Bernard, le premier, se déchaussa, et courut à une 81 grande paix, et, courant, il lui semblait être lent.
» 0 richesse inconnue, ô véritable b'ien ! Se déchausse Egidio, et se déchausse Silvestre, à la suite de Tépoux, tant plaît réponse.
» Puis s'en va ce père et ce maître avec sa dame, et avec cette famille que déjà liait Thumble cordon.
» Et royalement à Innocent il expose son austère dessein, et de lui il obtient pour sa religion le premier sceau. »
(Dante, Paradis, chant xi.)
Ma regalmente sua dura intenzione Âd Innocenzio aperse, e da lui ebbe Primo sigillo a sua religïone.
Dans son admirable fresque delà Chapelle des Espa- ^nofoàPlorence, SiraoneMemmi célèbre symboliquement les enfants de Dominique, Tachetés de blanc et de noir,
— couleurs de Tordre, — ces chiens du Seigneur, Domini canes^ dévorent à belles dents les loups hérétiques.
Saint François, lui, triomphe à Assise dans les trois églises étagées sur son tombeau. Giotto y a peint la Pauvreté, la Chasteté, l'Obéissance, la Glorification,
— j'allais dire* TApothéose, — de ce quasi-Messie, arrêté par l'orthodoxie dans son éclosion légendaire.
Canonisé par TÉglise, qu'il poussait dans une voie hardie, bien que soumise, saint François demeure, par opposition à saint Dominique, l'apôtre de l'amour libre, de Teffusion indépendante et mystique des âmes. Eu lui la religion du peuple se dresse contre celle du prêtre. Tout en respectant scrupuleusement l'autorité ecclésiastique, il tendait, à l'instar du bouddhisme, à transformer la société hiérarchisée par la féodalité et le catholicisme en une immense confrérie monastique. Ces aspirations offraient un double péril, temporel et spirituel, menace égale contre le trône et contre l'autel qui date des origines du christianisme.
Habilement détournée par la constitution monarchique de l'Église sous Constantin, l'utopie égalitaire a des points d'appui dans les anathèmes de l'Évangile et
des Pères contre la propriété, dans l'exemple séduisant pour les simples des primitives communautés chrétiennes. Au cinquième siècle, les circumcellions s'arment encore au nom de Jésus pour détruire sur la terre le tien et le mien.
Il y a toute une histoire à faire des moines tribuns et socialistes de l'Italie : Jean de Vicence au douzième siècle, Jacob de Bussolari, libérateur et défenseur de Pavie, au quatorzième, et ce Fra Dolcino, cité par Dante *, et qui prêcha le communisme dans les montagnes du Novarais.
François d'Assise est presque l'Homme-Dieu d*uii second Évangile, le délicieux petit livre des Fioretti.
« D'abord faut considérer que le glorieux saint François en tous les actes de sa vie fut conforme à Christ béni; que, comme Christ, au commencement de sa prédication, élut douze apôtres pour déprécier toutes choses mondaines, pour le suivre dans la pauvreté et dans les autres vertus, ainsi saint François élut au commencement pour fondateurs de l'ordre douze compagnons possesseurs de la sublime pauvreté. Et, comme un des douze apôtres de Christ, réprouvé de Dieu, finalement se pendit par la gorge, ainsi un des douze compagnons de saint François, qui eut nom frère Jean de la Chapelle, apostasia et finalement se pendit lui même par la gorge ^. »
La foule laïque, agrégée aux franciscains sous le nom de tiers-ordre, professait plus ou moins ouvertement la doctrine de l'inspiration directe du fidèle. En vertu de