FioretUy livre I
112 LES MÉDIGIS.
cette idée répandue d'une manière inconsciente parmi les plus simples, Jeanne d'Arc opposa devant ses juges l'autorité « de ses voix » à celle des Écritures et de l'Église. D'après leur maître, l'abbé Joachim de Flore, auteur de Y Évangile éternel^ les frères du libre esprit ne croyaient pas à la Trinité ni aux récompenses célestes sur la foi des mystères, mais parce que le Christ leur enseignait, disaient-ils, directement ses dogmes. « La vérité, selon eux, n'est pas soumise aux mystères, mais les mystères à la vérité. »
Cette croyance à l'inspiration personnelle, quand elle se rencontrait dans des esprits philosophiques (il y en avait dans Tordre qui compta Roger Bacon parmi ses membres), s'accordait aisément avec une interprétation rationnelle du christianisme. Reprenant la thèse panthéiste de Jean Scot Érigène au neuvième siècle, Araaury de Bène ou de Chartres, au douzième, enseigne que Dieu et la matière ne sont qu'un. En conséquence, chacun doit se regarder comme un membre de Jésus- Christ, dont « le corps est en toutes choses, autant qu'au pain Eucharistique ».
L'idée d'une révélation spéciale, d'une économie de la grâce, distincte de l'ordre naturel et de l'histoire profane, s'évanouissant dans son système, Amaury ne craint pas d'affirmer que « Dieu avait parlé par Ovide aussi bien que par saint Augustin » *.
1. HUt, de VEvang. éternel, par Xavier RouSselot. — flist. IUI> de France, t. XVI, art. Amaury de Chartres j par Daunou.
CRISE RELIGIEUSE. — SÂVONAROLE. 113
La conscience populaire et la réflexion revenaient ainsi aux données de la sagesse grecque. Protestant contre la morale orthodoxe fondée sur Tégoïsme, Tinstinct mystique s'élevait, par sa recherche désintéressée du bien, à la hauteur du Manuel d'Épictète et des Pensées de Marc-Aurèle.
Témoin cette femme dont parle Join ville, et qui courait les rues < portant en sa main dextre une écuelle » pleine de feu et en la main senestre une fiole pleine • d'eau ». — Au religieux qui lui demande ce qu'elle veut faire de ce feu et de cette eau, elle répond que le feu est pour aviver les lumières du paradis, Teau pour éteindre les flammes de Tenfer. — « C'est que je ne » veulx mye, dit-elle, que nul face jamés bien en ce » monde pour en avoir paradis en guerdon, n'aussi que » nul ne se garde de pechier par la crainte du feu d'enfer. > Mais bien le doit-on faire pour l'entière et parfaite » amour que nous devons avoir à noustre créateur Dieu, » qui est le bien souverain, et qui tant nous a aymés, » qu'il s'est soubmis à mort pour noustre rédemption , » et qu'icelle mort a souffert pour le pechié de noustre » premier père Adam, et pour nous saulver. »
Les dominicains, d'autre part, gardèrent scrupuleusement le dépôt de l'orthodoxie. Ils se continrent en cela plus que les franciscains dans les limites de leur institution.
Lorsque l'Église, au commencement du treizième siècle, opposa ces deux ordres à l'hérésie albigeoise, elle
LES HÉDICIS, II. — 8
lU LES MËDIGIS.
entendit renouveler en eux ses grands organes de discipline et de propagande. C'est sa tactique habituelle de modifier, selon l'ennemi qui la menace, l'instrument de résistance et de combat. Après les Bénédictins, les Mendiants ; après ceux-ci, les Jésuites,
Si les fils de Dominique furent les docteurs et les inquisiteurs par excellence, les enfants de saint François devaient, réalisant dans leur vie commune le type de la fraternité évangélique et de Tapostolat populaire, retenir les masses dans le sein de TÉglise par l'attrait d'une mysticité plus familière, d'une charité plus accessible, qu'elles étaient tentées de chercher hors d'elle. Les deux ordres, en résultat, répondirent à ses espérances, bien que les franciscains aient fourni parfois à l'hétérodoxie un point d'appui redoutable.
Les dominicains, eux, donnèrent à l'Autorité sa double sanction, — pénale et intellectuelle, — le Saint- Office, la Somme de saint Thomas d'Aquin.
D'un côté, la terrestre géhenne des corps ; de l'autre, la contrainte des esprits, au moyen du syllogisme aristotélique asservi à la thèse du catholicisme par un puissant et subtil génie.
Son œuvre répond bien à l'idée moyenne des siècles dont elle résume doctement les croyances. Elle offre à ces intelligences un de ces systèmes complets et bien clos ou elles aiment à trouver au besoin l'explication de toutes choses et de quelques autres encore, comme l'ex* prime avec tant de finesse le vieux brocard scolastique :
et quibusdam dliis. Là, dit le Méphisto du poète, c on » vous dresse Tesprit comme il faut, on vous le chausse » de brodequins serrés, afin qu'il file droit avec circonsï pection sur le chemin de la pensée... Ensuite on pas- » sera des journées à vous apprendre que, pour les choses > qui vous paraissent les plus simples et qui se font en » un clin d'œil, comme boire et manger, une, deux, » trois, sont indispensables... Somme toute, tenez- )) vous-en au mdl, et vous entrerez alors par la porte » sûre au temple de la certitude *. »
C'est bien un de ces temples que le Docteur Angélique édifia. Il demeure sans conteste le Grand Théologien du catholicisme, souverain instituteur de logique, architecte du système encyclopédique poétisé par le Dante et par les peintres du Moyen-Age. Tout s'y tient, tout s'y déduit, avec la symétrie du syllogisme, depuis la fulgurante Triade, — le Dieu Père, Fils, Saint-Esprit, dominant l'Empyrée, la Cour du Paradis, la Vierge- Mère, les Patriarches, les Saints et les neuf chœurs de rOrdre Angélique, — jusqu'aux cercles de l'Enfer, immense excavation de notre globe. Entre deux, les régions du cinquième corps ou éther^ du feu, de l'air, de Teau, de la terre avec le Purgatoire, notre terre minuscule érigée au centre et en reine de l'univers. Tout s'ordonne autour du chétif ellipsoïde, notre séjour, théâtre d'un grand drame en trois actes : Chute,
i. Faust^ trad. Blaze, l" partie.
116 LES MÊDIGIS.
Rédemption, Résurrection. Tout y pivote autour du Calvaire, d'oîi jaillit, avec le sang expiateur, la grâce des sept Sacrements qui sauvent et régénèrent, où trône sous la croix, abritant lui-même et consacrant la série des pouvoirs temporels présidée par César, l'héritier de Pierre, le chef de la hiérarchie sacro-sainte, le Pape, le vicaire du Christ, élevant dans ses mains la chair et le sang du Christ. Comédie divine (au sens dantesque du mot), où Téternel Tentateur, le Happeur des âmes, bien qu'assujetti à Tomnipoleoce céleste, joue dans une certaine mesure le rôle de l'Arhiman de Zoroastre, opposant son règne, ses conquêtes, sa hiérarchie diabolique, au règne, aux conquêtes, à la hiérarchie de Dieu.
L'étendue de ce cadre prouve et le génie de celui qui le sut remplir avec tant de précision et d'opulence, et la portée de la religion qu'il embrasse.
Le catholicisme s'y montre comme la synthèse d'une époque. Il forme un vaste ensemble de croyances théologiques et métaphysiques, comprenant tous les aspects de la nature et de la vie. Mais, dans la période qui nous occupe, cette construction doctrinale est ruinée par la Critique. Les vérités que celle-ci lui opposera apparjaissent, soit dans les pressentiments d'une philosophie échappant au joug de l'Église, soit dans les découvertes qui Tannoncent, relativement au vrai système cosmique.
Le cardinal de Cusa prélude aux travaux de Copernic. La pensée de la Renaissance se heurte à cet opaque firmament de cristal qui enclôt l'univers mesquin des
CRISE REMGIEDSE. — SAVOiNAROLE. 117
scolastiques : avant que le savoir exact le brise, elle Ta déjà fendu, et, par des fissures, aperçoit Tinfini des mondes.
Un homme se rencontre alors à Florence, au foyer de l'esprit nouveau, pour le combattre, pour lui substituer une réforme du catholicisme^ relevant des trois tendances chrétiennes que nous avons distinguées.
Gomme Augustin, en effet, Savonarole fut, axant Luther, le champion de la grâce divine.
Gomme les franciscains, il aspire au règne de Dieu sur la terre par la réorganisation évangélique de la société.
Gomme Tordre des prédicateurs qu'il illustra, il tient la théologie pour la science des sciences, la science unique en quelque sorte, révélée à l'Église. Les défaillances morales de celle-ci ne sauraient altérer son autorité. Il demeure en ce sens profondément orthodoxe, revendiqué bien à tort par les protestants.
On sait le mépris de Luther pour le développement théologique et légendaire du christianisme, que la réforme protestante voulut ramener à son état primitif.
Elle fixa très arbitrairement cet état par le choix de quelques dogmes composant son Credo h V exclusion des autres, et dont elle attribua aux premiers siècles la formule précise adoptée par elle. Ainsi la Rédemption, dans sa forme rigoureuse, «— la Substitution vicaire^ — qu'elle lui prête avec insistance, ne date que de saint Anselme (onzième siècle) , et la Prédestination ne
118 LES MÉDIGIS.
remonte qu'à saint Augustin, c Ds ont, dit des réprouvés révoque d'Hippone, été faits vases de colère pour l'utilité des saints *. »
Assurément le prédicateur florentin insista , lui aussi, sur ce dogme de la grâce, sur le mystère du salut personnel, et, par ce côté, il a des affinités étroites avec le protestantisme ; mais il reste fidèle à la thèse catholique, en disciple dévoué de l'auteur de la Somme^ vantant l'œuvre de l'Église, son autorité, qui, selon l'esprit du Moyen-Age, règle en maîtresse l'ordre social dans son ensemble. Elle doit dominer l'humanité, dont le salut collectif ne dépend pas moins d'elle que le salut de chaque fidèle dans sa relation à Dieu. Et cette Église, dans une vision demeurée célèbre, il se la représente sous une image plastique et colorée, avec ses organes, ses hiérarchies, se développant comme dans une sorte de fresque analogue aux vastes machines où les peintres, depuis Giotto, théologisent à leur mode sur les parois des églises et des cloîtres. C'est le Triomphe de la Croix ^ titre de son apologétique latine, qu'il appropria lui-même dans une imitation italienne aux besoins de la controverse populaire.
o Posons d'abord devant nos yeux un char à quatre roues, et sur ce char le Christ en appareil de triomphateur, couronné d'épines et tout navré de plaies. En quoi se démontre tout à fait sa passion et mort, par lesquelles il vainquit le monde entier. Et sur son chef qu'il y ait une lumière comme un soleil