‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 43 sur 167 · G. Veggellio, trad. de M. Lacombe · texte numérisé non relu

G. Veggellio, trad. de M. Lacombe

JULIE

Et combien y a-t-il de temps qu'elle y vint?

MADELEINE

Environ deux ans.

JUUE.

Je n'étais pas encore ici, mais J'étais à Naples avec un ami ; qu'il ne te déplaise donc pas de me dire comme elle est venue à Rome.

MADELEINE

Je te le dirai. Elle partit de Venise avec un Trévisan qui s'appelait Charles. Celui-ci la mena d'abord àla foire de Foligno, et en d'autres lieux, et depuis il la conduisit ici à Ponte-Sisto^ où elle se trouva dans un état piteux, et elle n'avait qu'une petite robe verte; au demeurant elle était nue, et crois qu'on n'a jamais vu pareille misère (pareille panne, dirait-on aujourd'hui!). Charles ayant été ensuite envoyé aux galères, elle quitta Ponte-Sisto et vint demeurer au Champ de Flore avec une qui se nommait Angèle la Grasse, et qui, la voyant belle de sa personne, de mine très belle et très joyeuse, l'habilla et commença à la mettre en réputation, si bien qu'un domestique du protonotaire Borghèse s'énamoura d'elle ; et, le protonotaire ayant été fait cardinal, ce domestique devint maître d'écurie, et, par suite, s'étant un peu emichi, se mit à lui acheter des habits et mille autres choses. Après celui-là, un vieux notaire apostolique s'amouracha d'elle : il lui fit du bien ; après lui, elle eut des évoques et des cardinaux aussi; en somme, elle est arrivée à une telle vogue qu^elle est aujourd'hui la première courtisane de Rome.

Gomme dans les milieux où l'élégance esthétique raffine et relève les sensualités, ce cercle de la vie facile ne s'offre pas toujours par cette prise banale et prosaïque.

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Si les banquets des sages eurent parfois leurs Dîotimes galantes et philosophes, — grâce au plus pittoresque des anecdotîers dans ses attrayants récits de l'odyssée artistique (Benvenuto Cellini, bien que postérieur, est un guide précieux pour cette période dont les caractères se ressemblent de la fin du quinzième à la seconde moitié du seizième siècle), on a vue sur ce monde de la couleur et de la forme. Là s'ébattent, entre les labeurs de Tatelier et le§ aventures de la rue, Jules Romain, Gianfrancesco, Michelagnolo de Sienne, le Bacchîacca, et leurs corneilles. Dans un de ces joyeux soupers, s'est glissé près de la superbe et jalouse Pentasilea un éphèbe déguisé en femme, l'étudiant Diego. Benvenuto enlève le voile qui cache le visage de son beau compagnon :

c Michelagnolo, qui, comme je Tai déjà dit, était un des hommes les plus gais du monde, saisit Jules d'une main, Gianfrancesco de l'autre , les força tous deux à se courber et se jeta lui-môme à genoux, disant : c — Miséricorde l accourez tous I Voyez, voyez comment sont faits les anges du paradis ! On dit qu'il y a de beaux anges, mais, voyez, voyez qu'il y a aussi de belles anges I » — Et il s'écria :

0 Angiol bella, o Angiol degna, Tu mi salva, tu mi segna.

» A ces mots, ma charmante créature leva en riant la main et lui donna une bénédiction papale, accompagnée de quelques paroles plaisantes. Mais Michelagnolo lui dit en se redressant : — c On baise les pieds au pape, mais on baise les joues aux anges, » — et il l'embrassa. Une vive rougeur monta aussitôt au visage du jeune homme, qui n'en fut que plus beau. Dans la salle se trouvaient une multitude de sonnets que nous avions

faits et envoyés à Ifichelagnolo; Diego les lut avec une expression qui centupla leur mérite.

» Mille propos réjouissants se succédèrent, mais, comme ce n'est pas mon affaire de les répéter, je n'en rapporterai qu'un, et encore parce qu'il vient de Jules Romain, ce merveilleux peintre. Après avoir regardé tous les convives, et surtout les femmes, il s'adressa à Michelagnolo et lui dit : — c Michelagnoh mio, ce nom de corneilles, dont vous avez baptisé ces dames, leur convient fort bien aujourd'hui, quoiqu'elles soient un peu moins belles que des corneilles, auprès d'un des plus beaux paons que l'on puisse imaginer. »

» Le souper servi, Jules demanda la permission de nous placer lui-même à table. Sa requête lui ayant été accordée, il prit les femmes par la main, les conduisit à leurs sièges, et assigna celui du milieu à mon bel enfant ; puis il mit les hommes en face, et moi au centi*e^ en me disant que j'avais mérité cet honneur. Derrière les femmes était un magnifique espalier de jasmins naturels, sur lequel leurs figures, et surtout celle de Diego, se détachaient d'une manière si ravissante qu'il est impossible de l'exprimer... >

Après le repas, le concert des voîx et des instruments. Chaque musicien a sa partie écrite. « Mon angélique » compagnon désira chanter la sienne. Il s'en tira au 1) moins aussi bien que les autres, et remplit la société » d'étonnement, au point que Jules et Michelagnolo, » au lieu de continuer leurs plaisanteries, » témoignent de leur profonde admiration, et un certain Aurelio d'Ascoli improvise Téloge des femmes.

f Pendant ce temps les deux donzelles, entre lesquelles était ma beauté^ ne cessaient de babiller. L'une lui racontait comment elle avait tourné à mal, l'autre lui demandait des détails

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sur sa première faute, (pielles étaient ses amies, depuis combien de temps elle était à Rome, et mille sornettes semblables... Mon compagnon, que nous avions nommé Ponlone, finit par s'ennuyer des insipides bavardages de ses sottes voisines. Pour s'en débarrasser, il se tournait, tantôt d'un côté, tantôt de l'autre : enfin la femme que Jules avait amenée lui demanda si elle était indisposée. — « Oui, répondit-elle, je crois être grosse de plusieurs mois, et je souffre à de certains endroits. » Aussitôt les deux corneilles, dans leur compassion pour Pomone, lui palpent le corps, et découvrent que c'est un garçon. Alors elles retirèrent précipitamment leurs mains, et n'épargnèrent à Diego aucune de ces injures que Ton adresse souvent aux jeunes gens d'une rare beauté ^. >

Mais la passion vraie s'allie à la sensualité la plus physique, raffinée par l'art, en même temps que les poètes idéalisent, que les sages justifient le culte de la créature, sans se croire tenus, comme Dante, à le transformer en amour divin.

Je trouve, à cet égard, un passage significatif dans une vie du cardinal Bembo, l'amant de Lucrèce Borgia.

Ce qui est dit là de la cour de Léon X peut s'appliquer en général à la cour romaine en ces temps.

« Le pape Léon fut, comme on l'a dit, un prince magnanime et très libéral, d'un génie très spirituel et sans aucune superstition et hypocrisie. Et, comme il estimait les choses selon leur essence, et non selon leur apparence, il vivait en grand seigneur, allègrement, panni tous les plaisirs que la nature n'abhorre pas et qui rendent la jouissance du pouvoir commode

i. Mémoires de BenVenoto Cellini, traduct. Leclanché; Paris, Paulin, i vol. in-18, 1847. — Tom. I«, livre I", chap, v (1524), p. 75-79.

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et agréable... Messer Pieti'o Bembo, se trouvant dans cette cour, accorda ses goûts à ceux qui y régnaient. Aussi, comme il était d'un caractère fort gracieux et facile à Pamour, on ne s'étonnera pas qu'ayant aperçu une charmante Jeune fille nommée Morosina, de manières élégantes et pleines de grâce, il lui donna son cœm*. Il la fit sa compagne, et, tout le temps qu'elle vécut, il demeura avec elle dans la plus intime union ^. »

Époque étrange, d'ailleurs, étrange milieu, oîi la vie s'exaspère en se raffinant ; où, dans l'oisiveté ou l'intrigue des cours, toutes sortes de curiosités irruent, mêlant l'amour au crime, ballottant les âmes des pures jouissances de la pensée et de l'art aux plus rutilantes priaprées 1 Quels héros 1 quelles héroïnes I On connaît César. Non moins belle est sa sœur, d'une fauve beauté comme la sienne, à l'œil profond, fascinant. Sa luxuriante chevelure, de ce blond de feu cher aux maîtres de Venise, serrée à la nuque par un simple ruban, s'épand à flots derrière le cou, turris eburnea d'une distinction royale... Lacs de sirène à enlacer les cœurs, que les poètes chantèrent, dont s'énamoura Bembo. Trois siècles, en le pâlissant, n'ont pas effacé tout l'éclat de la mèche de ces cheveux, conservée à l'Ambrosienne de Milan avec dix lettres de Lucrèce au cardinal.

Résumons cette phase curieuse, â côté de toutes les brutalités, toutes les sympathies de la nature ; l'amour sans scrupule et sans peur, tel que les païens l'entendirent s'affirme en plein soleil.

i. Opère del cardinal P. Bembo, 4 vol. in-foL; Venezia, 1729, prcssd ^rancesco Herishauser, t. i*'.

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La passion semble échapper ô la Règle extérieure, par qui, refrénée durant des siècles, elle acquit une puissance, une profondeur, inconnues à Taraour païen.

Il y a tant d'attraits au seul nom des douces faiblesses 1 Et quel charme de frémir dans tout son être sous la menace des jugements divins, de jouir de sa peur, de ses remords 1 Comme ces passions troublées par répouvante invisible, traversées par la pensée rivale du céleste époux, comme Tamour tient de place au cœur depuis qu1l est un péché !

N'en serait-il plus un ?

€ Si une même ardeur, dit Âriosle, si un désir pareil inclinent et contraignent l'un et l'autre sexe à cette suave fin de Tamour, qui semble au vulgaire ignorant un grave excès, pourquoi punir la femme ou la blâmer quand elle a commis avec un ou plus d'un amant ce que l'iiomme peut faire avec toutes celles qu'il appète? Et, loin de le punir, on le loue * î »

C'est un lieu commun, dont nous n'abuserons pas, d'opposer la Babylone papale à la céleste Jérusalem, les magnificences, les vénalités, les désordres de la cour de Rome à l'austère pauvreté de l'Église primitive. Contraste dont la polémique protestante tirera si grand parti. La pâle figure du Dieu né dans une étable, les sandales poudreuses des Apôtres pêcheurs et faiseurs de tentes, évoquées parmi les pompes asiatiques du Vatican, toute cette rhétorique est familière aux ennemis du système

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