Rabelais, Gargantua^ ch. lu
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abus, tant qu'ils n'arrêtèrent pas le développement de la vie et de l'esprit, et surtout de la vie économique. Peu pensent, tous travaillent ou vivent du travail d'autrui. Tous ont intérêt, à un moment, de réduire le prix d'un service reconnu trop cher, d'abolir, par exemple, des dîmes, séculariser des abbayes, des évéchés, diminuer ou supprimer les bénéfices de la banque papale.
La banque I Le mot est consacré par les polémistes.
Une édition (du dix-septième siècle) des Taxes de la
chancellerie romaine a pour sous-titre : — Banque du Pape.
« Si, s'exclame l'éditeur huguenot, Jésus-Christ, dont le pape se dit le vicaire, venait aujourd'hui au monde, si saint Pierre, dont il se dit le successeur, allait visiter l'Église de Rome, qu'ils disent qu'il a fondée, que diraient-ils de voir un si pi'odigiéux changement, une coiTuption si générale dans les mœurs, dans la doctrine et dans le gouvernement ? Que diraient-ils de voir une Banque dressée dans le lieu très saint, pour pai'ler à la romaine, dans l'église de Saint-Pierre, par le Souverain Pontife lui-môme, qui est le maître de cette banque, et par ce grand nombre. d'ecclésiastiques qui en sont les directeurs?... »
La critique métaphysicienne rivalise, d'ailleurs, avec la protestante, répétant, à l'instar de celle-ci, les objur* gâtions passionnées de maints docteurs ou saints catholiques. L'esprit chrétien de ces derniers, malgré leur fidélité à la hiérarchie, protesta contre des abus, conséquences naturelles de l'organisation par eux acceptée. Les ennemis du dehors triomphent du langage de ces
adversaires du dedans, qui montre, avant la prédication de Savonarole, unis dans les mêmes invectives, un champion du Saint-Siège, comme saint Bernard, des scolastiques, de mystiques disciples de saint François d'Assise, et une princesse du Nord, une sainte dévouée à Tunité romaine et qui voulut finir ses jours près du tombeau du prince des apôtres. Sainte Brigitte de Suède écrit que les papes ont changé les dix commandements du Décalogue en ce seul précepte : Da pecuniam.
« Réjouis-toi, ô Vatican, dit Conrad, abbé d'Uspergî Les trésors te sont ouverts ; tu peux y puiser à ton aise. Prends plaisir aux crimes des enfants des hommes, tu y trouves ton profit ; tes richesses sont fondées sur leurs iniquités et leurs dérèglements ; sème parmi eux la discorde, puisqu'elle t'amène des monceaux d'or. — Réjouis-toi, chante des cantiques d'allégresse, le genre humain se soumet à tes lois. Ce n'est ni la religion ni la piété, mais les penchants infâmes et la dépravation du cœur qui l'ont amené dans tes filets. Il sait qu'en te servant il peut commettre tous les crimes ; il en aura l'absolution pour un peu d'or; qu'il t'apporte de l'or, tu lui ouvriras les cieux. Que dis-je? tu lui vendras Jésus-Christ môme... »
Qu'elles partent de l'esprit chrétien ou d'une philosophie superficielle, de telles invectives résultent d'une vue erronée sur les développements des cultes, et, spécialement, du christianisme.
L'Église s'offrit d'abord comme une société d'exception régie par une discipline étroite, mais volontaire, en opposition avec le monde. Telles furent ses primitives associations^ -composées de vrais croyants, de pratiquants
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sincères et triés. Elles s'administraient à Técart de TÉtat et jugeaient elles-mêmes les différends qui survenaient entre leurs membres. C'est l'ftge d'or. Mais, du moment que les cadres de cette société s'ouvrirent officiellement à la foule, dès l'instant que tout homme qui naissait ou mourait en Occident était, i)?5a/ac/o, réputé chrétien, le christianisme catholique, devenant un des aspects de la société générale, était contraint, pour tenir en soi le monde, de s'élargir à la mesure du monde, et, en des limites de plus en plus reculées, de se conformer à lui. L'institution monastique, elle-même, créée pour réserver dans cette église dilatée et attiédie une sorte d'oasis & la vie pénitente et mortifiée, l'institution monastique s'humanise et se laisse envahir par le siècle. De là les constantes réformes des ordres anciens, l'établissement d'ordres nouveaux. Ou le christianisme devait rester la religion du petit nombre des élus, arche de Noé dans le déluge de la perversion générale, ou il devait se faire plus ou moins tout à tous et devenir au Moyen- Age (ce qui fit sa force et son utilité) l'organe de la seule discipline que les mœurs, à cette époque, pussent subir. Faute de distinguer ces deux points de vue, on reproche tout juste à l'Église le seul bienfait certain procuré par elle à la civilisation, malgré les abus de la confession et des indulgences. La question n'est pas de savoir ce que valait sa morale, mais si, en dehors d'elle, il pouvait s'établir une morale ; si, par exemple, les représentants semi-barbares de la société laïque avaient à
proposer une science et une éthique supérieures à la théologie et à la discipline catholiques. Pis aller nécessaire, rintervention de l'Église se légitime donc, sans qu'il faille se pâmer devant la pureté de sa morale, la sagesse constante et préméditée de son gouvernements Le lumineux bon sens de Voltaire ne s'y est pas trompé : « Il résulte, dit-il, de toute l'histoire de ces temps-là )) que la société avait peu de règles certaines chez les » nations occidentales, que les États avaient peu de lois, » et que l'Église voulait leur en donner S » Répétons avec Stendhal * : « 11 ne s'agit ici ni de religion ni de » morale {au sens élevé du terme y au moins). L'Église a » su sans force physique {il serait plus exact de dire : » en s^ assujettissant une force physique étrangère) domiï ner sur des animaux féroces qui ne connurent que » Tempire de la force. Voilà sa grandeur. »
Cela, pour être très vrai du Moyen-Age, a-t-il perdu toute application actuelle? Le problème de la civilisation n'est-il pas encore, non de faire valoir une morale désintéressée et consciente, dont la connaissance et la pratique semblent réservées à un petit nombre d'élus, mais de plier l'immense troupeau à des habitudes qui deviennent pour lui une seconde nature, comme le catholicisme était la seconde nature de l'homme du Moyen-Age ? Justifiées par des mobiles moins mystérieux que l'espoir ou la peur d'une autre vie, aidées par un régime moins