‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 6 sur 167 · Histoire de Jehan Villani, liv. VIII, chap. lxx · texte numérisé non relu

Histoire de Jehan Villani, liv. VIII, chap. lxx

Moyen-Age, parmi les nations de notre Occident, se pénétrèrent de plus en plus de paganisme sous Tinfluence des artistes naturalistes. A Florence, ils seront le motif d'une littérature très-riche, — les Canti Camascialeschiy — quand les représentations des mystères et les processions n'auront plus le privilège d'être les seuls spectacles publics. Le théâtre profane vient de naître. La Mascarade va promener ses pompes historiques et païennes, au scandale des ennemis du platonisme et de la Renaissance. Comme moyen de gouvernement, comme une forme de ces distractions qu'il faut au peuple pour le détourner du forum^ elle tendra même à devenir une institution choyée par les avisés Médicis. Ces Augustes du comptoir ne perdent jamais de vue la devise césarienne : Panem et circenses. Ils remettent leurs dettes à leurs clients et les amusent, — double voie pour les assouplir. En attendant qu'il raffinât en poète les réjouissances du Carnaval, Laurent composa, moins pour les lettrés que pour la foule, dont il ménageait les préjugés, le mystère de Saint Jean et saint Paul.

Profanes ou pieux, ces spectacles n'occupaient pas moins que les poètes, les artistes, particulièrement les architectes, alors ingénieurs. Il faut lire dans Vasari la minutieuse description de l'appareil dressé par Brunelleschi pour la mise en scène de l'Annonciation. Un paradis y figure avec groupes d'anges étages jusqu'au Père Éternel, en ses gloires de carton, de sapin et de coton : les nues sont imitées avec des fioques de coton (bambagia) .

ai LES MÉDICIS,

Tout cela, — qu'on me passe le mot technique, — raû par des trucs à faire envie aux machinistes des théâtres parisiens de féeries.

Un jeu de cabestans, de câbles et de ressorts, fait virer au ciel, en trois cercles de girandoles, douze anges aux ailes dorées, aux cheveux d'or crêpés ; — dévaler huit autres anges dans un appareil ingénieux d'intermittentes clartés; — s'agenouiller devant la Vierge, Gabriel l'annonciateur, — pendant qu'un Dieu le Père, environné d'un troisième groupe d'anges, trône au roulement du tonnerre au sein des « suavissimes musiques et des lueurs infinies » *.

Outre les feste jouées par les Confrères, ou celles que les gentilshommes assistés par des artistes complaisants, artefici galantuomini^ donnaient dans leurs maisons, chaque quartier célébrait annuellement sa solennité dramatique, excepté celui de Saint-Jean, qui remplaçait

1. Voy. Vasari : Vita de' Piitori, etc., Brunelleschi, ad finem : « Philippe Brunelleschi avait pour cet effet, entre deux solives, de celles qui soutenaient le toit de Téglise, accommodé une demi-boule ronde ' en forme d'écuelle vide, ou de bassin de barbier renversé, laquelle demiboule était de planches minces et légères clouées à une étoile de fer qui faisait tourner le cintre de ladite demi-boule ; et elles pesaient vers le centre, qui était en équilibre au milieu, où était un grand anneau de fer, autour duquel tournait Tétoile composée de tiges de fer qui soutenaient la demi-boule de planches. Et toute cette machine était soutenue par une poutre de sapin solide et bien armée de tiges de fer, laquelle était à cheval en travers du toit ; et en cette poutre était cloué Tanneau qui tenait suspendue et en équilibre la demi-boule, laquelle, de terre, paraissait vraiment un ciel. Et, comme elle avait, du pied aux bords de dedans, certains appuis de bois assez grands (et non plus) pour qu'une personne y pût mettre les pieds, et à la hauteur d*une brasse, aussi en dedans, une contre-tige de fer, — sur chacun desdits appuis se mettait un

cette représentation de mystère par une procession symbolique. Mais ce cortège symbolique tenait des mystères, parce qu'il représentait également, à l'aide d'ambulantes décorations et de figurants vêtus à cet effet, les actes de la vie des saints et les faits de l'histoire sacrée.

La procession de la Saint-Jean, la plus imposante des pieuses manifestations qui édifiaient le populaire en l'amusant, mérite d'être décrite en détail.

Avant que les cavalcades carnavalesques offrissent un nouvel élément au goût des Florentins pour les spectacles, ces pompes religieuses répondirent à des exigences esthétiques vivement ressenties par ces populations impressionnables.

La place Saint-Jean était couverte d'un immense vela-^ rium de toile bleu céleste, semé de fleurs de lys jaunes, et ornée au milieu de grands écussons portant les armes du Peuple et de la Commune, et celles du capitaine du

enfant d'environ douze ans ; et, avec la tige de fer élevée d'une brasse et demie, il se ceignait de telle sorte qu'il n'aurait pu tomber, quand même il l'aurait voulu. Ces jeunes gars qui, en tout, étaient douze, étant disposés, comme on a dit, sur ces appuis, et vêtus en anges avec ailes dorées et chapeaux d'écheveaux d'or, se prenaient, quand il était temps, par la main l'un l'autre et, remuant les bras, semblaient danser, surtout la demi-boule tournant toujours et se inouvant, dans laquelle, sur la tête des anges, étaient trois cercles ou guirlandes de lumières disposées en certaines petites lampes qui ne pouvaient verser; lesquelles lumières, vues de terre, semblaient étoiles, et les consoles, étant couvertes de coton, paraissaient des nuages, etc., etc.. Donc, ces engins ainsi construits, et beaucoup d'autres, furent imaginés par Philippe, bien que quelques-uns affirment qu'ils avaient été inventés longtemps avant lui. »

Pour le progrès des arts mécaniques, si développés au Moyen-Age par les Albert le Grand, les Roger Bacon, se rappeler la description du coffre à automates dont parle Ficin dans son traité de Vlmmotlalité des âmes.

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parti guelfe. D'autres draperies, historiées de peintures diverses et des écus des magistratures et des Arts, tapissaient les loges du pourtour : il y avait aussi figurés les lions qui étaient sur un des blasons de la cité.

Je fais grâce du mécanisme (scrupuleusement inventorié par Vasari) oîi, — du milieu des floques de coton imitant les nuages, — un Christ, une Madone ou un saint Jean se montraient ceints d'astres et de séraphins.

Puis venaient à pied, à cheval, les comparses costumés selon rhistoire représentée. On voyait des figures de saints, qu'un homme caché faisait avancer, ou qu'on portait ostensiblement, et des martyrs livrés à différents supplices, traversés d'épées, de lances, ou ayant dans la gorge des poignards. Cecca avait fait ces glaiveé et ces stylets, dont la lame, rentrant au manche, paraissait s'enfoncer dans les mannequins. Il y avait, sur des échasses de cinq à six mètres de haut, des hommes ce dans leur forme naturelle » , représentant des esprits. Montés aussi sur des échasses, dansaient des individus couverts de longues robes, avec des masques de géants et de géantes, — entre eux notre ami Morgante, armé du battant de cloche.

Francesco Cionacci, dans ses Osservazioni sopra le rime sacre del magnifico Lorenzo de' Medici^ compte soixante et onze rappresentazioni ou feste sacrées données jusqu'au San Giovanni e Paolo *, auxquelles, sur le

1. Liste de ces fêtes: 1. Dell' Abataccio; — 2. d*Âbramo e d*Isac; —

rapport de Vasarî, il faut en ajouter trois \ plus six autres citées par Léon Allacci dans sa Drammaturgia\

3. di Santa Agata, vergine e martire ; — 4. di Santa Agnesa, vergîne e martire; — 5. d'Agnolo Ebreo; — 6. deir Agnol Raffaello e di Tobia; — 7. di Sant' Alessio ; — 8. dell* Anima; — 9. dell' Annunziaztone di Nostra Donna ; — 10. di Sant' Antonio, abbate ; — 11. di Santa Appollonia, vergine e martire; — 12. di Santa Barbara, vergine e martire; — 13. di Barlaam e Josafat; — 14. di Biagio Contadino; — 15. di Santa Caterina, vergine e martire; — 16. di Santa Caterina da Siena; — 17. di Santa Colomba, vergine e martire; — 18. délia Conversione di Santa Maria Maddalena; —

19. di Costantino Imperatore, di San Silvestro Papa, e di Santa Elena ; -^

20. di Santa Cristina, vergine e martire; — 21. de* Diecimila martiri;

— 22. délia Distruzion di Saul, e del pianto di David ; — 23. di Santa Domitilla, vergine e martire ; — 24. di Santa Dorotea, vergine e martire;

— 25. di Santa Eufrasia; — 26. di Santa Eufrosina; — 27. di Sant' Eustachio, martire ; — 28. di Santa Félicita Ebrea ; — 29. del Figliuol Prodigo ; — 30. di San Francesco, quando converti que* tre Ladroni ; — 31. di Nostro Signore Gesù Cristo, quando disputô nel tempio; — 32. di San Giorgio, martire ; — 33. di San Giovanni Battista, quando andô nel deserto ; — 34. di San Giovanni Decollato ; — 35. di San Giovanni e Paolo ; — 36. di San Grisante e Daria; — 37. di Santa Guglielma; — 38. di Sant' Ignazio, vescovo e martire ; — 39. di Josef figliuolo di Jacob ;

— 40. di Sant* Ippolito, martire; — 41. di Judit Ebrea; — 42. di Lazzero ricco e Lazzero povero ; — 43. di San Lorenzo, martire ; — 44. di Santa Margherita, vergine e martire ; — 45. d'un Miracolo del corpo di Cristo ; — 46. di Nabucdonosor; — 47. délia Natività di Cristo ; — 48. di Sant' Onofrib; — 49. di Santa Orsola, vergine e martire; — 50. d'Otta* viano Imperadore; — 51. di San Panunzio; — 52. délia Passione di Nostro Sig. Gesù Cristo; — 53. del Pianto délie Marie ; -*- 54. délia Purificazione di Nostra Donna ; — 55. de* due Pellegrini di San Jacopo di Galizia; — 56. de* tre Pellegrini di San Jacopo di Galizia; — 57. del Re Superbo ; — 58. délia Reina Ester ; — . 59. délia Resurrezione di Nostro Signore; — 60. di Rosana; — 61. di San Rossore, martire; — 62. di Sansone; — 63. délia Sentenza del Re Salam; — 64. dello Spirito Santo ; — 65. di Stella ; — 66. di Teofilo che si dette al Diavolo ; — 67. di Santa Teodora, vergine e martire ; — 68. di San Tommaso Apostolo ;

— 69. di San Valentino e Santa Giuliana; — 70. di San Venanzio, martire; — 71. di Santa Uliva.

1. Di San Bartolommeo, owero di San Baccio ; — dell* Ascensione del Signore ; — dell* Assunzione di Nos! ra Donna.

2. Di Messer Garnasciale, di Madonna Quaresima; — di San Francesco

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En tout quatre-vingts pièces, dont on a les titres catalogués.

Les noms des auteurs de ces drames sont ignorés, sauf les suivants :

La Santa Guglielma, par Madonna Antouia, femme de Bernard Pulci ;

Le San Rossore^ martire^ par Bastiano Brunelleschi ;

La Santa Eufrasia^ le Sanf Onofrio^ le Smi lommaso Apostoloj le San Venanzio, martire^ par Messer Castellano de' Castellani ;

La Santa Colomba^ par le Dîsîoso Insipido de Sienne ;

Les Diecimila martirij par Tabbé Domenîco;

Abramo ed Isac et San Giovanni nél Deserto^ par Feo Belcari (dans cette dernière pièce, les seize premières stances après TAnnonciation sont de Tomraaso Bencî) ;

Sansone^ par Alessandro Rosselli ;

Et Barlaam e Josafat^ de Socci Perrettano.

Enfin Laurent de Médicis composa Toeuvre que nous allons analyser, car elle peut servir de spécimen pour ce genre de littérature : La Bappresentazione di San Gio* vanni e Paolo,

Avant d'assister à cette représentation, faisons con-

naissance avec les acteurs de la pièce. Ils appartenaient à la compagnie de Saint-Jean-l'Évangéliste, instituée comme toutes les autres confréries dévotes dans un

(diversa dalla di sopra); — di San Giovangualberto ; — di Santa Lucia, vergine e martire ; — di Santa Maria Maddalena e d*un suo stupendo miracolo; — di Susanna.

double but : renseignement chrétien, la moralisation religieuse. A cet effet, elles se divisaient en compagnie de doctrine et en compagnie de discipline. La première compagnie était formée d'adolescents d'au moins douze ans, et de jeunes gens dont les doyens avaient .vingt ans au plus. Passé cet âge, ils étaient admis dans la compagnie de discipline, ainsi nommée des flagellations que s'imposaient ses membres. « On les appelait BattuH disdplinanti^ et aussi Scopatori (porte- verges), à cause de l'usage qu'ils faisaient des verges pour se fouetter ^ ^ Les Dôctrinants se rassemblaient ^e jour, et Jes Disci^ plinants la nuit, dans une salle commune aux deux catégories d'associés ; outre la discipline active et passive, à laquelle les battuti se livraient, ils avaient un but d*instruction mutuelle, surtout dans les compagnies de doctrine. Desconfrères, — généralement les plus âgés, — y faisaient montre d'éloquence, exerçant par cette voie une sérieuse influence intellectuelle et morale. C'était une sorte de prédication laïque et libre, dont il nous reste de curieux documents.

Il y eut là comme une sorte de protestantisme spontané et pratique trop peu remarqué. L'Église, d'abord inattentive ou complice, finit par étouffer ce germe de prêtrise universelle. En déshabituant le fidèle de toute initiative dans l'œuvre du Salut, en se contentant de sa

1. Osservaiioni di Francesco Cionacci sopra le rime sacre del Magnifico Loremo de* Medici, etc., dans Tédition des œuvres poétiques de celui-ci; fiergame, 1767.

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soumission commode aux exigences rituelles et à la direction sacerdotale, le clergé s'assura contre les révoltés de la conscience active et personnelle. Mais il ne faut dater que de la réaction antiprotestante du seizième siècle cette conduite persévérante et habile qui fonda le vrai catholicisme romain en Italie et en Espagne. Les jésuites en trouvèrent la formule savante ; ils assirent définitivement cette religion de l'autorité par excellence, dont Stendhal, dans sa Chartreuse de Parme^ a mis à nu les bases savantes et les infaillibles combinaisons : — soustraire à l'examen personnel toute question de morale et de doctrine. Ce qui, par une contrainte logique, exclut toute appréciation d'un point de morale envisagé d'ensemble.

La conscience pénitente ne doit s'inquiéter que du cas particulier dans lequel rentre l'espèce qui l'embarrasse et pour laquelle elle attend une solution du confesseur, ou, à défaut, la trouve étiquetée à son rang dans les recueils des casuistes. Toute autre méthode est déjà du protestantisme, comme le profond auteur de la Chartreuse de Parme le remarque à propos du vœu singulier de son héroïne : « Dans les longues heures de chaque i> journée, où la marquise ne pouvait voir son ami, la n présence de Sandrine la consolait; car nous avons à » avouer une chose qui semblera bizarre au nord des » Alpes : malgré ses erreurs, elle était restée fidèle à D son vœu ; elle avait promis à la Madone. . . de ne jamais » voir Fabrice ; telles avaient été ses paroles précises ;

» en conséquence, elle ne le recevait que de nuit, et p jamais il n'y avait de la lumière dans Tappartement *. » Si j'insiste sur ce contraste de l'esprit développé par le cléricalisme postérieur avec les tendances du catholicisme primitif sur lesquelles s'appuiera Savonarole, c'est que cette opposition explique un mouvement qu'on verra se produire, et dont le point de départ actif est dans les confréries dévotes et laïques des Florentins. Ces corporations eurent sur la politique l'influence îjui appartient toujours dans cet ordre aux institutions réellement sociales. Sans les habitudes de discussion et d'enseignement communs, sans les rapports qui s'établissent entre les citoyens par la gestion d'intérêts collectifs, il n'est pas en effet de démocratie véritable. Il n'y a, sous une autorité centrale, que des individus sans cohésion, émiettés comme les grains d'une poussière impalpable. Le citoyen n'existe que de nom. Aussi, dans la constitution particulière de Florence, et sous le régime intellectuel y régnant, le catholicisme, s'explique-t-on l'importance attachée à la vie corporative par les hommes d'État. Qu'ils pensassent, comme les Médicis, à assujettir la République à leur patronage absolu, ou que, comme plus tard Machiavel, ils aient travaillé à garantir l'institution républicaine compromise, ils ne négligèrent pas ce ressort de la vie publique, l'association libre : les premiers pour le fausser à leur profit» Machiavel et ses

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