Chartreuse de Parme^ cln xxviii
émules pour le conserver ou lui rendre son élasticité affaiblie. G*est ainsi que les fils du Magnifique s'inscrirent par ordre de leur père sur le rôle de ces corporations, et que l'auteur des Décades prononça dans les assemblées de doctrine des allocutions dont nous avons quelques spécimens dans ses œuvrer.
Au détour d'une rue, le voyageur qui parcourt Florence la nuit se heurte parfois à un cortège lugubre : c'est la Miséricorde portant un malade à Thôpital, un cadavre au cimetière. Sous leur sac noir de pénitent, leur cagoule baissée, fantômes d'un autre âge, ces confrères se recommandent encore par des services, malgré les formes surannées de leur institution et l'esprit de mort auquel elle obéit, comme toutes les créations d'un culte désormais incompatible avec la civilisation.
« Ici commence la représeatation des SS. Jean et Paul. »
C'est l'ange qui l'annonce en trois huitains à rimes
croisées :
« Silence, ô vous qui êtes réunis : — vous verrez une histoire nouvelle et sainte, — choses diverses et dévotes verrez, — exemples de Fortune tant variée. — Sans tumulte que vos bouches se tiennent coites, — surtout quand ensuite on va chanter; — à nous fatigue, à vous plaisir reste : — donc, ne nous gâtez pas cette fête.
» Sainte Constance de la lèpre nettoyée — avec dévotion verrez convertir ; — dans la bataille très-furibonde — vous verrez faire prisonnier et tuer du monde, — changer Tempire la seconde fois ; — et le martyre de Jean et de Paul ; — et puis mourir l'apostat Julien, — pour l'expiation du sang chrétien.
0 La compagnie de notre saint Jean — fait cette fête ; et pourtant nous sommes tous jeunes ; — aussi excusez nos tendres années, — si les vers ne sont pas bons ou bien dits, — et si nous ne savons pas Taccoutrement et les apprêts des seigneurs, — ou, jeunes gars, nous exprimer comme vieillards ou dames ; — nous ferons purement et avec amour ; — passez à notre âge quelques errem*s. »
Cet inventaire préalable dispensera de détailler le scénario naïf de ce drame.
Il suffit de savoir que Gallîcanus, revenu vainqueur de la Perse, demande en récompense la main de la fille de l'empereur. Mais celle-ci, qui vient d'être guérie miraculeusement de la lèpre par l'apparition de sainte Agnès, fait (elle est déjà chrétienne) le vœu de chasteté. Elle éloigne le péril de refuser la main de Gallicanus, en le faisant envoyer contre les Daces par Constantin.
Le général part pour la guerre, accompagné, en garantie de la promesse de Tempereur, de deux otages : Paul et Jean .
Constantin garde en retour auprès de lui les filles du général : Attica et Artemia. Dès que leur père s'est éloigné, ces jeunes filles, entraînées par Constance, vouent pareillement leur virginité au Seigneur.
Le Magnifique maintient sa muse, — pensée, simplicité d'action et naïveté de procédés, — dans les conditions du genre populaire qu'il traite. Le style seul, dans sa candeur voulue, est d'une précision gracieuse et tout à fait littéraire. Le spectacle est d'ailleurs très soigné, les intermèdes abondent, triomphes, défilés d'armées,
LES llÉDiaS. II. — 3
ballets et batailles, et tout cet appareil de machines dont nous avons suivi les perfectionnements.
Gallicanus, d'abord vaincu par les Daces, demeure seul sur le champ de bataille avec Jean et Paul.
Il y a naturellement, ou plutôt surnaturellement, dans cette situation, une occasion de convertir le général au vrai Dieu. Les jeunes gens lui promettent la victoire à ce prix. Gallicanus répond d'abord assez finement :
lo non so corne a Gesù fia accetto, Se a lui me umilio, corne m' è proposto; Che da nécessita paie constretto Per questo miser stato, in che m' ha posto^
L'objection a son prix et problablement sa malice, sans que le narquois Laurent ait Tair d'y toucher. Elle ne tient pas longtemps devant l'argument connu, donné par Jean :
« Le père de famille doux et pieux — à qui vient tard donne encore son denier*.
» 0 Dieu, — s'écrie Jean, — qui donnas à Josué Taudace, — et la grâce que le soleil s'arrêtât, — et qui fis qu'un seul homme en Ht fuir mille, — et que deux missent dix mille en déroute, et qui fis sortir de la fronde — le fatal caillou qui tua GoUath, — octroie maintenant force et faveur à cette main — de ton humilié Gallicanus 3. »
1. St. 65. « Je ne sais comment Jésuâ m'acceptera, si je m*humili6 devant lui, comme on me le propose. Car je paraîtrai contraint par la nécessité du misérable état dans lequel il m'a placé. »