‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 74 sur 167 · Machiavel., Lega^ione, lett. iv, p · texte numérisé non relu

Machiavel., Lega^ione, lett. iv, p

266 LES MÉDIGIS.

et est demeuré avec lui l'espace d'une heure. Quand le comte l'eut quitté, il dit à la personne dont je parle comment le duc avait conversé avec lui de beaucoup de choses, qui, rapprochées les unes des autres, montraient qu'il y avait dans Tâme de Sa Seigneurie plutôt un désir de vengeance contre qui a mis en péril ses États, qu'un désir ou une intention de paix. »

Cependant le duc continue ses préparatifs militaires : condotte (locations) de bandes, de lanze spezzate, de Suisses, entrevues avec les généraux français dont il obtient des troupes. C'est bien à tort que la Seigneurie se plaint de son envoyé. Les preuves de son activité éclatent dans sa correspondance , pleine d'informations précises, au jour le jour.

Enfin, après une longue interruption d'audiences, il est admis près de César, à une heure du matin. Le duc se montre des plus aimables pour l'ambassadeur et pour la République qu'il demande à servir en soldat, en condottiere. Puis, par un retour bien calculé pour dérouter le soupçon qu'il a fait naître : « — Secrétaire, dit-il, je » t'assure que, si je m'accorde une bonne fois avec les » Ursins, ce n'est pas pour leur jouer quelque tour » {per fare loro frauda alcima) , »

Tenait-il à être pris au mot sérieusement ? Ce n'est pas probable. Voulait-il réellement duper le secrétaire? Tâche ardue. Il parle à bon entendeur. Il persiste dans un rôle qui sauve les apparences, pour lui, surtout pour l'envoyé florentin, et, qui sait? peut en même temps paralyser celui-ci et le remettre à l'aise, en lui laissant

la facilité de croire, comme chance possible, à la fidèle exécution du traité. Peine perdue, si (ce qui est peu probable) cette dernière idée fut celle du duc, s'il put penser jeter quelque incertitude dans les prévisions de Machiavel.

Causant quelques jours après avec un des secrétaires de César : « Donc, demandait l'envoyé de Florence, par j> une invite perfide à l'indiscrétion calculée de ce con- » fîdent, donc le duc ne voudra-t-il pas s'assurer de ses ) ennemis? » A basilic, basilic et demi, non pour aucune participation au crime (il est bien de César seul), mais pour la finesse du secrétaire à le flairer et à s'en arranger, comme d'un résultat utile dont il se lavait d'avance les mains.

Lui, si humble au début, il prend pied peu à peu dans sa mission. Sa parole change à mesure que sa situation d'agent informé et de sûr conseil s'affermit et l'affermit vis-à-vis de son gouvernement. Le ton s'enhardit par degrés. Il devient de l'humeur. A l'user de ses services, l'homme a reconnu son prix. Il repousse une tutelle subie jusqu'alors avec docilité. « Ma dernière est du » 10 novembre... J'y ai joint la copie du traité. Je » supplie que Vos Seigneuries, me tenant pour excusé, » estiment que les choses ne se devinent pas, qu'elles » jugent qu'on a affaire à un prince qui se gouverne » par lui-même {che si governa da se). »

Le légitime orgueil de la supériorité sentie perce ici dans le ton; et l'homme d'État, sûr de lui, et peut-être

268 LES MËDIGIS.

de sa gloire, dans le fonctionnaire subalterne qui sait ce que valent près de lui ses raandantï-.

La suite de la lettre perd trop à la traduction : la manière concise et un peu âpre du Prince et des Décades^ le tour de diction sentencieuse, familière et nourrie, sont déjà dans cette phrase : « — Chi non vuole scrivere ghiribizzi e sogniy bisogna che riscontri le cose, e nel riscontrarle va tempo^ e io nCingegno di spenderlo^ e non lo gittare via ^ »

Comme on sent l'esprit alerte et pratique, et, au ton de dédain qui perce, Tirapatience du joug des médiocrités !

Les dictons abondent, et les locutions proverbiales empruntées à la sagesse populaire :

« Vostre Signorie aranno visto corne girono le cose di qua, e %n parte aranno conosciuto lo animo di questo signore, s% per le parole usalemida lui, sï etîam per quelle mi disse quello amico,il qualetutto dï mi pugne, dicendOy che chi aspetta tempo.., cerca miglior pane che di grano. . . » « Vos seigneuries auront vu la tournure que prennent les choses d'ici, et elles auront connu en partie l'esprit de ce seigneur, soit par les expressions dont il a usé, soit etiam par les paroles que me ditTami en question, qui tout le jour me harcèle, prétendant que qui attend le temps... cherche un meilleur pain que le pain de grain, et il perd ainsi l'occasion . »

Il faut agir, tirer parti des embarras de César pour obtenir de lui des conditions que le besoin qu'il a de

Page 1