Machiavel., Legaùone, lett. ix, p
Florence lui fera concéder favorables. EtTenvoyé revient toujours à son thème. « On croit qu'il pourra bien ébrancher quelqu'un des confédérés ! » Sur toute chose, on ne doit pas se brouiller avec César. Machiavel est aux petits soins avec lui* Des juments de l'écurie ducale ont été volées dans la montagne de San Benedetto sur le terroir florentin : coûte que coûte, qu'on les retrouve, ou « les marchands voyageurs de Florence auraient à souffrir ».
La menace n'était pas vaine. Il suffisait au Valentin de lâcher ses bandes sur le pays : rien n'y serait resté... Us Consomment jusqtC aux pierres (hanno consumato infino a' sassi), ces pillards, vivant à discrétion, — « che vxiol dire a modo loro^ non di chi gli alloggia ! »
Les perplexités du pauvre ambassadeur vont croissant. — - « Que fera ce terrible duc ?» — a C'est un homme » très secret (secretissimo) , et je ne crois pas qu'un autre » que lui le puisse savoir. » Dans ces moments de ténèbres, l'envoyé ne se fie plus à ses pressentiments, empêtré qu'il est, comme la mouche dans les filets de l'araignée. Pourtant, ces pressentiments reviennent vite : des signes trop certains Téclairent. Déjà le duché d'Urbia est repris. Les habitants l'ont remis librement entre les mains de César.
Librement ! méfions-nous de ces euphémismes politiques : soumission volontaire des peuples, suffrages spontanés acclamant conquête ou coup d'État. La dynastie des Montefeltro (Guid' Ubaldo en particulier) avait su s'atta-
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chéries Urbinates. Ces princes, en tout cas, ne sont pas des bandits comme Liverotto. Mais l'ascendant de la force a son prestige irrésistible. Il plaidait pour César, le justicier expéditif des brigands, l'habile administrateur, le seul homme qui pût faire l'unité et la paix au centre de l'Italie. Cette anarchie de principicules pesait directement sur les populations, du faix d'une tyrannie chétive et besoigneuse. C'est toute une révolution qui s'accomplit sous ces tristes auspices au profit du pouvoir temporel de l'Église. Quelle que fût l'ambition personnelle des Borgia, ce résultat ne pouvait manquer.
César n'était, bon gré mal gré, que l'instrument providentiel des conquêtes militaires du Saint-Siège, — que le précurseur de Jules IL
C'est le cas, ou jamais, d'user de ce terme. Si Ton voit l'œuvre de Dieu dans la royauté temporelle du siège romain, le coup d'État qui se prépare, l'homme qui va frapper ce coup, ^oni providentiels ; car ils avanceront terriblement cette création politique. — Providentielle aussi la fascination, qui, malgré leur méfiance acquise et naturelle, entraîna d'elles-mêmes les victimes à leur perte.
Cheminons avec l'armée ducale. Venu dlmola à Césène, où le duc demeura quelques jours, Machiavel le suivit, à un jour d'intervalle, jusqu'à Sinigaglia, « rispetto y dit-il, a la strettezza dello alloggiamento i^ . Cette circonstance n'explique pas que l'envoyé florentin pousse jusqu'à Rimîni, — cinq milles plus loin, — sa
première étape, au lieu de s'arrêter à Santo Arcangiolo, où les bandes du Valentin avaient couché la veille. Il fallait qu'elles eussent rendu le bourg inhabitable : motif qui se conclut de soi, vu leurs coutumes. Nous avons par la Legazione cet itinéraire : ■ — Castrocaro entre Imola et Césène, où notre auteur arriva le 13 décembre, et, depuis son départ de cette dernière ville, où il arriva le 27 du même mois, Rimini. Les troupes, on Ta vu, s'arrêtent à Santo Arcangiolo, d'où elles gagneront Fano, distant de quinze milles de Sinigaglia.
Dès l'aube du lundi 26, les troupes ducales se dirigeaient vers leur destination, incertaine pour Machiavel et pour la plupart de ceux qui suivaient de près ces intrigues. — Le duc allait-il à Ancône ou à Sinigaglia? « L'opinion hésita entre ces deux villes,» — écrit l'envoyé de Florence, à son départ de Césène. Lui, quel que fût le but précis de la marche, il hésitait de moins en moins dans ses suppositions. La conduite de César devenait plus claire, à mesure que la division et rafifaiblissement de ses ennemis, obtenus par sa politique, corroboraient des prévisions que la connaissance de son caractère suffisait à justifier. Seulement, où l'habileté de Borgia apparaît surtout, c'est dans l'incertitude qu'il laissa planer sur le choix de ses victimes. Machiavel savait par un de ces confidents que le duc employait à dire ce qu'il ne voulait pas dire lui-même, que Vitellozzo serait sacrifié.
César, en découvrant au secrétaire des Dix cette partie
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de son plan, rappelait que ce membre de la ligue était l'ennemi particulier de Florence, le défenseur de Pierre de Médicis expulsé, « un serpent empoisonné, la torche > de la Toscane et de l'Italie j>. Quant aux autres confédérés, la plupart du moins, il entendait les sauver pour avoir des amis à Rome, à la mort du pape.
Quelle qu'ait été la savante hypocrisie du Valentio, le mélange de confiance, d'incertitude et de défiances mutuelles, par lesquelles le basilic paralysa ses ennemis, il n'en est pas moins fort étrange que ceux-ci se soient rendus au fatal rendez-vous qu'il leur donna. Le vertige qui les abusa paraît injustifiable, et pourtant il n'est pas sans exemple dans les victimes de complots politiques en tout temps. On dirait que, comme le Jupiter antique, le sort aveugle ceux qu'il veut perdre.
Donc, l'auteur du plus inexplicable guetrapens que l'histoire ait enregistré, s'avance vers Sinigaglîa à la tête d'un petit corps d'armée, six mille hommes environ. Il traverse des pays parcourus par des bandes de force égale, à la solde des Orsinî, il vient s'établir au milieu d'elles, enlever et tuer à leur barbe leurs généraux.
Cette expédition est le modèle du genre, un spécimen achevé des pratiques que l'envoyé florentin, qui en fut
témoin, maximera dans sa théorie du Prince *.
i. Machiavel, Œuvres; Description du mode employé par le duc Valentin pour tuer Vitellozzo ViteUi, Oliverotto da Fermo, le seigneur Pagolo et le duc de Gravina Orsini, composée par Nicolas Machiavel.
Dans la matinée du samedi 31 décembre 1502, une troupe de cavaliers formait la haie de chaque côté de la route de Fane à Sînigaglia, au point où cette voie, resserrée presque tout au long de son parcours entre les montagnes, à droite, et la mer à gauche, aboutît à un pont. Sinigagliaest àcinq cents mètres de l'Adriatique, à moins de deux kilomètres de T Apennin. Une petite rivière longe le front nord de cette ville, à main gauche du voyageur, venant de Fano, puis, faisant un coude à l'ouest de la côte, borde le chemin jusqu'au pont qui y conduit : l'entrée de Sinigaglia, de ce côté, est un peu à gauche du pont.
C'est là que les gens d'armes du Valentinois s'étaient arrêtés, un rang adossé au cours d'eau, l'autre à la limite opposée du chemin, pendant que l'infanterie défilait pour occuper la ville et les environs.
Il y a là douze mille hommes, à peu près : deux mille lances, deux mille armures brillant au premier feu de l'aube, dix mille gens de pied dans leur bigarrure pittoresque, portant qui la coulevrine à main ou l'arquebuse, qui la pertuisane et la pique. Ces jupes écarlates à larges taillades, aux manches tailladées et bicolores, c'est l'infanterie italienne. Les longues chausses, le pourpoint court et serré aux amples manches, c'est la bande des Suisses, armés de la pique de Winkelried, ou de ces lansquenets dont Albert Durer immortalisa le type dans son Triomphe de Maocimilieri. Les lourds canons aux massifs affûts roulent à la suite, attelés de mules ou de
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bœufs que mènent en main, ou aiguillonnent au front, des paysans et des goujats.
Quel est le cavalier qui préside au défilé, réprimant la fougue d'un genêt andalou? La toque de velours noir en arrière, le justaucorps du même, avecla manche gauche aussi de velours noir, Tautre rejetée ou coupée à la hauteur de l'épaule et laissant passer la manche de dessous en damas blanc à crevés (comme dans le beau portrait du Palais Borghèse), ce costume indique César. Près de lui ses âmes damnées, don Michelotto, l'évêque d'Enna, chevauchent avec Tétat-major des affîdés, des sbires subalternes, et les trente stradiotes , grecs ou albanais, de la garde du duc.
Toutes ces dispositions étaient prises, et les familiers du Valentin avaient reçu les secrètes instructions qui devaient les compléter, quand, avec une faible suite de cavaliers, trois des confédérés parurent, se dirigeant vers le pont. Ils étaient sur des mulets, Paul et le duc de Gravina n'ayant que leur épée, et Vitellozzo désarmé, vêtu d'une cape ou manteau à capuchon doublé de vert. Le négligé de son vêtement, son attitude défaite, accusaient un abandon de soi-même surprenant chez cet homme terrible. On dit que, ayant prévu tout ce qui pouvait advenir, malgré le soupçon du piège, il y courut sans se dissimuler combien de chances contraires il avait dans cette partie. Il suffisait qu'il en eût une pour lui, et que ce succès éventuel le tirât d'une situation aussi fâcheuse que celle qu'il affrontait. II jouait le tout pour
le tout, sachant bien, par lui*mème, ce que pouvaient cacher les avances d'un ennemi. Il avait, en partant, confié à ses capitaines la fortune de sa maison, rappelé à ses neveux le souvenir des exploits de leurs pères.
Ils s'avancent vers César, qui fait quelques pas au devant d'eux, en leur rendant courtoisement leur salut.
Quelques propos s'échangent à la hâte. Aussitôt, selon le plan convenu, Vitellozzo (on conçoit qu'une telle escorte ne dût pas dissiper ses soupçons), Pagolo et le duc de Gravina, placés sous prétexte de sûreté et d'honneur entre deux affidés du duc, sont conduits à la ville.
Minutieusement relatés parle secrétaire florentin, ces détails donnent le frisson. La scène est vivante, on suit les victimes anxieuses, entraînées pourtant, comme par . une force irrésistible, sous le regard fascinateur du serpent.
Il manquait quelqu'un à César, — Oliverotto, qui passait en ce moment ses bandes en revue sur le bord de la rivière, devant les quartiers qu'il occupait avec elles.
Un coup d'œildu maître dit à Miohelotto ce qu'il reste à faire.
L'Espagnol a compris, il chevauche vers cette troupe : il avertit le chef d'envoyer ses gens ailleurs, — ces quartiers étant réservés aux soldats du duc. Il l'invite à rejoindre ses compagnons au logement de César. Le seigneur de Fermo se livre à son tour, et prend place dans la funèbre cavalcade.
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 peine descendus à l'habitation du Vaientin, les quatre confédérés sont conduits prisonniers dans une chambre secrète.
Cependant, les gens d'Oliverotto sont attaqués par le duc, leurs quartiers pillés. Ceux des Orsini et de Vitellozzo, postés à six milles de distance, apprenant le sort de leurs camarades, se sauvent en bon ordre.
Au premier moment, les soldats du duc commençaient à saccager la cité, quand Borgîa, avec sa décision rapide, arrêta le pillage et rassura les habitants.
Un ordre parfait régnait à Sinigaglia, pendant qu'on étranglait, le même soir, Oliverotto et Vitellozzo. Celui-ci était dévot à sa manière, — manière alors très commune. Avant de périr, il pria qu'on demandât pour lui au pape, qu'il savait le complice de son assassin, une indulgence plénière in articula mortis.
Le 18 janvier, tout était fini.
On avait gardé vivants jusqu'à ce jour Pagolo Orsini et le duc de Gravina, attendant ce que le Saint -Père ferait des membres de leur famille présents à Rome. Sur l'avis donné par Alexandre VI, les tueurs ordinaires du duc, qui venaient d'étrangler Vitellozzo et Oliverotto, tordirent le cou aux deux confédérés restants.
Ce complément de l'œuvre n'était vraiment utile, et surtout sans péril, que par la suppression du plus qualifié des Orsini. C'est ce qui le fit retarder jusqu'à l'arrestation du cardinal de ce nom.
D'abord on l'enferme à Saint-Ange. Gomme la confis-
cation est de règle en tel cas, sa fortune est inventoriée. Entre les valeurs figurent une créance de deux mille ducats, une facture de la même somme pour le payement d'une perlfi. Le pape décide que, jusqu'à ce que le montant de la créance et la perle lui aient été remis, le cardinal ne mangera pas. La mère d'Orsini apporte la somme; sa maîtresse, déguisée en homme, la perle. L'empoisonnement du captif clôt la liquidation.
Quand tout est fait à Sinigaglia, — Oliverotto et Vitellozzo étranglés, les deux Orsini attendant leur tour, — César mande le secrétaire au milieu de la nuit.
Deux heures sonnent aux horloges. Assez perplexe, — on le devine, — Niccolô trouve le duc dans une chambre nue, où projette des pans d'ombre sinistres la faible lueur d'un méchant flambeau, une de ces lampes classiques, en cuivre, à triple bec. César campe là plus qu'il ne gîte, dans un quartier général improvisé. C'est Taire du vautour.
On aperçoit fumer, à travers le vitrage plombé de la fenêtre, des restes d'incendie diaprant d'étincelles le ciel noir, au dernier r&le des orgies soldatesques. César a eu fort à faire d'arracher la ville à ses bandes.
Son costume est fantasque : pourpoint et chausses écarlates, collants, — une manière de fourreau. Le ton cru, l'adhérence de cet habit, accentuant Tanatomie du corps, dont il semble la peau plus que l'enveloppe, prêtent au satanique de l'homme. Il n'a au flanc que la dague, sur le pommeau de laquelle sa main gauche se
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crispe. Un empâtement boueux aux larges molettes de ses éperons, au vêtement de récentes macules, disent ses chevauchées parmi torrents et plaines fangeuses, en chasse des bandes ennemies. Un air de force bridée, attentive, dont le repos même est éveil, réprime la joie du triomphe : Toeil est froid, scrutateur, plongeant.
Le pauvre secrétaire se souviendra de cette conférence, et des paroles du duc, — savie e affezionatissime. On lit bien en son attitude le double effort de la vigilance et de la terreur comprimée. . . Il se verrait, non sans soulagement, remplacé, ou tout au moins assisté dans la mission quil remplit depuis deux mois. Au sortir de la terrible audience, « on juge à propos, écrit- il, que » vous envoyiez un de vos premiers citoyens en ces » conjonctures ». Un homme de condition, de plus de crédit que lui, et qui dégage sa responsabilité directe !
Aussi bienn'a-t-on passent! sans d'étranges angoisses sur son épaule la patte de velours du tigre.
Un peintre italien, M. Farusini, a reproduit avec une vérité pittoresque et intense une de ces scènes, où le diplomate désarmé subit, anxieux et attentif, les confidences, les effusions équivoques de son redoutable partner. Difficile partie I ... Le chétif Niccolô, assis au bord de son siège, tortille un de ses gants qu'il tient à la main, comme pour assurer sa contenance sous le regard d'acier de son interlocuteur. Il darde à la dérobée, dans ce
regard fouillant sa pensée secrète, un coup d'oeil non moins perspicace ^
Mais, quelles que soient ses évocations, Tart, même l'art dramatique, tirerait-il de cette terrible entrevue des effets égaux à ceux produits par la lecture des simples lettres qui la relatent? Il faut lire le discours du Valentin dans la xxi® épître de Machiavel. Comme le héros du coup d'État vante avec adresse le service rendu à la Seigneurie 1 Et comme, en invoquant ses bons offices, sous le miel des paroles, il sait, à des alliés hésitants, montrer la force qui les livre, la nécessité qui les contraint de se fier à lui ! De telles nuances se traduisent mal :
« — Di nuovo mi ripregô , che io scrivessi, che fussi contente fare ogni dimostrazione di essere suc amico, dicendo che al présente non vi aveva a ritardare paura, ne sospetto alcuno, sendo lui armato bene e h vostri inimici presi. >
Puis, il insinue que le duc Guid' Ubaldo d'Urbin pourrait bien se réfugier dans les domaines de la Répubhque, et qu'en ce cas la Seigneurie devrait le retenir captif... Machiavel, aussitôt, d'arrêter l'insinuation à mi-route. « L'honneur de la cité, dit-il, ne permet pas » de livrer le duc à Son Altesse. )> Ce qui oblige celle-ci à s'en tenir à sa première ouverture.
« — Dicendo io che non sarebbe délia dignità délia Città, che quelle liene dessine preso, che voi nol faresti mai, rispose