L'entrevue d'Imola, salon de
^80 LES MÉDIGIS.
che io parlavo bene, ma che li bastava che VV. SS. lo tenessino, ne lo lasciassino se lui no se ne accordava*. . »
Le duc recule, — on le voit, — le diplomate sait prendre ses avantages... Mais il n'est pas besoin de sa pénétration pour comprendre les périls de ce jeu avec un tel antagoniste.
Jusqu'au 21 janvier que dura la mission de Tenvoyé de la Seigneurie, la même lutte courtoise et serrée se poursuit, l'un pour appuyer de la peur qu'il leur fait la gratitude qu'il réclame des Florentins, l'autre pour ne pas les livrer à sa discrétion, pour leur garder quelques avantages, quelque liberté de décision dans l'étau du triomphateur qui les presse. Il faut ouïr les déclarations du Valentin : — < U ne s'est armé que pour l'Église, et non pour d'autres visées, non altrimentù » Il se pose en libérateur, en saint Michel-Archange, en démon... Son but est d'affranchir toutes les terres de l'Église des factions et des tyrans qui les troublent ou les oppriment, de les restituer au Saint-Siège, et de retenir pour lui seulement la Romagne, solum retenersi Romagna per se.
Politique dont le successeur d'Alexandre, quel qu'il soit, lui sera reconnaissant, délivré par lui du joug des Orsinî et des Colonna, qui pesait sur le Pape depuis des siècles. Parfois, c'est une maxime que recueille de sa bouche le futur auteur du Prince, c Écoutez;* comme dit Bossuet, c'est la maxime qui fait les grands hommes. > —
« Il faut tromper des ennemis perfides. — È bene » ingannare costoro che sono suit H maestri dé" tradi" » menti, »
Puis, en homme pratique, il parle aux Florentins une langue que leur génie commercial comprendra :
«... Se un anno fa fussi suto permesso aile Signorie Vostre uccidere Vitellozzo, disfare li Orsini, e questi altri aderenti, quelle harebbono fatto un obbligo dî 100 mila ducati, il che sendosuccessosanza spendio, fatica, o incarico vostro, fa un obbligo tacite, se non ci è in scriptis *... »
S'être débarrassé de ses ennemis en épargnant sa responsabilité et un million de francs, quel profit !
L'argument est péremptoire pour ces parfaits banquiers 1
Un génie inférieur à celui du secrétaire florentin eût mûri vite à étudier les combinaisons de savante astuce, d'énergie sans scrupule, dont sa mission près de César permit à Machiavel de pénétrer les trames sanglantes. Il a rendu sincèrement et (bien qu'il étonne, le mot est vrai) avec naïveté l'impression mêlée de terreur, de répugnance contenue, et aussi, il faut bien le dire, d'admiration, laissée dans son âme profonde par ses rapports avec le grand politique. On verra peu à peu se dégager un idéal de cette réalité repoussante, mais poétisée par l'imagination du théoricien d'État, poète à sa manière,
t. Lettere di Machiavelli. Londra, 1778, in-32, t. VII, lett. xxiii, p. 298.
28â LES MËDIGIS.
et patriote en des temps mauvais au patriotisme. Ainsi la laideuV diabolique s'idéalisa dans le Satan de Milton. Dès lors, sur ce type d'un bandit couronné par d'heureux crimes, Machiavel ne modèlera-t-il pas son Prince? Son rêve ne sera-t-il pas d'utiliser au profit d'un peuple une ambition égoïste et sans frein? Des apparitions j comme celle de Borgia ne passent pas impunément au regard pessimiste du sage.
Il importait d'insister sur ce drame de Sinigaglia pour éclairer de son vrai jour la figure de Machiavel. Forcé d'anticiper l'avenir (on tient à produire dans sa croissance intégrale la pensée -maîtresse de la politique à cette époque), nous devons suivre jusqu'au bout les déductions qui découlèrent, pour le témoin de ces scènes, des événements étudiés par lui de visu. Enquête profonde en résultats, et dont, vers la fin de la période qui nous occupe, les conclusions se formulèrent en deux livres immortels : — Le Prince (1515); — Les discours sur les Décades de Tite-Live (1516).
Tout d'abord, si l'on est frappé du court intervalle séparant la publication de ces deux livres, il sera permis peut-être de tirer de ce fait une induction favorable à leur auteur.
Après avoir résumé dans le premier les règles du gouvernement tel que le comportaient les principautés en voie de prévaloir sur les Républiques, le secrétaire florentin, dans le second, semble avoir tenu à honneur
d'indiquer sa vraie politique, dégagée des circonstances auxquelles il avait été contraint de Tassujettir. Ce but, il le poursuivra dans ses Décades^ élevant ainsi au-dessus de la pratique commandée par la situation momentanée de ritalie, sa théorie aux tendances républicaines sur la formation, le déclin, les conditions diverses des sociétés humaines. Sous ce rapport, le célèbre traité des Décades prélude avec éclat aux travaux du dix-huitième siècle, aux œuvres des Montesquieu, des Turgot, des Condorcet. Il est un véritable Esprit des lois et, dans la mesure du temps, un prodrome à V Essai sur les pro^ grès de F esprit humain.
Expliquons-nous sur ce terme de progrès ou plutôt de développement, marquons les limites auxquelles il s*arrête dans la conception de Machiavel, poussée à bout, systématisée dans les éternels Ricorsi de Vico. Suivant l'auteur des Décades :
d Les vaiiétés du gouvernement naquirent par hasard entre les hommes. Car, à Torigine du monde, les habitants de cette terre étaient rares ; ils vécurent un temps dispersés à la semblance des bétes ; depuis, les générations se multipliant, ils se réunirent, et, pour mieux se défendre, commencèrent à regarder parmi eux lequel était le plus fort et de meilleur cœur. Ils le firent leur chef et lui obéirent. D*où provint la notion des choses honnêtes et bonnes, différentes des pernicieuses et des criminelles. »
Le profond publiciste se pose dès Tabord, — on le voit, — sur le terrain purement naturaliste repris par la
2Si LES MÉDIGIS.
morale scientifique et relative, pour laquelle la règle éthique dérive du seul instinct social.
« Blâmantlesîngrats, honorant les reconnaissants, persuadés que les mêmes injures pouvaient leur ôtre faites, ils se décidèrent, afin d'éviter un pareil mal, à établir des lois, à ordonner des punitions contre les contrevenants, d'où vint la connaissance de la justice. »
De là l'élection d'un prince; c mais comme, depuis, » la principauté commença à échoir pa^r hérédité, non » par suffrages » , les princes dégénérèrent en tyrans : d'oti la révolte des meilleurs {pUimati) « en générosité, » grandeur d'ftme, richesse et noblesse » .
« La multitude, s'attachant à Tautorité de ces homnaes » puissants, s'arma contre le prince, et, après s*être » défaite de lui , leur obéit comme à ses libéra- » teurs. » Phénomène observé par Aristote pour les cités grecques, où l'aristocratie remplaça violemment la royauté, pour dégénérer elle-même en oligarchie. La démocratie naît d'une évolution nouvelle, au début de laquelle Machiavel indique, assez obscurément d'ailleurs, l'intervention fréquente, comme instrument intéressé des revendications populaires , du rvpawoç, ce type si voisin du démagogue, c En peu de temps, il en advint des grands {ottimatî) comme il en était advenu du roi, » — Machiavel dit du tyran (tiranno) ; mais ce terme n'a pas ici son vrai sens. Le tyran, tel que l'entendaient les Grecs, est désigné dans la périphrase suivante, se rapportant à cette nouvelle période :
«... Infastidita da' loro goyerni^ la moltitudine sife ministia di qualunque disegnassi in alcun modo offendere quelli governatori ; e cosî si levô presto alcuno che, con l'aiuto délia molti» tudine, li spense. »
Quoi qu'il en fût de cette intervention, que le peuple s'affranchît par lui-même ou échangeât la domination d'une race d'Eupatrides contre celle d'un Pisistrate, l'aristocratie se vit éliminée par le peuple. Mais celui-ci, parvenu de suite, ou peu après la chute du libérateur qui l'exploite, au gouvernement de lui-même, abuse de son pouvoir et retombe par l'anarchie sous le joug d'un seul... « Si ritoima di niiovo al principato; e da > quello^ di grado in grado^ si rivienè verso la » licenzia... E questo è il cerchio 7iel quale girando I tuite le repubbliche si sono govemate^ e si goverî nano K » Mais, à ce jeu, leur vitalité s'épuise et elles deviennent la proie d'un État voisin... « Toutefois, s'il » était possible d'éviter cette fin, on les verrait tourner » à l'infini dans ce cercle de gouvernements. »
Mais, entre ces gouvernements, ses préférences ne sont pas douteuses. Son idéal, par exemple, est l'opposé de celui du Dante. Quel qu'ait été le sentiment républicain du poète (il est incontestable au fond), son utopie césarienne le condamnait à subordonner l'autonomie de la Cité à l'unité de TEmpire. A côté du successeur de saint Pierre, l'héritier d'Auguste doit, selon lui, dominer le monde, chimère flottant d'une tyrannie de passage