‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 80 sur 167 · CHAPITRE XXIX · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIX

Ce sera le titre des Borgia d*a\oir représenté, d'une manière éclatante, avant les hypocrisies et les atténuations modernes, le type brutal du Pouvoir. Ils apportèrent à ce rôle, avec l'intense et franche énergie d'une barbarie très antérieure, les raffinements d'une époque réfléchie et complexe. Brillant et sinistre, Tégoïsme humain triomphe en eux. La loi naturelle du plus fort, contre laquelle la conscience de l'homme proteste seule (combien faiblement, avec quelle impuissance, hélas 1), présida si ouvertement à leur politique, que leurs actes éclairent la plupart des politiques. Il ne reste à Toptimisme, pour retrouver quelque moralité dans cette histoire, qu'à évoquer à Tappui d'une Providence la triste fin des Borgia, qu'à montrer l'araignée prise à sa toile meurtrière.

On sait cette fin. La Cantarelle vengea l'humanité.

Celte poudre blanche était d'un emploi lucratif.

ATait-il besoin d'argent? le pape vendait une charge, un chapeau, bientôt vacant et à revendre grâce à la précieuse poudre.

Or, dans la soirée du 18 août 1503, le Saint-Père et son fils s'étaient rendus à la vigne d'Adrien de Cornetto pour fêter la promotion de ce cardinal et de ses collègues, Jacques de Casanova et Melchior Copis. Un souper splendide était préparé, par ordre d'Alexandre. Mais un sommelier donna par mégarde à boire au pape et au Valentin du vin empoisonné réservé aux trois porporàti. Le père en mourut, le fils échappa; mais, dans la crise horrible qui épargna sa \ie, il perdit Toccasion de sauver son pouvoir bâti sur onze ans de crime.

Pendant qu'abandonné de sa cour, le cadavre d'Alexandre est livré aux ensevelisseurs, qui l'enfoncent brutalement dans sa bière trop étroite pour le corps hideusement noir et tuméfié, — plongé dans les entrailles d'une mule éventrée, le fils hurle ses tortures. Et, quand il revient à la vie, son pouvoir en ruine, ses convoitises déçues s'offrent à l'ambitieux terrassé d'un coup de foudre. Il avait tout prévu, sauf cette main-mise du Destin qu'il avait lui-même provoquée.

A l'histoire politique de rappeler en détail l'interrègne qui sépara la mort d'Alexandre VI et l'élection d'un Piccolomini, Pie III. Rome trembla quelques jours devant César relevé de son mal et réfugié à Saint-Ange avec des forces suffisantes pour se défendre, ou, tout au moins, pour lui permettre de sauver, en traitant, quelques épaves de sa fortune déchue.

Malheureusement pour lui, le nouveau pape, un vieillard, meurt après vingt-trois jours de règne. Un irapla-

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cable ennemi, un proscrit des Borgia, le cardinal de Saint-Pierre, devient Jules II : César, fugitif, prisonnier, puis se livrant aux Espagnols, s'en va mourir en Navarre, au siège d'une place obscure. L'œuvre de crime et de conquête qu'il a menée presque à fin pour lui, un pontife guerrier l'achève au profit de l'Église : Sic vos non vobis. . .

Cette tragédie de la mort d'Alexandre, que nous rapportons dans sa teneur traditionnelle, des autorités con^ sidérables l'ont contestée. Elle ne répugne pas cependant au caractère et aux précédents les mieux avérés des Borgia.

( On prétend que, dans un pressant besoin d'argent, il voulut hériter de ces cardinaux ; mais il est prouvé que César Borgia emporta cent mille ducats d'or du trésor de son père après sa mort : le besoin n'était donc pas réel. D'ailleurs, comment se méprit-on à cette bouteille de vin empoisonnée, qui, dit-on, donna la mort au pape, et mit son fils au bord du tombeau? Des hommes qui ont une si longue expérience du crime ne laissent pas lieu à une telle méprise. On ne cite personne qui en ait fait Faveu ; il parait donc difficile qu'on en fût informé. Si, quand le pape mourut, cette cause de sa mort avait été sue^ elle l'eût é(é par ceux-là mômes qu'on avait voulu empoisonner. Ils n'eussent point laissé un tel ciime impuni ; ils n'eussent point souffert que Borgia s'emparât paisiblement des trésors de son père... Enfin le journal de la maison de Borgia porte que le pape, âgé de soixante et douze ans, fut attaqué d'une fièvre tierce qui bientôt devint continue et mortelle. Ce n'est pas là l'effet du poison. On ajoute que le duc de Borgia se fit enfermer dans le ventre d'une mule. Je voudrais bien savoir de quel venin le ventre d'une mule est l'antidote. Et comment ce

Borgia moribond serait-il allé au Vatican prendre cent mille ducats d'or? Était>il enfermé dans sa mule quand il enleva ce trésor* ? »

Voilà bien Voltaire, et son bon sens narquois 1 Peutêtre, en raison même de cette sagacité, si bien en garde contre les on-dit des chroniqueurs et des conteurs de légendes, faut-il se défier de lui. A l'endroit des empoisonnements de grands seigneurs et de princes si aisément acceptés du vulgaire, l'auteur de VEssat sur les mœurs contrecarre volontiers les assertions les plus historiques.

On ne prête qu'aux riches, d'ailleurs : la réputation d'Alexandre VI n'a guère à gagner à s'alléger d'un forfait de plus. Mais, quelle que fût la cause de sa mort, rimagination populaire s'affola -sur sa dépouille en fantastiques récits traduisant bien l'immense retentissement de scandale produit par cette vie et par cette mort.

€ Quand il tomba malade, il se mit à parler de façon à faire croire à ceux qui ne connaissaient pas sa pensée, qu'il divagaait, tandis qu'il s'exprimait avec une parfaite connaissance de luimême. Ses paroles furent : « Je viens, tout est en règle, attends seulement encore un petit peu. » Il fut alors expliqué par ceux qui entendaient son secret que, dans le conclave après la mort d'Innocent, il avait fait un pacte avec le diable, et acheté la papauté au prix de son âme. Parmi les articles du pacte, il y « en avait un portant qu*il occuperait le Saint-Siège pendant douze ans, ce qui lui a été tenu, en effet, avec un surplus de

i. Voltaire, Essai sur les mœurs, etc., ch. cxi. — Le grave historien Ranke, si érudit et si sagace, croit au crime et à rempoisoiinement.

quatre jours. Il y en a aussi qui disent avoir vu sept diables dans sa chambre au moment où il rendit Tâme. Quand alors il fut mort, son corps se mit à entrer en fermentation et sa bouche à écumer, comme ferait un chaudron sur le feu, et ainsi dura la chose tant que le corps fut sur terre. Il gonfla aussi outi*e mesure, à n'avoir plus forme humaine et plus aucune différence entre largeur et longueur. On le transporta au tombeau sans grande cérémonie. Un portefaix le traîna du lit funéraire, avec une corde au pied, jusqu'au lieu où on l'ensevelit, car personne ne voulait le touchera »

César fut le précurseur, Jules II le Messie, ou plutôt le Mahomet, du royaume temporel du Saint-Siège. Vrai pape de l'Église militante^ il entrait dans les villes assiégées en vertu du droit canon. C'est le mot de notre Henri IV en pareil cas : appliqué au Père des Fidèles, au bon Pasteur, le double sens qu'il offre est plus exact et plus piquant.

Mais on n'a pas à dire l'instigateur de la Ligue de Cambrai qui unit contre Venise le Pape, l'Empereur et la France (1508), de la Sainte Ligue qui arma contre la France l'Empereur, le Souverain Pontife, Venise et Milan (1511). Ce prêtre à qui Ton attribue le plan de chasser les barbares, d'étendre des Alpes à la Sicile le royaume du Saint-Siège, ce rude Ligurien, à la bougrisque barbe, comme dit Rabelais avec son irrévérence expressive, sembla jaloux de résumer en lui les deux pouvoirs de conducteur spirituel et de guide temporel des peuples, le bras de Moïse qui combat, la main d'Aaron qui maudit. Il suffit

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