Pàbroni, lib. I, p
doucement sa vie, entre la perpétration d'un madrigal à Tobjet de ses feux plus ou moins platoniques et la lecture à des confrères d'académies, portant des noms de bergers, d'une docte dissertation sur un vase antique trouvé dans les fouilles du Champ de Flore ou de l'Aquilin ! Entre temps, à la suite d'un cardinal ou parmi les sigisbées d'une beauté à la mode, sous les grands pins d'une villa, au bruit des cascades et des jets d'eau, le monsignor eût prodigué les séductions de sa tournure, les fusées de ses concelli. Ou bien, devant un autel (le jour baisse, la tremblante lueur des cierges jette des miroitements subits sur les tons chauds d'une fresque, de béats et énervants arômes invitent à l'extase assoupie), le jeune prélat écoute, de sa stalle,les voix étranges des soprani tisser en complexes accords le thème savamment varié d'une fugue de sa composition... N'abusons pas de ce rêve hypothétiquement rétrospectif d'une imagination délicate et fatiguée. Mais cette fantaisie de Heine aide à compiendre l'atmosphère oîi il faut se tenir pour s'expliquer Léon X, et son attrait pour les fonctions du culte inséparables de la musique, — ce catholicisme, en un mot, cadre et décor nécessaires de ces pompes et de ces délicatesses.
Le pape redoutait les longs sermons, il n'accordait pas plus d'un quart d'heure au chapelain qui prêchait chaque dimanche devant lui. En revanche, au lieu des vieux chants de Grégoire ou d'Ambroise, il se complaisait à ouïr, à composer au besoin la musique des hymnes exé-
cutëes dans sa chapelle avec des soins minutieux. Les premiers artistes du temps y figuraient, ~ Gabriel Merino, depuis évêque de Bari ; l'archidiacre Francesco Paolosa ; Pierre Aaron de Florence, chevalier de Saiot- Jean-de-Jérusalem, chanoine de Rimini, auteur du traité intitulé : loscanella délia Musica ^ Alexandre Mellini, Florentin, dirigea le chœur. Les lettrés les plus célèbres reconstituaient sur le mètre d'Horace ou de Catulle, et avec leurs expressions mythologiques, pour le rituel intime du pape^ les proses de la Liturgie.
S'il ne pratiqua pas les arts du dessin, le fervent patronage que Léon étendit sur Tarchitecture, la statuaire et la peinture, fut autrement fécond que l'intérêt accordé par lui à la musique. Son genre de vie et, si je puis m'exprimer ainsi, l'éclat plastique dont s'entouraient la cour romaine et les classes élevées, leur goût croissant de représentations et de fêtes extérieures, partagé du reste par la foule* le disposaient merveilleusement à encourager tout ce qui enchante l'œil, tout ce qui favorise la perfection des formes.
Nous avons peut-être abusé des descriptions de cortèges et de fêtes. Ce côté extérieur de la vie sociale méritait pourtant d'être traité pour ce qu'il a de pittoresque et d'éloquent aux yeux. Léon X eut au plus haut point le culte de ces pompes oîi le sacré se mêle au profane sans répugnance, — admajorem gloriam... dirai-je Dei ou
1. Impr. à Venise en 1523. Voy. RoscoE, LéonX, t. II, ch. xxiv, p. 393; — Fabroni, Vit. L. X, p. 205.
LËON X. 341
Deontm? Si Ton n'appréhendait les redites, on suivrait sur les pas du médecin florentin Penni * la plus solennelle des théories pontificales, sous les arcs de triomphe, entre les riches tentures et les cartels mythologiques décorant les palais et les maisons. C'était le 11 avril 1513, fête de saint Léon le Grand, à l'occasion de la prise de possession de la basilique de Saînt-Jean^de-Latran, métropole de toutes les églises du monde. Notre guide ne fait grâce de rien: ordre de la cavalcade, costumes, statues et bas-reliefs antiques et modernes, colonnes, chapiteaux et architraves des arcs de triomphe, tapis historiés de figures, étoffes de velours aux milîe teintes, brocarts d'argent et d'or.
Ce ne sont que festons, ce ne sont qu'astragales.
Sous ces arcs élevés par de riches particuliers (le banquier Agostino Chigi entre autres), par des corporations de marchands (celui des Florentins est splendide), il y a des tableaux de maîtres représentant des actes de la vie de Léon ou des allégories à sa .gloire, comme instaurateur de la paix, protecteur des études, régénérateur des arts. Toutes sortes d'allusions héraldiques, force lions variés de posture, unis aux palle^ au lys, au joug, emblème choisi par le pape avec cette
1. Alla clarissima signora et madonna» madonna Contessina, del magnifico Piero RidoUi consorte et del summo pontefice Leone X carnale germana, maestro Jo. Ja. Penni, medico Florentino, S. P. D.
3i2 LES MÉDICIS.
devise scripturaire : Jugum meum suave esty et omis meum levé.
Ce tableau naïf est à lire dans sa teneur , et parce qu'il fait assister à la fête, et pour le sincère enthousiasme qu'il traduit et dont Penni n'est que l'interprète fidèle. Ces triomphes sont des œuvres d'art en action, une affirmation dans la vie extérieure de la synthèse du beau symbolisée dans un homme.
Tous les Dieux païens ont leur statue. Ils sont là comme en famille^ côte à côte avec leurs successeurs, enveloppés, les uns et les autres , humbles pêcheurs galiléens, demi-Dieûx de l'Olympe, dans les mêmes magnificences théfttrales. Vénus elle-même maintient ses droits. € Sur la boutique de maître Antoine de San Marino *, orfèvre, on remarquait une statue de cette déesse en marbre; au-dessous était écrit en lettres d'or ce vers :
Mars fuit, est Pallas, Gypria semper ero.
< Mars fut, Pallas est ; moi, Cypris, je serai toujours. » Cette devise faisait allusion au distique suivant, placé sur l'arc dressé par Messire Chigi :
Olim habuit Cypris sua tempora, tempora Mavors Olim habuit, sua nunc tempora Pallas habet.
d Cypris eut jadis son temps, Mars aussi, maintenant Pallas a le sien. »