‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 96 sur 167 · Jan. Vit. Cast., etc., st · texte numérisé non relu

Jan. Vit. Cast., etc., st

farce d'Aristophane, parfois si grossière. Mais j'avoue goûter peu les anecdotes des biographes du pontife touchant la pléiade des mauvais versificateurs, bouffons ou sottement vaniteux, qui servaient de passe-temps à Jean de Médicis. À leur tète s'avance le glouton Camille Ouerno, revêtu par le pape lui-même du titre d'archipoète. Pendant qu'elle dîne, Sa Sainteté fait passer quelques morceaux de sa table à ce malheureux assis près d'une fenêtre de la salle. A sa suite, on remarque, avec Tarasconi, le musicien ridicule, Jean Gazoldo, Jérôme Britonnio, et le fils dégradé du célèbre historien Poggio, — cynique, celui-là, non dupe, — une manière de Neveu de Rameau, compensant ses déboires par une large consommation de boudins de paonl... Mais le poète des poètes, sérieux entre les sérieux, convaincu de sa gloire et de la sincérité des hommages qu'elle reçoit, c'est Baraballo, gentilhomme de Gaète, imposant sexagénaire aux nobles traits, à la belle chevelure d'argent.

Ce niais solennel — priidhommesque — vaut à lui seul les autres grotesques réunis. Aussi le pape eut-il l'idée de renouveler pour lui le triomphe de Pétrarque.

Le roi de Portugal Emmanuel venait justement de lui envoyer un superbe éléphant, le premier mené à Rome depuis les Césars. 11 servira de monture au Lauréat.

Après que l'imperturbable Baraballo a récité devant la cour assemblée ses plus exhilarantes insanités, il est huche sur l'animal, dans la cour du Vatican, pour être

346 LES MÊDIGIS.

conduit au Gapitole. Le pape regardait d'une fenêtre.

Un nombreux cortège, écrivains, artistes, accourus pour la cérémonie, y figuraient bizarrement accoutrés autour du triomphateur, drapé d'un manteau de pourpre brodé de palmes d'or. Par malheur, il ne put aller plus loin que l'entrée du Pont Saint-Ange. Effrayé du bruit de la foule et des détonations d'artillerie, le pachyderme secouait étrangement le nouveau Pétrarque, et refusait d'avancer.

Un portrait est tenu de reproduire les défauts du modèle. Il garde^ s'il l'a fait, une autorité documentaire assurée, malgré le sentiment de l'interprète, inévitablement personnel, quelque soin qu'il ait pris de traduire avec scrupule. Selon que cet instinct serre d'une approximation plus exacte, et sans en omettre aucun aspect, la réalité vivante, on réussit mieux à la reproduire, également éloigné de la caricature et de l'idéalisation. A des physionomies ondoyantes et diverses, comme celle de notre héros, cette règle s'applique surtout. Dénuées de ce que la langue spéciale de l'art nomme parti-pris, composées de lignes brisées et enchevêtrées, elles ne présentent aucun de ces traits qui, isolés, par là môme outrés, permettent de retrouver le modèle. Le caractère de Jean de Médicis n'offre pas cette facilité : il n'a rien d'énergiquement accusé ; nulle face ne ressort, ne s'impose. Il ne vaut, si je puis dire, que par l'ordonnance de détails intéressants, mais tous, ou à peu près, d'une même importance relative : nulle

qualité n'y exerce une suprématie absorbante et complètement attractive; nulle faiblesse n'y provoque de violente répulsion. On peut, jusqu'à un certain point, comme Montaigne aima Paris, l'aimer en ses verrues.

Cette figure, avec toutes ses ondulations, attire le curieux en quête du dessous des choses plus que de leurs apparences bruyantes, car, comme ces choses mêmes, vues au fond, sous leurs fluctuations inconsistantes, elle ne rebute par aucun angle l'observateur désintéressé.

Tandis qu'elles vont, ces apparences, à grand fracas, à coups d'État et d'éclat, semblant apporter des solutions nouvelles (et elles en apportent à certains égards, au point de vue de l'assiette matérielle des sociétés), la culture raffinée de l'esprit et de l'imagination, l'étude sagace, l'aperçu sans illusion des réalités d'un monde à jamais livré à l'à-peu-près brutal des forces, la contemplation supérieure, ce pourchas du savoir pour le savoir, de l'art pour l'art, de la pensée pour la pensée, se continuent sous les évolutions de l'histoire en des centres d'élite, transportés çà et là, développés plus ou moins selon la clémence variable des milieux. Féconds pour amplifier et transmettre le trésor intellectuel de l'humanité, seraient-ils stériles, ces centres où s'élaborent et les théories dont l'application centuple la puissance productive du travail, et les œuvres esthétiques d'où le type humain, éternel modèle de l'individu concret et borné, s'élève par une abstraction sublime en grandeur, en

348 LES MÊDIGIS.

sympathie, en beauté? La part de Marthe n'est pas mauvaise. Loin de nous tout mysticisme énervant, comme toute infatuation aristocratique et pédante 1 Mais Marie aussi a la bonne part : elle doit la garder.

La lueur morale éclairant désormais les penseurs amants de la forme, les plus étrangers aux appréciations de la pratique sociale étaient au-dessous des horizons du seizième siècle. Mais l'adage de la sagesse polythéiste (contrarié ou étouffé chez certains par Yhomo homini lupus), — Yhomo sum, humaninihila mealienumputo^ constituait-il le plus souvent leur credo^ vague encore, mais conscient en quelque mesure ? — Il serait téméraire de l'affirmer.

Dans l'hypothèse la plus favorable, on ne saurait s'étonner qu'il ne pût conduire et féconder la pratique. Quelle transition d'une élite numériquement si faible aux classes réellement dirigeantes : princes, seigneurs, juristes 1 Celles-ci se trouvaient, sous l'aspect intellectuel et moral, presque au niveau, de la masse. La théologie chrétienne était encore pour longtemps le régime spirituel ou l'attache d'habitude du grand nombre.

L'oligarchie placée à la tête du clergé n'avait prise sur les faits, elle ne pouvait exercer d'influence politique et sociale que sous le couvert d'un culte qu'elle dut bientôt défendre contre une forme rivale du christianisme. A ces efforts, au recrutement nouveau qu'ils exigèrent, elle gagna un regain de foi qui coupa court, en apparence pour quelques-uns, réellement pour la majorité de ses

membres, aux tendances sceptiques de la seconde Renaissance platonicienne et aristotélique.

Au moment oîi nous sommes, avec les convenances indispensables à son rôle officiel, Léon X, — peu d'années avant le coup de foudre de Luther, — semble porté par ces aspirations à la limite extrême des licences compatibles avec son poste dans l'Église. Est-ce à dire qu'il pouvait lui permettre des propos comme celui-ci, au fort de la vente des Indulgences : « — Admire, cher Bembo, combien cette fable du Christ nous rapporte?» Je crois plutôt le nouvelliste Bandellp, quand il assure qu'en apprenant les premières thèses soutenues par Luther sur ce sujet, le spirituel Médicis, l'amateur des joutes de l'esprit, ait pu s'échapper à dire au Maître du Sacré Palais, Silvestre Pierio : « — C'est un beau génie > que cet augustin, et les plaintes contre lui sont jalou- )) sies de moines (invidie fratesche) I »

Je ne m* étonne pas davantage d'un troisième mm, non moins rebattu que les deux précédents. Les paroles qu'on prête à Léon sont au moins dans la donnée de son i caractère et de son tempérament, dans la mesure qu'il pouvait se perrpettre sans trop de péril. Je ne saurais partager en ce point l'opinion de Bayle : la narquoise bonhomie de l'illustre critique s'y fait trop beau jeu. « On rapporte, assure-t-il, un autre conte, qui est exposé » à la même batterie que le premier. On a dit que » Léon, ayant ouï disputer deux hommes, dont l'un » niait et l'autre affirmait l'immortalité de l'âme, pro-

350 LES MÉDIGIS.

Tf nonça que Taffirmative lui semblait vraie, mais que » la négative était plus propre à donner de Tembon- » point. «

Cette pointe voltairienne ne paraît pas hors de place dans Tâge de ce mi-Arouet d'Érasme. Elle s'accorde d'ailleurs parfaitement avec la situation tenue par l'école d'Aristote dans ce débat qui va occuper la prochaine session du concile de Latran. Ne. verrons-nous pas bientôt Pomponace, le plus éminent des théoriciens de Padoue, soutenir que Tâme est mortelle d'après les données de la raison, immortelle de par l'autorité souveraine de la Révélation ?

Assurément, les penseurs qui soutenaient cette thèse dualiste penchaient au moins, s'ils ne s'y arrêtaient pas tout à fait, pour la mortalité de l'essence intelleclive de l'homme. Affirmerait-on que certains ne la soutinssent pas comme un pur jeu d'esprit compatible avec l'orthodoxie la plus sincère? La raison humaine, même aujourd'hui, a de ces abîmes d'équivoques et de contradictions.

Venons au protecteur des arts plastiques, à l'ami de * Sanzio, sans oublier le poète. Latiniste accompli, et dont les lettres ne déparent pas les recueils épistolaires de Sadolet et de Bembo, il a peu cultivé la Muse, — adorée (c'était de famille). On cite de lui des impromptus improvisés à table, et ces iambes d'un style ferme et précis, inscrits à Florence sur le socle d'une statue de Lucrèce :

In Lucretiœ statuam.

« Je succombe de mon gré, ayant ce fer fixé dans mon sein : il me plaît d'avoir fait cela de ma main ; nulle héroïne n'accomplit cette action plus promplement pour l'honneur de sa virginité. Il me plaît de regarder mon propre sang et de l'invoquer par ces âpres exécrations.

> 0 sang plus corrosif en moi que le venin colchique, par lequel le chien du Styx ou l'hydre féroce semblent torturer mes membres par une atroce peine, coule, peste, et retourne en vieux poison : sors, amer virus, à moi odieux et funeste, parce que tu as fait ce corps élégant et aimable.

> Et cependant, Lucrèce n'avertit-elle point ses concitoyennes d'être toujours douées de pudeur et de chasteté, et de garder leur foi entière à leurs maris ? Car c'est la grande louange du peuple de Mavors, que les femmes se réjouissent de leur chasteté, et s'étudient à plaire aux hommes plutôt par cette gloire que par la beauté et la grâce. Ainsi il m'a plu de confirmer ceci par ma mort, même cruelle : — L'âme pure doit être aussitôt arrachée à la garde d'un corps souillé ^ »

Page 1