‹ Les Médicis (volume 2)Chapitre 97 sur 167 · Libenter occumbo, mea in prœcordia · texte numérisé non relu

Libenter occumbo, mea in prœcordia

Âdactum habens fernim ; juvat mea manu Id prœstitisse, quod viraginum prius NuUa ob pudicitiam peregit promptius ; Juvat cruorem contueri proprium Illumque verbis execrari asperrimis.

Sanguen mi, acerbius veneno Golchico, Ex quo canis Stygius, vel Hydra prœfcrox Ârtus meos compegit in pœnam asperam, Lues flue, ac vêtus reverte in toxicum ; Tabès amara, exi, mihi invisa et gravis, Quod feceris corpus nitidum et amabile.

Nec intérim suas monet Lucretia Giveis, pudore et castitate semper ut «Sint prœditsD, fidemque servent integram Suis maritis, cum sit hœc Mavortii Laus magna populi, ut castitate feminae

Sfi'i LES MËDIGIS.

Il faut joindre à ce spécimea de ses talents littéraires et quelques vers latins bien frappés, souvent composés in promptu, et les épîtres, les brefs de lui recueillis entre ceux de ses secrétaires.

Mais on n'aurait ainsi que la moindre part de son œuvre dans le champ des lettres, où Léon X apparaît surtout comme instigateur. Il préside avec amour au travail de fouille et de récolement par lequel se reconstitua le trésor des productions antiques ensevelies dans les archives des couvents. Son activité réellement catholique^ universelle sur ce point, rayonna du sud au nord corame celle d'un nouveau saint Grégoire. Mais ce n'est plus la foi qu'à rinstar des missionnaires de ce grand fondateur de la Catholicité, ses envoyés ont charge de répandre. Ces découvreurs, patients Colombs d'une autre Atlantide, à demi submergée, ils vont sondant, sous l'alluvion des âges, les mystères du palimpseste, les dépôts oubliés de l'érudition et de la poésie païennes. Aussi bien, pour compléter leur écrin littéraire, pour quelques pages de Cicéron ou de Quintilien, ils dispensent au besoin, avec une prodigalité grosse de périls prochains, les valeurs de la banque romaine, la grande et la petite monnaie des Indulgences.

Et ce n'est pas seulement sous la forme du Livre que

Laetentur, et viris mage ista gloria Placere studeant, quam nitore et gratia? Quin id probasse caede vel mea gravi Lubet, statim animum purum oportere cxtrahi Ab inquinati corporis custodia.

s'opère cette résurrection, sous le patronage de Jean de Médicis.

L'édifice antique sous son double aspect, Taustère majesté du peuple-roi, Texquîse sobriété de l'art grec, — ces colosses de pierre profilant sur le ciel bleu leurs sombres assises : thermes, arcs triomphaux, aqueducs, noires substructions des é'gouts marquées du cachet utilitaire et gigantesque d'une persévérante édilité, et, à côté, dans ce Vélabre, plein de terreurs nocturnes, sorte d'ossuaire architectural où la marée montante des siècles a stratiflé ses couches, l'élégance hellénique de la rotonde de Vesta ou du temple de la Fortune Virile, — ce tragique ensemble signalé par Pétrarque, et qui émouvait déjà la vague intuition de Rienzi, Rome païenne, soulevant avec la Grèce, son institutrice et sa captive, le couvercle de son sépulcre, Rome se révélait peu à peu à ses adorateurs.

Cependant, au-dessus de cette Josaphat d'un monde, émergeaient les Déités de la Fable, les types célèbres de la statuaire antique, l'Apollon du Belvédère, et l'œuvre, décrite par Pline,. d'Agésander de Rhodes et de ses fils Athénodore et Polydore. Félix de Frédis, en 1506, a découvert dans sa vigne ce drame de marbre du Laocoon, et les poètes romains l'ont salué de leurs hymnes dans une fête solennelle.

« Que célébrerai-je d'abord par mes éloges, s'écrie Sadolet, le malheureux père ou sa double postérité, ou les serpents au terrible aspect^ s'enroulant dans leurs replis ondulés^ ou la

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queue et les fureurs de ces dragons, et les blessures qu'ils infligent, et ces douleurs^ qui, dans un marbre mort, semblent vivre d'une vraie vie ? »

Vulneraque et verôs, saxo moriente, dolores 1

Ge culte trouva son pontife. Par une association féconde, Léon X, au début de son règne, rencontrait, pour réaliser sa pensée rénovatrice, le génie synthétique et exquis du vrai représentant dans l'art de la seconde Renaissance à son zénith.

Tout semble dit sur Raphaël, non moins grand, bien que d'une grandeur plus discrète, plus apaisée, que celle de Michel-Ange. Par là, sans doute, par ce côté plus discipliné, plus impersonnel, de sa nature, le peintre des Sta)îze se prêtait mieux que celui de la Sixtine à mener, en quelque sorte des hauteurs de son imcomparable esprit, le chœur triomphal des interprètes du Beau, « Il avait su, dit Vasarî, établir une telle harmoj nie entre les artistes de son école, que jamais le » moindre démêlé, la moindre jalousie, ne vint troubler » la durée de cette union. Ce rare accord était produit » par son talent et son caractère... et par ces qua- » lités heureuses qui lui gagnaient tous les cœurs, au ^> point que, non seulement les hommes, mais les ani- » maux eux-mêmes Taffectionnaient. »

Cette unité dans le caractère et dans le talent justifient la préférence qu*il obtint sur Michel-Ange de la part de Jean de Médicis«

Il s'offrait naturellement au choix spontané du pape comme artiste favori, comme instaurateur et guide de son œuvre de régénération plastique.

Les rapports de Léon et de TUrbinate, sous ce double aspect, peuvent se résumer en deux dates.

La première, — 1513, — le montre saisi par la pensée du nouveau règne, prêtant Tessor de son génie à l'apothéose de son protecteur. Il peint dans une chambre du Vatican, en face de sa fresque : Héliodore chassé du temple^ — Saint Léon arrêtant la marche d'Attila. Éblouis par le glaive flamboyant de l'Ange, le Fléau de Dieu et ses cavaliers, à Tarmure d'écaillé, reculent devant le saint pontife, qui n'est autre que le portrait équestre de Léon X. Il s'est placé lui-même derrière son maître, en porte-croix.

En 1516, un bref le nomme, sur la recommandation de Bramante mourant, architecte en chef de Saint-Pierre et surintendant des antiquités et des fouilles archéologiques de Rome. « Comme il m'a été rapporté, lit-on )) dans ce document, que les marbriers emploient in- » considérément et taillent des marbres antiques sans » égard aux inscriptions qui y sont gravées, et qui sont )) des monuments importants à conserver pour l'étude !> de l'érudition et de la langue latine, je fais défense.. • » de scier ou de tailler aucune pierre écrite sans votre » licence, sous peine d*une amende de cent à trois cents » écus d'or. »

Nous avons le rapport où Rappaël expose ses vues sur

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sa mission. L'érudit apparaît en cette pièce, non moins que l*architecte-ingénieur (au sens le plus technique), et, par-dessus tout, l'adepte enthousiaste et hardi du culte professé par Léon X plus que le catholicisme rigide. Il s'y montre comme son coreligionnaire et, pour ainsi parler, son ministre au département du Beau.

C'est en dirigeant'ces fouilles que le Sanzio vit un des premiers les peintures des thermes de Titus, dont il sut si bien s'inspirer.

a II est beaucoup de gens, — dit-il, — Très Saint Père, qui mesurent à leur petit jugement les grandes choses écrites des Romains, touchant leurs armes, et de la cité de Rome, touchant Tart merveilleux, les riches ornements, et la grandeur de ses édifices, estimant ces choses plutôt fabuleuses que vraies. Il n'en est pas ainsi pour moi. Car, considérant d'après les restes qui se voient encore des ruines de Rome, la divinité de ces génies antiques, je n^estime pas hors de raison de croire que bien des choses nous paraissent impossibles, qui leur étaient très faciles. Aussi, ayant été fort studieux de ces antiquités, et n'ayant pas mis peu de soin à les rechercher minutieusement et à les mesurer avec diligence, et, lisant les bons auteurs, à confronter les œuvres et les écrits, je pense avoir obtenu quelque notion sur Tarchitecture antique. Ce qui, d'un côté, me procure un très grand plaisir à raison de la connaissance d'un objet si excellent, et, de Tautre, une très grande douleur, voyant, en quelque manière, le cadavre de cette noble patrie, qui a été la reine du monde, ainsi misérablement lacéré. C'est pourquoi, si pour chacun est un devoir la piété envers les parents et la patrie, je me tiens obligé de consacrer toutes mes chétives forces, afin que, le plus qu'il se peut, reste vivant un peu de

l'image et comme de Tombre de celle qui, en vérité, est la patrie uaiverselle de tous les chrétiens, et^ pour un temps, a é(é si noble et si puissante, que déjà les hommes commençaient à croire qu'elle seule sous le ciel était supérieure à là fortune et, contre le cours naturel, exempte de la mort et destinée à durer perpétuellement. Mais il semble que le temps, comme jaloux de la gloire des mortels, et ne se fiant pas seulement à ses propres forces, s'accorda avec la fortune et avec les profanes et scélérats Barbares^ lesquels, à la rongeante lime et envenimée morsure de celui-ci, ajoutèrent la fureur impie, et le fer, et le feu, et tous les moyens qui suffisaient pour la ruiner. Aussi ces fameuses œuvres, qui, aujourd'hui plus que jamais, seraient florissantes et belles, furent par la rage scélérate et le cruel assaut d'hommes malfaisants, ou plutôt de bêtes sauvages, brûlées et détruites. Gela toutefois ne vint pas au point qu'il ne restât presque la structure {machina) du tout, mais sans ornements, et, pour ainsi dire, les os sans la chair. Mais pourquoi nous plaindrions-nous des Goths, des Vandales et d'autres tels perfides ennemis, si ceux qui, comme pères et tuteurs, devaient défendre ces pauvres reliques de Rome, ceux-là mêmes se sont longuement appliqués à les anéantir? Gombien de pontifes, Très Saint Père, qui avaient le même office possédé par Votre Sainteté, mais non le môme savoir, ni la môme noblesse et grandeur d'âme, ni cette clémence qui la fait semblable à Dieu, combien, dis-je, de pontifes se sont appliqués à ruiner les temples antiques, les statues, les arcs de triomphe et autres édifices glorieux ! Gombien ont soufi'ert que, seulement pour recueillir de la terre pozzolana^ ils fussent attaqués dans leurs fondements I Ainsi, un peu de temps après, ces édifices sont tombés à terre. Gombien de chaux a été faite avec les statues et les ornements antiques I Aussi, — oserai-je le dire? — toute cette Rome neuve, qui maintenant se voit, pour vaste qu'elle soit, et pour belle, pour ornée de palais, églises et autres édifices qui la couvrent, elle est toute construite avec la chaux des marbres antiques, et je ne puis me rappeler sans compassion

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que, depuis que Je suis à Rome (et il n'y a pas onze ans), tant de chefs-d'œuvre ont été ruinés > I... »

Il reste à apprécier Jean de Médicis comme chef du catholicisme, et comme prince temporel au moment où cette qualité, depuis la vraie fondation du royaume terrestre de l'Église, devient pour quelque temps prépondérante.

Le propre de l'homme et du milieu qu'il représente, c'est qu'ils n'imposent pas tout d'abord ce double examen. Tant la mission intellectuelle de Léon éclipse à première vue son rôle politique et ecclésiastique, subordonné, dans ses goûts comme en fait, aux jouissances qu'il rencontra dans l'active protection des travaux de l'esprit !

Ce n'est pas qu'il soit demeuré étranger aux intérêts du pouvoir spirituel liés de si près à la prospérité matérielle du domaine romain. Il termine le cinquième concile de Latran ouvert par Jules II : il réconcilie à l'Église les derniers cardinaux dissidents du conciliabule de Pise. Il signe, en 1516, avec François P', le célèbre concordat qui modifie si profondément la constitution semi-républicaine de l'Église gallicane, au profit, et du roi qui, investi du droit des chapitres, nommera désormais les évèques, et du pape qui jouira sans conteste de nombreuses taxes et de nombreux revenus. Chacune des par-

1 Vasari, V. rfi RaffaeL — Ch. Clément, ïd. — Aubin, Vie de Léon X» — RoscoE, id.f t. IV, Append., p. 474. — Francesconi, Discorso alV Accademia Fiorentina; Firenze, 1799 : Raffaello d'Urhino a Papa Leone X.

ties, — on Ta dît, — donna ce dont elle n'avait pas la disposition légitime. Mais Léon provoqua, par un scandaleux abus des indulgences vénales, une révolution religieuse qu'il ne songea pas plus à prévenir qu'il n'était capable de l'arrêter, une fois déclarée. A cet égard, il mourut à propos (à quarante-quatre ans), pour sa gloire, pour l'unité de son rôle supérieur qu'il garda jusqu'au bout. Entre la Réforme, iconoclaste et anarchique, et le Papisme systématique, adverse à la société moderne, et qui va s'édifiant d'Adrien VI, son successeur, à Pie IX, il n'y aura plus de place pour un Léon X.

Un catholicisme transformé, ou plutôt neutralisé par le scepticisme discrètement progressif de ses chefs, ayant pour cardinaux (il en fut question), sinon un Copernic, un Érasme, du moins un Raphaël, sauvait l'Europe d'un déchirement funeste. Laissant la seconde Renaissance porter ses fruits naturels d'émancipation successive, sans manquer d'un Voltaire (je le vois possible sous la pourpre du Sacré-Collège), elle épargnait au monde Calvin et Loyola.

En tant que gouvernant temporel, Léon X manqua de grandeur. Il resta le Médîcis des Ricordi, trop absorbé par de mesquins calculs domestiques, et bien au-dessous de Jules II comme Italien»

Sous ce rapport, la personnalité du membre le plus en vue de cette famille présente une lacune, aux dépens du patriotisme si marqué dans l'instigateur de la Sainte Ligue. Au moins le but d'expulser lé Barbare est-il trop

souvent sacrifié par Léon à des combinaisons de famille. En ce caractère complexe, dénué des arêtes rigides de Thomme d'action, le côté cosmopolite, humain, du spéculatif, du Mécène généreux, contraste entre temps avec les petitesses du bourgeois spéculateur et tracassier. Mais, — il faut l'avouer à sa décharge, — aux violences perfides des grandes monarchies, qui ne se donnent plus guère le mal de se parer des couleurs d'une fausse chevalerie (la toile d'honneur est d'un tissu lâche, disait Gonzalve de Cordoue), Léon X, parvenu du comptoir, opposait ses pratiques traditionnelles. Ces cautèles, mollement suivies d'ailleurs, devaient chatouiller, malgré qu'il en eût, l'amour-propre de ce roturier, fier de sa lignée florentine de marchands et de ban* quiers.

Il faut les saisir dans le double jeu par lui pratiqué entre la France et l'Autriche-Espagne sous Louis XII et François l".

Ces intrigues, au service de sa situation domestique, mais aussi de la sûreté de ses possessions, motivent le va-et-vient de ses alliances.

On le voit d'abord, dès son avènement (1513), s'unir aux Espagnols contre les Vénitiens, alors amis de la France. C'était se prononcer indirectement contre elle, d'ailleurs séparée de l'Église en ce moment, à raison du concile schismatique de Pise.

Par la déclaration signée à Gorbie le 26 octobre de la même année, Louis XII se réconcilie avec Rome : le

pape n'en persiste pas moins dans ses fluctuations politiques. Faisant d'une part épouser à Julien, son frère, Philiberte, sœur de Louise de Savoie, mère du futur roi de France, François d'Angoulême, il engage, de l'autre, par son envoyé Bembo, Venise à s'accommoder avec l'Empire et l'Espagne. A Tavénement de François P', il refuse de traiter de la paix avec lui. Puis, quand ce prince a passé les Alpes, il défend à Laurent, fils de son frère Pierre, d'attaquer les Français. La victoire de Marignan, la conquête du duché de Milan sur Maximilien, fils de Louis le More, le déterminent à s'allier à la France par la convention de Viterbe (13. octobre 1515), suivie, deux mois après, de la conférence de Bologne et du Con* cordât avec le monarque très chrétien.

En 1518, ses rapports semblent intimes avec le roichevalier. Laurent, le neveu de Léon, vient d'épouser une Bourbon, Madeleine de la Tour d'Auvergne et de Boulogne,

Les perplexités du pontife redoublent ; elles se justifient, du reste, mieux que Jamais, quand, maître des Espagnes, des Flandres et des Siciles, Charles d'Autriche occupe le trône des Césars vainement ambitionné par François de Valois. Aux principautés italiennes prises entre ces deux colosses, la situation imposait une politique en partie double qui prévînt à leur profit, ou neutralisât tout au moins dans ses suites, le choc entre ces deux puissances. Avant tout, le pape s'assure l'appui de quelques bandes suisses, puis traite avec François 1"

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sur la base d'un partage du royaume de Naples entre la France et Rome ; enfin, tout à coup, il se retourne vers Tempereur (8 mai 1521, l'année de sa mort) : François Sforza, second fils du More, aura Milan ; Charles, Naples; le pape, Parme, Plaisance, Ferrare. Le premier août, il déclare la guerre, gui amène l'expulsion des Français de Milan : Prosper Colonne mène contre eux les forces combinées de Léon X et de Charles-Quint:

Cette inconstance politique s'expliquerait par la position du souverain temporel de Rome entre le roi de France et l'empereur ; mais cet état périlleux n'en fut pas la seule cause. Elle doit pour beaucoup être attribuée aux ambitions de famille du Médicis.

Deux buts sont constamment devant ses yeux :

Ressaisir pour sa famille dans sa ville natale cette prépondérance qui, sous Laurent le Magnifique, toucha de si près à la domination princière (cette autorité sur la République, l'obsession de ses parents, autant que ses aspirations propres , lui impose de la poursuivre à tout prix) ;

Découper, arrondir parmi les mobiles linéaments de la carte d'Italie quelque principauté pour un des siens.

Depuis le 22 septembre 1502, Pierre Soderini gouvernait Florence comme gonfalonier perpétuel. Nature prudente et sage, mais d'une énergie au-dessous des exigences de sa situation, ce modéré mérita-t-il tout à fait le stigmate de faiblesse, dont Machiavel Ta marqué

pour la postérité * ? La République pouvait-elle vivre autrement qu'en louvoyant entre les parties, — entre le fanatisme mystique des piagnoni^ sectateurs des doctrines de Savonarole, et les arrabbiati^ républicains comme eux, mais fidèles aux idées de la Renaissance, au culte des arts et de la philosophie libre proscrit par lefrate et ses partisans? Les uns et les autres tenaient également pour ennemis les bigi^ défenseurs des Médicis. Sur ce point seulement, la réforme chrétienne donnait la main à l'émancipation rationaliste, brillamment représentée par la société littéraire qui se réunissait dans les jardins de Bernardo Ruccellaï. Présidée par Bartolomeo Valori , cette académie comprenait , avec les Ruccellaï, ses illustres protecteurs, les Tornabuoni, les Vespucci, et une ardente jeunesse dévouée aux idées de la Renaissance : Paul Vettori, Anton Francesco degli Âlbizzi, Gino Gapponi.

La révolution du 31 août 1512 s'accomplit par eux dans les formes les plus douces. Soderini fut contraint d'abdiquer. L'influence aristocratique et lettrée prévalut par le renforcement du Conseil des Quatre- Vingts chargé de la préparation des lois et du contrôle sur le Grand Conseil, représentant de la démocratie modérée, mais

i. On connaît le quatrain qu*il fit sur la mort de Tex-gonfalonier :

La notte che mori Pier Soderini, L*alma n* andô deir inferno alla bocca ; E Pluto la gridô : Anima sciocca, Che inferno? va* nel limbo de' bambini.

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mystique, établi par Savonarole. Jean-Baptiste Bidolfi fut élu gonfalonier pour un an.

Malheureusement pour la majorité des arrabbiaii^ républicains sincères et hostiles aux Médicis, ce changement n'avait pu se réaliser sans l'intervention de ces derniers et de Raymond de Cardone, vicè-roi de Naples et général de la Sainte Ligue contre la France. Le daager du césarisme, comme appui d'un mouvement libéral, apparut en cette conjoncture. Césarisme amoindri, relativement bénin, dans cette branche aînée des Médicis 1 Leur pouvoir n'en était pas moins personnel, tourné par essence à l'absorption de l'intérêt collectif dans l'intcrôt d'une famille, tendant, si je puis dire, à se dyriastiser.

Us se font petits, ne demandent qu'à vivre à Florence en simples citoyens. On admet comme tel dans la ville Julien, troisième fils du Magnifique. Mais les Espagnols sont à Prato, à quelques milles de la cité. Le cardinal Jean se rend à Florence, suivi d'une bande armée : il a vu en passant Cardone, obtenu son assentiment et ses secours. Pendant que les Quatre- Vingts sont réunis au Palais, les soldats, les sbires du cardinal, envahissent rassemblée. Sur la motion de Julien, qui assistait au conseil, la Seigneurie convoque le peuple en parlement.

C'était le plébiscite avec toutes ses conséquences 1 Une balia^ comité dictatorial, est chargée du gouvernement. La République reprend la forme qu'elle avait sous Pierre II de Médicis.

Savonarole avait bien préjugé cet emploi césarien du

suffrage de tous dans ces deux vers qu'il fit inscrire au mur de la salle du Grand Conseil :

£ sappi, che chi vuol far parlamenlo Vuol torti délie mani il reggîmento.

Tel fut dans cette affaire le rôle de Jean, cardinal. Pape, à son avènement, il modère les ambitions impatientes des siens, il se montre conciliateur, et clément pour les complices de Paul Boscoli, lors du prétendu complot pour lequel Machiavel fut torturé. Jules de Médicis, son cousin (le futur Clément VII), devient archevêque de Florence ; Julien, son frère, y demeure comme gonfalonier de l'Église et capitaine; Laurent, son neveu, fils de Pierre, gouverne la République.

L'avenir de la branche aînée reposait sur deux têtes : Julien II, frère du pape, et son neveu Laurent II, fils de Pierre, — seuls descendants légitimes et mariés de Cosme, Père de la Patrie.

Ami des lettres, et les cultivant non sans mérite, bien qu'à respectueuse distance de son grand-père Laurent I", Julien, duc de Nemours, mort en 1616, se montra modéré comme lui dans sa dictature sur la République. Elle perdit au change avec Laurent II. Très inférieur à son oncle, de caractère et de talents, il fut mieux doté du sort, — grand-père, par Catherine de Médicis, de trois rois de France, immortalisé par son tombeau (il mourut en 1619), où, sous les traits idéalisés du Penseroso^ entre le Crépuscule et VAurore^ il

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fait pendant à Julien, duc de Nemours, l'élégant cavalier, au long cou, trônant au-dessus du Jour et de la

Cette statue, œuvre si élevée de Michel-Ange, n'atteint pourtant pas le niveau de la première, en laquelle la toute-puissance du maître semble s'être, par une sorte de gageure, complu à diviniser une personnalité assez vulgaire dans un type héroïque et méditatif.

Que resta-t-il de cette branche aînée des Médicis, centre et foyer de la seconde Renaissance italienne, illustrée par trois hommes : Gosme l'Ancien, Laurent le Magnifique, Léon X ? — Le Penseroso^ un de ces demi-dieux de marbre, éternisant dans leur souveraine attitude le symbole d'une race et d'une époque.

Trois bâtards ferment la série :

Le cardinal Jules (Clément VII, mort en 153â), fils du premier Julien, frère du Magnifique ;

Le fils naturel d'une courtisane de bas étage et du cardinal Jules, ou de Laurent II, peut-être d'un muletier, Alexandre, créé par Charles-Quint (1531) duc et chef perpétuel de Florence;

Le fils de Julien II, Hippolyte, cardinal, le beau jeune homme en costume hongrois peint par Titien'. Il témoigna de son origine par ses goûts artistiques et raffinés.

Cruellement brutal et licencieux, Alexandre, qui l'empoisonna (4585), n'avait plus rien des Médicis : il jus-

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