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LE CONCILE DE FLORENCE

Le concile général convoqué pour réunir TÉglise grecque et la romaine venait d'être transféré de Ferrare à Florence.

On est aux derniers jours du printemps de 1439.

La ville des fleurs semble le rendez-vous de deux peuples. Érudits, philosophes, mêlés aux dignitaires du clergé oriental, patrices byzantins frôlant aux armures, aux frocs, leur simarre de brocart et de soie, cardinaux pourprés, docteurs fourrés, inondent les abords du duomo et de la Seigneurie.

On discute dans les rues la primatie romaine et la procession du Saint-Esprit. Quelques-uns de ces Grecs, moins absorbés parla controverse, jettent un regard sur les miracles d'une civilisation nouvelle pour eux. '

Des marches delà Loggia de'Lanzi^ux portes de bronze du Baptistère, tout un monde s'agite : moines et soudards, valets, estafîers, courtisanes, mêlés aux matrones, aux prélats, aux seigneurs.

Depuis un demi-siècle les galères byzantines affluaient

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à Otrante, à Venise, apportant, avec les denrées précieuses, les livres, les docteurs de TOrient. Les villes de rintérieur, Florence surtout, s'ouvraient ensuite à ces trésors.

Venise et Florence se complètent, comme les deux aspects de l'Italie, comme les deux masques de ce peuple bifrons,

Florence est la face antérieure de ce Janus ; par Venise, l'Europe a l'œil sur l'Orient. La civilisation italienne pivote sur ces deux villes : Florence, industrielle et démocratique ; Venise, patricienne et marchande.

A l'une, le commerce, la politique, le plaisir, l'art de Véronèse et de Titien auquel les Bellini préludent, — fête de la chair et de la lumière célébrée par la couleur. A l'autre, la philosophie, la science naissante, l'art austère et pur, tendre et gracieux pourtant, et la Muse qui marie la plainte de Francesca aux défis de Farinata. Et, dans leurs ombres, quels contrastes, comme en leurs rayons I Le drame à Florence court les rues dans la guerre civile, derrière les chevauchées sanglantes du vainqueur guelfe ou gibelin. A Venise, il râle par le soupirail des cachots ses dénouements mystérieux, pendant que le carnaval folâtre zézaie dans l'enfantin dialecte de Chiozza ses chants de grotesque ou de courtisane.

A Florence, le carnaval, lui-même, est attique, érudit. Il mène en ses mascarades la pompe des souvenirs, aux refrains de ses poètes évoquant l'antiquité, ou chah-

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sonne, fils d'Aristophane, les puissants du jour, les gouvernants.

Venise aies Dix, et Saint-Marc, mystérieuse et superbe comme un sérail. Le caprice l'éleva, amusant, brodant la pierre, prodigue, comme an conte arabe, de ses fantaisies polychromes : or, multicolores mosaïques, vision en marbre des M//e et u?ie Nuits I Au peuple mineur qu'elle veut tremblant ou frivole, la cité-patricienne étale en contraste la menace et l'invite au plaisir. Ici, la bouche de bronze; là, cachant les joyeuses amours sous sa carapace funèbre, la gondole* glisse sur le canal aux eaux vertes, clapotant, quand fraîchit la brise, au seuil de marbre des palais.

Florence a son palais-forteresse, sa Seigneurie flanquée du campanile, comme l'homme d'armes de sa pique au repos, et sa loge des Latizi d'une élégance athénienne transposée par une civilisation plus complexe. Autre est l'art qu'à Athènes. Ce sont d'autres formes moins sereines au premier abord, parce qu'elles revêtent une pensée hybride, un accord entre l'idée chrétienne et la tradition hellénique, entre le plein-cintre et l'ogive, le gothique et le grec. Mais, là taiême, le sentiment ascétique s'harmonise avec les aspects d'une sobre et lumineuse nature, avec des horizons dont les lointains arrêtés et nets empêchent le rêve de se perdre dans l'impalpable infini.

Le mysticisme, il est vrai, est un des éléments de l'art florentin^ mais toujours contenu par le naturalisme.

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même chez les plus religieux de ses représentants, peintres, prédicateurs, poètes. Cet accent fait leur originalité. Il apparaît dans le Paradis dantesque, dans les Laudi des Piagnoni et les sonnets de Michel-Ange, teintant de perspectives d'empyrée les splendeurs terrestres, variant la monotonie des contemplations ultra-mondaines par des images empruntées au sol, à l'art rustique, aux scènes familières. L'idéalisme prête sa poésie latente à la prose aiséede Boccace, àla prose serrée de Machiavel, comme il aérait de son souffle la compacte période de Thucydide.

Ces cités italiennes étaient prêtes pour recevoir la semence des lettres grecques. Aussi, quel fut leur accueil à qui l'apportait 1 Quel échange de notions et d'images entre ces missionnaires d'Homère et de Platon et les érudits, les penseurs, qui les attendaient au rivage 1

Tandis que le dogme orthodoxe dans ses déductions les plus subtiles se discute au concile de Florence, la philosophie de -Platon et celle d'Aristote y apparaissent patronnées, l'une et l'autre, par des cardinaux. Bessarion, Georges de Trébizonde, luttent, celui-ci pour le Péripatétisme, celui-là pour l'Académie. Les chainpions dans les deux camps sont les dignitaires de l'Église grecque réconciliés avec la romaine.

Dans toute la pompe d'un Maître du monde (c'est le protocole officiel), Jean II Paléologue, roitelet effectif sous un amas de titres, vient solliciter l'appui de l'Occident. Il entrera dans Ferrare sous un dais porté par les

fils du marquis d'Esté, dont il n'égale pas en puissance le moindre tenancier.

L'Église romaine, qui demandait la soumission des GrecS) était elle-même divisée entre les adhérents du concile de Bâle et ceux d'Eugène IV, déposé par celte assemblée. Pendant que ce pontife mandait son neveu Condolmieri avec une flotte pour conduire l'empereur en Italie, les Pères de Bâle en voyaient des galères à Jean, qu'ils entendaient ramener de leur chef à l'unité. Le prince grec préféra traiter avec le pape, dont l'autorité prévalait de jour en jour. L'amiral, nevea d'Eugène, avait l'ordre de poursuivre et de couler bas l'escadre conciliaire.

L'escadre arriva à Saînt-Nicolas-du-Lido, près de Venise, le dimanche de la Septuagésime *. Elle se composait de neuf galères superbement décorées. Dorée à la poupe, à la proue, l'amirale portait l'Empereur trônant sous un dais magnifique, entouré d'évèques et d'archimandrites, de grands-officiers, d'eunuques blancs et noirs.

Haies brodequins de pourpre, signe du suprême rang, l'étroite dalmatique de soie, capricieusement brodée de dragons et de chimères, et le long manteau de brocart d'or. Sa haute tiare à la persane ruisselle de pierreries : le diadème (o-tippa) l'entoure, surmonté de deux arcs croisés que couronnent le globe et la croix,

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