‹ Les MédicisChapitre 159 sur 262 · STANCE IX · texte numérisé non relu

STANCE IX

> Chanson, je sens Amour qui retient le frein à la téméraire audace éperonnant mon cœur, peut-être au delà de la course ordonnée. Refrène le vain désir, resserre le mors. Et prête de chastes oreilles à ce qu'Amour divulgue. Si tu trouves une personne qui se recouvre et se revête de ton amour, n'octroie pas seulement à celle-là les feuilles, mais les fruits de ton divin trésor. Aux autres, que les premières suffisent ; mais refuse les seconds. »

La subtilité de cette poésie révèle trop amplement les tendances qui l'inspirèrent. Le pathos énigmatique s'aggrave d'ailleurs en changeant d'idiome. La couleur pâlit, le contour s'efface, le galimatias s'accuse : il s'accroît de toute la félonie de l'interprète. C'est surtout ici qu'est vérifié l'adage : Tradutlore^ traditore.

Ce reproche remonte d'ailleurs en partie au texte original. Dans le mètre qui résonne, il n'est pas aisé d'étreindre la substance à la fois rigide et glissante du raisonnement *.

Aux poètes de premier ordre de philosopher sans trop de péril pour leur Muse. Dans leur vers souple et puissant, l'idée abstraite s'image sans perdre en précision. Dante poétise ainsi la Scolaslique; Lucrèce, le système d'Épicure.

Laurent de Médicis, sans être à la hauteur d'un Lucrèce et d'un Dante^ est un poète très distingué. Il a les qualités à la fois didactiques et Imaginatives qui permettent de versifier avec agrément, de vivifier par le symbole les problèmes ardus et fuyants, qu'à son dam la logique pure s'est si longtemps évertuée à résoudre.

On revient toujours, dans cette revue de systèmes abstraits, à ce qui peut prêter quelque vie aux œuvres de ces abstracteurs de quintessence, heureux de retrou-

1. Voy. entre mille dissertations semblables : Spositione d'un sonnetto platonico sopra U primo e/fedo d*amoret che è il separare Vanima dal corpo de Vamantef dove si traita de Vimmortalità de Vanima seconda Aristotele e secondo Platone. — In Firenze, 1554.

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ver, fécondée par l'art, la poésie, la pensée ardue et glaciale du métaphysicien. On pardonne plus aisément à la contention d'esprit qu'exige l'intelligence de ses théories, grâce au poète dont son thème motive les gracieuses modulations. On entre avec angoisse dans ces régions du vide, loin du soleil des vivants, et voici qu'à l'horizon, hérissé de syllogismes, un coin de nature apparaît : le logicien pur se montre un homme. C'est que ses récits austères, composés dans une des plus riantes campagnes du monde, au milieu d'une société docte mais raffinée de goûts, reflètent quelques teintes de cette belle nature, quelques rayonnements de cette vie sociale élégante, amusée des jeux de l'esprit et de l'art.

Sortant de Florence par la porte San Gallo, après avoir cheminé trois kilomètres à l'ouest, le voyageur atteint la pente d'un coteau, à gauche de Fiesole. Gareggi est devant lui ; restaurée avec intelligence par le propriétaire actuel, M. Sloane, cette villa conserve encore le grand toit plat saillant, l'étroite galerie extérieure entourant de tous côtés le second étage, et que Gosme l'Ancien fit construire. Des jardins aux arbres taillés, aux allées en quinconces se coupant à angle droit, s'étendent au sud : un peu à l'ouest, les toits, les clochers, le dôme de Florence, provoquent le regard qui se repose au midi sur des villas, des cultures cernées par les verts massifs des Cascine. A moins de deux kilomètres à l'est, on aperçoit une humble maison ombragée de quelques pins qui lui

donnent son nom : la Villetta del Pino... C'est le logis que les maîtres de la grande villa firent élever à Ficin, . , , la niche au philosophe des Médicis.

Dans cette retraite, le sage veillait, écrivant, commentant, entre-croisant les fils de sa métaphysique navette, à la lueur d'une petite lampe que voyait au loin vaciller le bouvier menant au travail ses botes. Il révail sans doute à quelque œuvre suspecte, à quelque redoutable maléfice, accomplis par le veilleur mystérieux.

Souvent, en cet asile, l'esprit actif de Laurent occupait la veillée du Sage à la solution approfondie des problèmes qu'ils venaient de traiter dans la journée, modo peripateticoj en se promenant sous les ombrages de Careggî.

Telle fut l'origine du grand poème de Laurent, VAliercazione : Ficin l'indique dans une épître, oîi, pour se conformer au désir de son patron, il formule compendieusement en prose le sujet philosophique dont le Magnifique s'est réservé le poétique développement :

« — Gomme naguère, toi et moi, dans la villa Careggî, nous avons beaucoup disputé de çà et de là touchant la félicité; enfin, conduits par la raison^nous sommes tombés d'accord dans la môme opinion. Dès que tu as eu trouvé subtilement quelques raisons d'après lesquelles la félicité consiste plutôt dans Tacte de la volonté que dans celui de l'intelligence, il t'a convenu que, tandis que tu écrirais cette discussion en vers, je l'écrivisse moimôme en prose*.»

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