LAURENT DE MÉDICIS
verdeur singulière ces pastiches d'un naïf savamment étudié. Oyez parler de son ingrate le paysan Vallera :
« Je brûle d'amour, et me convient chanter pour une dame qui me détruit le cœur; à chaque fois que je lentends rappeler, le cœur me luit et elle semble en sortir. Elle ne trouve pas sa pareille en beauté; de ses yeux elle jette des flammèches d'amour. Je suis allé dans les villes et les châteaux, et oncques ne vis aucune si belle. »
On a réuni récemment les chants populaires de la Toscane. Éclairée par la philologie moderne démontrant l'origine et le développement spontané, physiologique, des langues, la littérature attache de jour en jour plus de prix à Tétude de ces sources du bien-dire que notre Paul-Louis Courier chercha pour le français dans l'idiome des paysans tourangeaux. Devançant des appréciations devenues générales, la Crusca admit de bonne heure comme testi di lingua les compositions littéraires qui reproduisent les locutions du toscan rustique. Exception remarquable aux tendances classiques, — les auteurs de la Renaissance, tout imbus de l'esprit et des formes de l'antiquité, un Pulci dans le Morgcmte et dans la Beca da DicomanOy un Laurent dans sa Nencia da BarberinOy maintinrent avec éclat le droit ailleurs méconnu à la langue populaire de rester celle de tous.
Vallera, le héros du Magilifique, parle cette langue en maître :
lo sono stato a Empoli al mercato,
A Prato, a Monticelli, a San Casciano»
A Colle, a Poggibonsi, ec . .
U énumère tous les bourgs et villages de la banlieue florentine. Il a tout vu, tout parcouru, et n'a rien trouvé d'égal aux lieux où réside sa bien-aimée :
Più bel mercato cbe nel mondo sia E' a Barberin, dov* è Nenciozza mia.
C'est que la Nenciozza est belle ; son galant ne nous laisse rien ignorer de ses charmes :
Non vidi mai fanciulla tant* onesta.
Ne tanto saviamente rîlevata :
Non vidi mai la più pulita testa.
Ne si lucente, ne si ben quadrata, Ed ha due occhi che pare una festa...
Le nez surtout est superbe : « il semble foré avec une tarière I »
... /n quel mezzo ha il naso tanto bello^ Che par proprio bticato col succhiello.
Bien se pourca tenir heureux Le mari de si belle femme :
Se pourra dh'e un bonjour né, Possédant ce bluet sans feuilles ; Car il contentera son vœu D'avoir la Nencia...
L'enthousiasme ici déborde et atteint d'un coup les sommets de l'idéal rêvé par le bon Vallera,
LAURENT DE MÉDIGIS. 427
Ben si potrà tenersi consolato Ghe si contenti tutte le sue voglie, D'aver la Nencia, e tenersela in braccio Morbida e bianca, che pare un sugnaccio.
€ 0 bonheur! il tiendra dans ses bras cette Nencia plus tendre et plus blanche que la graisse des rognons! »
Ses yeux « rubacuori » percent les murailles !
Parfois ces stances, ces litanies, affectent les allures du Cantique des Cantiqiœs.
(( Ma Nencia n'a aucun défaut; elle est grande et » forte, et de belle mesuré ; elle a un trou au milieu j) du menton, qui embellit toute sa figure... Je t'ai
> apporté un bouquet de houx, avec leurs baies, que » j'ai cueilli tantôt. Je te le donnerais, mais tu tranches » du grand... Tout le jour d'hier je t'attendis au mou- 9 lin, seulement pour voir si tu passais... Les bêtes sont
> passées au coteau... Viens-t'en par là... »
Noi ce n' andrêmo insieme a le Poggiuole : Jnsieme toccheremo le bestîuole.
Più bella cosa che la Nencia mia, Ne più dolciata non si troverebbe.
Ella è grossoccia, tarchiata, e giulia, Frescoccia egrassa, che si fenderebbe...
« . . .Si à point membrue et fraîche ! ... et grasse qu'elle » est près de se fendre 1 »
m LES MÉDIGIS.
Luigi Puici, dans stiBeca, le prend, lui, sur un ton moins sérieux :
f Ma Beca est seulement un peu petite et elle boite, seulement tu t'en aperçois à peine. Elle a dans l'œil une tache, mais telle que, si tu ne la regardes pas, tu ne l'aperçois point. Elle a à sa petite bouche un poil qui te semblera proprement de la barbe. Elle est blanche comme un vieux quattrino; seulement, il lui manque un mari comme moi. »
Ces églogues amusaient la belle société florentine, intéressée par les amours de Vallera et de Nuto, comme, aux derniers jours de l'ancien régime, nos grands seigneurs, marquis, financiers, l'étaient par Lucas et Colette. Ils applaudissaient les paysanneries de Sedaine, les f étions j les jamiguié de ses sensibles manants.