LE MORGANTË MAGGIORE : 1. LE BON GÉANT
Issus d'une vieille souche florentine, et familiers des Médicis, les trois frères Pulci furent des poètes. Bernard chanta Simonetta, maîtresse de Julien, et traduisit les églogues de Virgile. Luca, entre autres ouvrages, est Fauteur d'un poème chevaleresque assez curieux, le Ciriffo Calvùneo, Luigi, le plus jeune, né en l/i31, mérite par son Morgante une place à part parmi les libres esprits du temps : il dépassa leurs licences. Le Saint-Office frappa d'interdiction ses Sonnets joyeux et facétieux^ composés pour rire, en collaboration avec Matheo Franco.
x\ussi bien l'esprit et le ton de la pièce suivante justifient-ils la sévérité du sacré tribunal.
Luigi Pulci a un suo amicOy per rider e,
« Ceux qui disputent si fort sur Tâme, se demandant par où elle entre et par où elle sort, ou .si elle est comme le noyau dans la pêche, ont fait ces études enfoncés dans un grand melon. — Us allèguent Aristote et Platon; ils veulent qu'elle repose en paix au milieu des sons et des chants, et ils te mènent
un branle qui t'ahurit la tête de confusion. — L'âme n'est, comme on l'a dit^ qu'une confiture de pignons dans un pain blanc et chaud, ou une carbonnade dans un pain fendu. Qui écrit autre chose, a la cervelle brouillée. Et ceux qui à chacun ont promis cent, nous payeront des châtaignes bouillies au marché. Quelqu'un qui a été dans l'autre vie, et ne peut plus y retourner, me dit qu'à peine y peut-on aller avec une échelle. Ceuxlà croient trouver là-bas becfigues, ortolans pelés et bon vin doux, et lit de plumes fiien remué, et ils vont droit aux moines. Pour nous, Pandolfe, nous irons dans la vallée obscure, sans plus entendre chanter : Alléluia ! »
Comment les œuvres les plus riantes, les plus diaphanes de tissu ; comment les imaginations d'un Pulci, d'un Arioste se jouant de la nature et de Thistoire, du réel et de Tidéal ; comment cette raillerie de tous les sérieux, furent-elles couvées par le platonisme austère et mystique? La muse, qui la première enfourcha Thippogriffe, qu'a-t-elle à revendiquer dans l'idéalisme de Ficin ? Serait-ce ce sentiment qui, sous forme ironique, concorde avec le mépris de Marsile pour le concret et le changeant? cette fantaisie amusante et amusée, spiritualisant, à force d'humeur légère et de mouvement, la chair même qu'elle aime? Serait-ce le lutin soufflant dans les pipeaux d' Arioste les bulles d'une poésie impalpable et charmante, diaprée comme un arc-en-ciel de mille tons fondus et fugitifs?
«Tout ici-bas est fait de l'étoffe d'un rêve \ » semblent dire, avant le Prospéré de Shakspeare, les chantres de
li Sh\ksp., La Tempête, actB IV^ se. i»
Morganteet de Roland^ amusant, et à leur manière moralisant leur époque avec les types de l'épopée chevaleresque, librement interprétés,
Luîgi Pulci fut disciple de Ficin ; le grave platonicien passa même pour avoir collaboré à son œuvre.
L'érudition a démontré que la légende héroïque du Moyen-Age est issue de la France du Nord. Les trouvères de la langue d'oïl furent les rapsodes de l'épopée chevaleresque*. Traduits ou imités par les romanciers d'Allemagne, d'Italie, d'Espagne, ils peuplèrent les imaginations c d'enchantements, querelles, batailles, défis, » blessures, cartels, amours, tourments et disparates » impossibles * )> . Mais laissons parler le chevalier de la Triste Figure, cette dernière incarnation du type catholîco-chevaleresque ridiculisé par le catholique et chevaleresque Cervantes ^.
c( Llenôsele la fantasia de todo aquello que leia en los libros, asi de encantamentos como de pendencias, batallas, desafios, heridas, requiebros, amores, tormentas y disparates imposibles. Y asentôsele de tal modo en la imaginacion que era verdad toda aquella mâquina de aqueUas soiiadas invenciones que leia, que
1. Voy. Hist. de la Langue françaiset par M. Liïtbé; Paris, Didier^ 1863. — T. l, Delà poésie épique dam la Société féodale, p. 256-301.