Morg. Magg,,c. i, st
446 LES HÊDIGIS.
Un esprit général d'opposition aux abus ecclésiastiques, aux institutions féodales, le vague pressentiment d'une société plus raisonnable et plus juste que le monde du Moyen-Age, c'est tout ce qu'il faut accorder d'mtention philosophique à ce poème entrepris par Pulci comme un jeu d'imagination pour s'amuser soi-même et divertir les Médicis, ses patrons. A leur table, après de doctes discussions, le poète récite ses stances composées à la prière de la Muse de Laurent, Lucrezia Tornabuoni ^
Dans la trame un peu lâche d'une fable traditionnelle contée sans prétention, se résume et s'aiguise l'esprit courant de la pléiade platonicienne, son sarcasme plus ou moins voilé contre un catholicisme étroit que dépasse l'idéaliste interprétation de Ficin. Et, ce qui fait le charme de cette littérature, l'idéal chevaleresque, est tout à la fois raillé et subi avec un reste de culte et de conviction qu'Arioste doit porter plus loin et qui refleurira dans les mœurs et les usages de son temps. Derrière la bourgeoise maison des Médicis, j'entrevois la noble cour de Perrare, qui veut être chevaleresque, et le comte Balthazar de Casliglione formulant dans son Cortegiano le code modernisé du gentilhomme.
Pulci est bien moins chevalier. Le bourgeois florentin perce toujours en lui, même quand il subit l'ascendant de l'héroïque légende dont il dévide les péripéties.
i. Voy. TiHABOSGHi) Stor. délia letL itoZ., t* VI, part, nu p. 859.
LUIGI PULGI. — LE « MORGANTË MAGGIORË ». 447
Son idéal (s'il en pouvait avoir un) serait le prolétaire Morgante, et non le noble Roland.
On connaît la belle légende de saint Christophe. Le bon et vigoureux colosse prête ses épaules aux voyageurs pour traverser un torrent furieux. Un jour qu'il a pris un enfant sur le dos, le géant sent tout à coup peser sur lui un faix inaccoutumé. Gomme il s'étonne, il entend la voix du marmot formidablement grossie et surhumaine, qui le rassure et le loue de sa charité. C'est Jésus : il a pris cette humble apparence pour éprouver son saint, pour consacrer à jamais, dans la gloire du Porte-Dieu, la force humiliée et patiente qui soutient le fardeau de l'humanité.
Morgante ne sert-il pas ainsi Roland ? Le poète raille, mais nous émeut pour le géant à bon dos.,.
Dos patient, Dos clément, Dos puissant, Dos plantureux, Dos généreux, Dos horrifique, • Dos homérique..
On égrènerait, à le peindre, litanie aussi ample que celle moins (iécemmeiit appliquée par Rabelais *.
L'abbé le guerdonne d'un cheval : mais, à peine enfourchée par Morgante, la monture s'affaisse écrasée.
a — Puisque tu né me veux porter, dit le géant, c'est