Thucyd., Hist, liv. III, ch. xlv, xlvi
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laîre hérita d'elle en dépit d'elle, se constituant en théologie savante dans les écrits des Pères, dans les canons des Conciles. Mais, en elle-môme, la doctrine que les derniers Sages païens opposaient vainement au catholicisme lui était bien supérieure. Les premiers, ils soumirent à la raison, à l'imagination indépendante, les données de la tradition théologique. Leur tradition les favorisait à cet égard; car le point de vue où se plaçaient les polythéistes grecs, les conduisant à étudier dans chaque ordre de phénomènes la manifestation d'une force divine, autonome, les portait à chercher la balance, l'harmonie de ces forces, leur loi. Le fondement de l'esprit scientifique était dans cette disposition, résultat d'une foi qui n'anéantissait pas la curiosité des causes secondes par la croyance à l'arbitraire d'une suprême volonté, cause première absolue.
Cette foi abstraite dériva peu à peu des croyances primitives de notre race, faciles à reconnaître dans les cosmogonîes des philosophes. Par exemple, dans les précieux fragments d'Empédocle qui nous ont été conservés, on distingue malaisément le Dieu et la Déesse d'une pure abstraction de phénomènes particuliers naturels. Chacune de ces déités n'a presque toujours d'autre nom qu'une épithète désignant une qualité physique ou morale : le Véridique^ le Mouvant^ F Immobile^ la Silencieuse^ la Parlante^ etc. ^
1 . V. Bibliothèque grecque de Firmin Didot, Fragments d'Empédocle,
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II en est ainsi dans les hymnes les plus anciens du Rig-Véda : on surprend dans ce document la pensée la plus lointaine de nos aïeux. LeDivin semble se confondre pour elle avec le Naturel. L'abstraction d'où sortirent les entités métaphysiques paraît à Torigine adéquate à l'imagination qui enfantera des dieux vivants, distincts des phénomènes auxquels ils président.
Dégagés de l'anthropomorphisme intermédiaire, ces dieux se retrouveront cequ'ilsfurent à l'origine, de purs phénomènes que le culte des divinités correspondantes aura instruit les sages à considérer isolément ou dans l'enchaînement qui les lie.
Il ne faut pas juger d'après l'émancipation de certains esprits de l'état intellectuel d'une époque.
Pline, après avoir dit que c'était de puériles imaginations que de croire à des Dieux vieux ou jeunes, ailés ou boiteux, ajoutait cette phrase décisive : « Qu'il y ait un » Jupiter ou un Mercure, des Dieux diversement » nommés et une nomenclature céleste, c'est ce qui, on > en conviendra, ne peut paraître qu'indigne devant » l'interprétation de la nature *. »
Mais Pline est une exception. Les philosophes de l'âge postérieur, contemporains de rétablissement du catholicisme, appartenaient à une doctrine que le mysticisme dominait de plus en plus ; car il était dans le cou-
rant des imaginations ; il s'imposait à elles et eût trouvé
1. Etudes 9urles Barbares et le Moyen- Age, par É. Littré, p. 9.
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son issue dans une transformation du polythéisme populaire sous l'influence des néo-platoniciens. Ce fut le rêve de Julien, utopie attardée, car avant ce César, philosophe comme on Tétait alors, avec un inévitable mélange de mysticisme oriental et théurgique, la nouvelle tendance avait définitivement abouti au dogme et à la morale chrétiens.
Pléthon les attaque en face et veut les remplacer.
Aussi bien le sentiment qui le poussait dans cette voie serait-il inexplicable? Au milieu de Byzance aux abois, en cette seconde Rome, arrière-faix de la vraie latinité, héritière et imitatrice de la Grèce, où, malgré son adultération par le christianisme, la tradition du savoir et de l'art antiques se transmit, suivie, adorée par un groupe de fidèles, est-il étonnant que l'utopie d'une résurrection païenne ait été conçue? Sera-t-on surpris qu'un de ses partisans ait jugé venue Theure de la mettre en pratique ? Devant le Turc près d'éteindre tout à fait ce foyer, en présence des théologiens ergoteurs et superstitieux qui enténébrèrent ces clartés, un pur helléniste^ commie Pléthon, pouvait chercher de bonne foi à éviter cet imminent désastre par un retour à la Grèce d'Arbelles ou d'Issus, sinon de Marathon et de Salamine. Cette illusionne porterait-elle pas son excuse, quand un génie d'une autre trempe osa, un siècle après, formuler non le même espoir, mais la même pensée?
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« — La religion antique, dit Machiavel ^, ne déifiait que les hommes pleins de gloire mondaine, comme les chefs de république et d'armée. Notre religion glorifie les hommes humbles et contemplatifs plutôt que les actifs. Elle a ensuite placé le souverain bien dans l'humilité, dans Tabjection, dans le mépris des choses humaines, au lieu que l'autre culte le mettait dans la vigueur du corps et dans tout ce qui est propre à rendre les hommes plus vaillants. Si la religion nous demande du courage, elle veut que nous soyons plus aptes à souffrir qu'à faire acte de valeur. Cette manière de vivre semble donc avoir rendu le monde faible et l'avoir livré en pâture aux scélérats qui en disposent avec sécurité ; car ils voient combien l'universalité des hommes, pour gagner le paradis, pense plutôt à supporter qu'à venger les outrages. »
Mais, même en cette décrépitude irrémédiable, cet empire byzantin, avec ses moines et ses tourbes cagotes et dégénérées, au jour de son dernier effort, il intéresse, il étonne, il représente la résistance héroïque de l'Orient civilisé, livré à Tlslam par l'orthodoxie étroite et l'égoïsme irréfléchi de ses champions naturels, les princes occidentaux.
L'humble chroniqueur, le témoin oculaire, qui raconte les suprêmes phases de cette lutte inégale, le pauvre Phranza, nous attendrit. Il fait comprendre l'attitude des vrais Hellènes, qui, comme Pléthon, ne marchandèrent pas leur concours, pour, en prévision de la prochaine catastrophe, relever, par la réconciliation des deux Églises, la fortune accablée de la grande cité, « de la reine des villes, — vHç ^afrtltxtoxKmç twv trdXcwv, »
l. Machiavel, Discours sur Tite-Live, liv. II, ch. .
comme ils disent* dans leur illusion naïve et désespérée.
On n'a pas à dire les épisodes de ce siège immortel, tu, laissé dans Tombre par l'histoire, toujours cornplice du vainqueur. Rien d*émouvant, par exemple, comme le passage où l'empereur Constantin Dragosès charge Phranza de lui soumettre un état des forces actives de la cité^ Et quels efforts, quels ingénieux stratagèmes contre les janissaires, « ces hommes de fer >, disciplinés et farouches, contre les hordes innombrables et fanatisées qui se ruaient sur la Ville Sainte 1 L'Europe, dont la cause était en jeu, les a trop oubliés peut-être, et les sorties intrépides d'une poignée d'hommes, et les assauts repoussés, et les brèches infatigablement réparées, et, aux abords de Constantinople, cette lutte corps à corps des nefs^ ces abordages, cette tenace résistance de marins, digne de Cynégyre, au sifflement des catapultes, au grondement des prodigieuses bombardes turques, à la clarté meurtrière du feu grégeois 1
La scène est tragique, terrible. Le sultan, fonde rage, « se mord les mains, comme un chien, il frappe du pied la terre...* » Et, quarid Mahomet, par un labeur de géant, a fait traîner ses galères du détroit jusqu'au port, quelques dévoués se pressent à la défense. A la porte
[ 1. PHRANTZiE Anna/., lib. IV, p. 309. S. Phrantz. AnnaL, lib. HI, cap. m, p. 241.