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CHAPITRE III

JENEAS STLVIUS. — LES TURCS.

Quatorze ans après le concile de Florence, le 29 mai 1453, Mahomet II chevauchait à travers Constantinople. Escorté de timariots, entouré de pachas et de visirs, il parut dans THippodrome, frappant de sa masse de fer le trépied delphique aux trois serpents. Trophée de Byzance chrétienne arraché à la Grèce polythéiste, au milieu des cadavres et des statues brisées jonchant le sol, l'Apollon, — colosse de Phidias, — semblait sourire, impassible comme l'idéal, aux fortunes diverses des empires et des cultes : à Sainte-Sophie des mains iconoclastes lacéraient sur les murs les images de l'Honmie-Dieu, son vainqueur aujourd'hui vaincu.

Deux religions parurent ainsi frappées par le coup qui abattit les derniers restes de l'empire oriental.

La seconde Rome était tombée, délaissée par les Latins, sauf une poignée de Vénitiens et de Génois. Vainement le héros de cette époque, le grand duc de Bourgogne, Philippe le Bon, avait juré par les dames et le faisan de sauver Constantinople assiégée. En vain, nonce ou légat, Mneas Sylvius négocia laborieusement

la ligue sainte à travers rAUemagne, la Hongrie, la BohêmCé Nous avons dans sa correspondance le narré plein de vie de sa diplomatique odyssée. Tout cet effort se brisa contre Fégoïsme des rois, occupés à greffer la centralisation despotique sur Tarbre féodal ébranché.

iîîneas Sylvius échoua à raviver l'ancien esprit de la fédération catholique. A une œuvre impossible, diplomate papal, puis secrétaire de l'empereur, il usa son influence; Souverain-Pontife (1468), il dévoua sans fruit son autorité.

L'assemblée de Mantoue, par lui convoquée en 1460, réunit Thomas Paléologue, frère du dernier empereur byzantin, Constantin Dragosès, et qui, sous le titre de despote, maintenait dans le Péloponèse un dernier lambeau d'empire, — les envoyés de l'empereur Frédéric, ceux de Chypre, de Rhodes, de Lesbos, d'Albanie, d'Épire, de Bosnie, d'Illyrie, de Raguse, de Ferdi- * nand P' de Sicile et de son rival, René d'Anjou, de Gênes, de Milan, de Modène, de Bohême, de Hongrie, de Pologne, de Savoie, des ducs de Bourgogne et de Bretagne, des rois de Portugal et de Castille, et les quatre ambassadeurs du roi de France : l'archevêque

de Tours, l'évêque de Paris, le théologien Thomas de Gourcelles, et le bailli de Rouen.

Sous les déclamations d'un zèle d'apparat affiché par les envoyés des grands monarques, les passions égoïstes de ceux-ci se dissimulent mal. Frédéric IH né prête à la croisade qu'un apathique concours. Louis XI proteste

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de son dévouement à la chrétienté, mais, tout h l'absolutisme qu'il fonde, le royal et prosaïque niveleur des seigneurs ne pouvait aborder, môme en pensée, une aventure devant laquelle reculait son beau cousin de Bourgogne, épris des pompes chevaleresques, bien qu'au fond très-calculateur.

Le Moyen-Age agonise. L'efiFort essayé par Pie II n'est qu'une sorte de gageure désespérée contre Tesprît du siècle, — une de ces tentatives que le respect humain commande et dont le promoteur lui-même s'impose rillusîon comme un devoir. Prêt à céder, faute d'une foi suffisante, aux difficultés que son enthousiasme a Tair de braver, le pape, qui prêche une croisade dans un âge positif et tout tourné aux politiques purement nationales, va mourir à temps pour sa gloire. Il gardera dans l'histoire l'honneur d'une initiative qu'il n'eût probablement pas soutenue.

Esprit actif, élégant, plein de souplesse et de finesse, type du clerc politique de ce temps, tout saturé du mythe et de l'histoire classiques, sans que cette érudition nuise à sa notion des hommes contemporains, iEneas Sylvius donne la mesure des convictions des meilleurs du clergé à cette époque. Le paganisme s'impose à leur pensée, au moins par leur rtiétorique aflblée des formes antiques ; le christianisme est, aussi bien qu'une attache de leur conscience, un intérêt de leur position.

Le 15 octobre 1406 naissait à Gorsignano, dans l'État de Sienne, l'enfant qui fut Pie II.

102 LES MÊDIGIS.

Le jeune ^^neas Sylvius appartenait à Tune de ces familles de bannis, épaves des révolutions, rejetées sur toutes rives par les tempêtes politiques. Ainsi Dante promena ses fières rancunes dans les cités d'Italie et jusque sur les bords de la Seine.

Les Piccolomini étaient nobles siennois. Il ne paraît pas, d'ailleurs, que la proscription qu'ils subirent comme tels se soit étendue à leur fortune. Car, l'historien Platina le remarque, -/Eneas, qui fit ses premières études à Gorsignano, y c vivait avec autant d'austérité > et d'économie que s'il eût été contraint par l'indigence )) à remplir tous les devoirs d'un office rustique » . Il montra dès l'enfance les dispositions les plus heureuses et le plus grand zèle à apprendre. A dix-huit ans, malgré l'exil de ses parents, il put étudier à Sienne, d'abord les lettres profanes, puis le droit civil, qu'il quitta bientôt pour la théologie.

Cette nouvelle étude fut d'aiUeurs tempérée par le culte des muses antiques et les emplois, autant politiques que religieux, que le jeune clerc occupa successivement au milieu d'une vie de voyages et d'aventures.

Abri des esprits laborieux et délicats, des tempéraments timides que réclamaient loin des conflits du siècle l'étude et la contemplation, l'Église attirait par d'autres mobiles les hommes doués du génie politique.

A cet égard, elle fut une grande école, moins encore par les emprunts que les pouvoirs laïques firent à son personnel que par l'exemple de sa diplomatie, de son

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administration hiérarchique et de ses assemblées. Elle devait fournir longtemps après le Moyen-Age, à côté de quelques saints, bien des politiques.

Sans être un saint, Mueas Sylvius ne donna aucun de ces exemples de désordre dans les mœurs si fréquents alors parmi les ecclésiastiques. Lettré et politique, les Mémoires qu'il inspira, s'il ne les écrivit sous le nom de Gobellini, son secrétaire, ses lettres, le font connaître, soit qu'attaché à la maison du cardinal Dominique de Capranica « il passe les Alpes glacées » et se rende au concile de Bâle par c le pont d'Enfer et le la(î de Lucerne », soit qu'il accompagne à Florence l'évoque Barthélémy de Novare devant le pape Eugène IV. On le voit de là suivre à Arras le cardinal Nicolas de Sainte- Croix envoyé par Eugène pour rétablir la paix entre le roi de France et le duc de Bourgogne.

Élu secrétaire du concile de Bâle, il y fit aussi partie, sous le titre de duodecemvir^ de la commission de douze membres chargée de prononcer sur la capacité des consulteurs admis à éclairer l'assemblée de leurs lumières. Il présida plusieurs fois la députation de la Foi dans laquelle il est inscrit, et qui, avec celle de la Paix, de la Réformation et des Affaires ecclésiastiques, avait pour emploi de préparer les délibérations des Pères *.

Il remplit ensuite diverses missions au nom du concile : à Strasbourg, à Francfort, à Constance, en Savoie,

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