‹ Les MédicisChapitre 39 sur 262 · Molière, Femmes sav,, acte V, se. m · texte numérisé non relu

Molière, Femmes sav,, acte V, se. m

LE ROMAN D'LN PAPE. Ii3

» iacroyable dont brûlèrent deux amants, pour ne pas » dire deux délirants. — Referam autem mirum am(h ]» rem peneque incredibilem^ quo duo amantes^ ne ï dicam ameutes^ invicem exarsere. »

« Ammites^ amentes! » On n'est qu'au début de ces ragoûts d'assonances et d'antithèses. L'auteur, du reste, entend moraliser « par ce récit amusant et qu'il n'em- » prunte pas aux exemples antiques et oubliés. Ce n'est » amours de Troie ou de Babylone, mais de notre cité, » bien que l'un de nos deux amants soit né sous le ciel ï de rOurse * » .

Le récit est dédié au chevalier Gasjpard Schlîck, seigneur de Neufchâtel, chancelier, capitaine des terres d'Égra, etc. Par une allusion directe, ce patron de l'histoire en apparaît le héros réel et vivant.

« J'ai écrit ^ les aventures de deux amants, mais sans nulle fiction. L'aventure eut lieu à Sienne durant le séjour de l'empereur Sigismond. Tu étais là, et, si Ton ne m'a pas trompé, tu fis œuvre d'amant. Notre ville est à Vénus. Ceux qui t'ont connu alors disent que tu brûlas d'une ardente flamme, et que personne ne fut plus vert galant que toi. On pense qu'aucun fait d'amour n'advint à ton insu. Aussi, je te prie de lire cette histoire et de voir si ce que je conte est vrai. Kt, si chose semblable est arrivée, n'aie honte de t'en souvenir : tu étais homme. Qui ne sentit jamais les feux de l'amour est pierre ou bête. Partout s'épand sa flamme, même aux veines des dieux... b

Le héros n'aura pas à se plaindre de son historien..

1. jfiN. Sylv., Op. omn.; Epist.y lib., 1, epist. cxii, p. 6-22-645. *. W., ihid.

lU L£S MÊDIGIS.

Pour la partie descriptive, pour l'étude des caractères et des phases de la passion, notre auteur en remontrerait à bien des romanciers d'aujourd'hui. Quant au style, il est souvent factice, déclamateur. Il est d'un néo-latinisant appliqué à prouver ses accointances avec les « dives Gamœnes » et le bien-dire des écrivains de Rome païenne, de Gicéron à Boëce, de Catulle à Apulée. Il n'épargne ni allusion à la Fable, ni centon de bons auteurs. Un humaniste de cet &ge, pour spirituel qu'il soit, se privera-t-il du charme de faire redonder la période, glisser l'incise, scintiller l'antithèse, chatoyer le diminutif?

Nous sommes à Sienne, dans les premières années du quinzième siècle.

On attend l'empereur Sigismond.

La foule se presse sur la belle place del Campo, creusée en forme de coquille, et que domine la haute tour del Mangia.

En loyale Gibeline, Sienne fête le César, avec des sourires de femmes et des pluies de fleurs. Les bannières flottent, les tapisseries drapent les murs des palais.

« On avait construit en bois... un logis provisoire pour l'em-' pereur, près de Tégliae Sainte-Marthe, sur la rue qui mène à la porte Cofforo. Là, quand les cérémonies furent terminées, Sa Majesté fut reçue par quatre dames mariées presque égales entre elles par la noblesse^ la beauté, Tâge et la parure. On les tenait divines, non mortelles. Si elles eussent été trois, on les eût prises pour les trois déesses qui se montrèrent à Paris... Sigismond

était vieux et porté à la galanterie... Dès qu'il les voit^ il saute de cheval : elles lui font accueil... »

Passons les phœbus d'^iieas sur la pudique rougeur des quatre daines : Quales indicum ebur ostro violatum!...

« Entre elles resplendissait Lucrèce, jeune femme qui n'avait pas encore vingt ans, née dans la famille des Gamilles et mariée à Ménélas, homme opulent. Il ne méritait pas de recevoir dans sa maison un don si précieux, mais il méritait bien que sa femme le trompât, et, — selon Tusage, — le rendît cornu comme un cerf...

» Sa taille dépassait celle de ses compagnes. Sa luxuriante chevelure paraît formée de lames d'or, car elle ne la porte pas flottante à la nuque, à la mode des vierges^ mais serrée, nattée dans un cercle d'or et de rubis. Elle a le front haut, large à proportion, sans la moindre ride. Les sourcils font deux arcs ombragés de peu de poils noirs^ droit plantés à la distance voulue. Ses yeux brillent d'un tel lustre qu'ils éblouissent comme soleils. Leurs rayons, à son gré, peuvent occire ou ressusciter. D'une rectitude complète en son aplomb, le nez sépare Tune de l'autre avec la même régularité des joues de rose. Quoi de plus aimable, de plus délectant à voir, que ces joues, qui, d'abord qu'elle rit, se replient de chaque part en deux fossettes adorables I Qui les regarde et ne brûle de les baiser? Petite est la bouche, bien coupée, avec lèvres coralines appelant douces morsures, mignonnes dents, bien ordonnées, cristallines. D'elles, mobile^ la langue, trémoussant^ fait sonner, non paroles, mais très-suave harmonie. Que dire du menton et des blan* cheurs de la gorge ? Tout ce corps est parfait. »

A ces charmes, Lucrèce joint toutes les vertus, tous les dons de Tesprit^ a Les regards de Sigismond accom**

pagnaîent partout Lucrèce. » A la peindre, il épuise les parallèles tirés de Thistoire et du mythe. Cornélie pour la sagesse, elle séduit comme Hélène. Ses attraits, comme la lyre d'Orphée, meuvent rocs et bois. Le bel Euryale s'énamoure à en perdre la raison. Il a trente ans, la beauté m&le et douce à la fois, au front l'auréole du preux, « les habits de pourpre tissés du fil que produit le lointain pays des Sères i», les armes brillantes, varlets, pages, autant de destriers que Memnon en mena jadis à Troie ; — il a (sans doute) les blonds cheveux, les yeux d'azur, le regard profond et rêveur du Germain. Suppléons à ces détails que tait l'auteur. Le lecteur moderne a besoin de trouver mélancolique ce regard dont Thomme de la Renaissance ne voit que le fier éclat tem* péré de grâce {illustris oculis ad gratiam tumescentibus).

Les deux amants, — cela va sans dire, — s'enflamment à brûle-pourpoint.

(( Qui maintenant, s'exclame Sylvius, admirera la » fable de Pyrame et de Thisbé ? Le voisinage de leurs ^ demeures les rapprocha... Et nos deux amants » ne s'étaient jamais vus... Leurs regards seuls s'expli- > quaient. > Je fais grâce des tourments de Lucrèce, de ses insomnies, des prosopopées qu'elle s'adresse : « Bannis, si tu peux, malheureuse, les ardeurs de ta » chaste poitrine. Infortunée, etc. » Mélange assez naïf de périodes ampoulées et d'un réalisme allant droit au but I (c Dès qu'elle l'a vu, son époux est oublié, elle le

déteste. j> Puis, parmi les objurgations dont elle s'interpelle, j'admire cette apostrophe d'un bon sens par trop pratique : « Pourquoi brûler pour un étranger ? » Si ton mari t'ennuie, ce pays-ci peut te fournir un * galant. — Si virum fastidis^ hœc etiam dare potest

> terra quem âmes. >

Le quinzième siècle n'a pas nos mièvreries de sentiment, et ces aspirations à l'Idéal dont, par une sorte d'hypocrisie de bonne foi, la passion la moins éthérée s'autorise et se pare aujourd'hui. M"' Bovary, l'hystérique héroïne de M. Flaubert, en remontrerait sur ce point à l'ingénue Lucrèce.

Expérience et rhétorique ! Des phrases fleuries, le terre-à-terre sensuel émerge ; on sent et l'amplificateur qui s'écoute, et le clerc italien déluré, jaugeant à sa mesure le réel de la vie. A travers ces contrastes, le récit d'iEneas se soutient par un charme de sincérité et de grâce candide, — à la Longus : « — Je suis si belle » qu'il me voudra comme je le veux... Il me voudra tou- » jours s'il m'obtient une fois... Mais mes parents!... » Et leur vigilance, et la jalousie de mon mari, ses pré- » cautions !... Et les paysans de nos domaines qui veil-

> leront à ma porte I. .. J^ mettrai ordre. Ou il demeu- » rera ici près de moi, ou il m'enlèvera... Je quitterai » ma mère, mon époux, mon pays. .. >

Elle en prend vite son parti. « Ma mère est sévère» » ennemie de mes plaisirs. Mieux vaut se passer de mère » que d'en avoir une mauvaise... La patrie est partout

118 LES MÉDIGIS.

» OÙ l'on vit heureux... Mais ma renommée?... Qu*im- » portent des rumeurs que je n'entendrai pas !... Qui > trop s'en soucie, n'ose rien... Bien d'autres n'en tin* » rent compte. Hélène voulut être enlevée, Médée, etc. »

L'empereur avec Euryale, son écuyer, chevauchait souvent devant le logis de Lucrèce. Elle guettait de sa fenêtre ce bienheureux moment, c Or Euryale était à » l'empereur ce que fut Mécène à Octavien. » L'effet produit par le chevalier n'échappa point au monarque. « Se tournant vers lui :

« — Vraiment, Euryale, est-ce ainsi que tu incendies » les belles? Cette femme brûle pour toi.

» Une autre fois qu'ils passaient à cheval devant la » demeure de Lucrèce, Sigismond couvrit de son cha- » peau les yeux d'Euryale, comme s'il enviait son bon- » heur.

/» — Tu ne la verras pas, dit-il ; moi, j'aurai ce spec- » tacle.

» Alors Euryale :

>» — Que prétendez-vous, Sire ?... Il n'y a rien entre » nous. Mais l'imprudence de Votre Majesté peut attirer » d'injustes soupçons. »

Lucrèce n'y tient plus. Elle ne peut porter son secret et cherche le confident voulu. « Nam qui tacitus ardet magis uritur. » D ailleurs, pour déclarer sa flamme, elle a besoin d'un messager sûr. Elle s'ouvre à un vieux domestique. Sosie, Allemand, doit compatir à un seigneur de son pays. Les paroles d'amour qu'il lui portera

auront plus d'éloquence dans sa langue maternelle. Mais Sosie est honnête et prudent. Il chapitre sa maltresse au nom de Thonneur, de Dieu, de sa réputation, du péril à courir. Lucrèce menace de se tuer. Le bon Sosie se rend, de peur qu'elle ne s'adresse à un serviteur moins bien intentionné que lui. Il compte Tamuser de délais, de prétextes. Mais la belle ne lui laisse pas de repos qu'il n'ait parlé à Euryale. Le brave Teuton se décide alors ; mais, par un tempérament de conscience, digne d'un casuiste. Sosie aborde le chevalier, se bornant à lui dire : « — Oh I si vous saviez comme, on vous* aime » ici ! » Et, comme Euryale le priait de s'expliquer, il ne dit rien de plus.

C'est bien assez pour un amant. Le chevalier envoie par une entremetteuse sa déclaration. Ici, une scène de mœurs dans le goût de Boccace. « La matrone s'en vint )) promptement chez Lucrèce. L'ayant trouvée seule: — » Je t'apporte, dit-elle, cette lettre de la part du plus » noble et du plus illustre des chevaliers de César. Ce » gentilhomme te supplie d'avoir pitié de lui. — Cette

> femme était connue par son inf&me commerce : Lu- )) crèce ne l'ignorait pas. Elle s'indigne de ce qu'on lui ï dépêche pareille créature. — Coquine, as-tu bien le

> front de pénétrer- ici? Quelle impudence 1 Entrer dans

> les maisons de la noblesse ! Tenter la vertu des dames » et la foi du mariage ! ... Si je neme retenais, je t'arra- » cherais les cheveux... Je te..., etc.. Ne me porte plus » decesmessages.Donnecettelettre,quejela déchire,que

tSO LES MËDIGIS.

» je la jette au feu. — Et, saisissant la missive, elle la i> met en pièces, et la foule aux pieds, etc.* Puis elle 1 dit à la vieille : — Va-t'en vite, que mon mari ne te » voie pas... Il serait moins indulgent... Et que je ne » te revoie plus I »

» Une autre femme aurait eu peur, mais la vieille » savait les mœurs des dames ; elle se dit, comme par- » lant à Lucrèce : — Ma belle, c'est à présent que tu en » veux bien, car tu dis que tu n'en veux pas. — Puis, n s'adressant à Lucrèce : — Pardonnez-moi, Madame ; » je fcroyais bien faire et vous être agréable. S'il en est » autrement, grâce pour mon imprudence. Si vous ne » voulez pas que je revienne, j'obéirai. >

» Gela dit, elle se retire, et, revenue près d'Euryale: » — Respire, dit-elle, heureux galant, elle aime plus » qu'elle n'est aimée. Mais elle n'a pas eu le loisir de » répondre. J 'ai trouvé Lucrèce triste; mais, dès que T^ je t'ai eu nommé, ta lettre rendue, son visage s'est » égayé. Elle a baisé mille fois la missive. N'en doute pas: » elle va te répondre. — Et, par une retraite prompte, » la vieille coupe court à toute enquête, de peur de tro- > quer contre des coups des paroles {ne pro verbis re- » ferretverbera).

n Mais Lucrèce, d'abord que la matrone s'est retirée, » rassemble les morceaux de la lettre, les remet chacun )) à sa place, et les rejoint les uns aux autres. Le texte )> rétabli est lu, relu, mangé de baisers. >

Une série de lettres mène au dénouement. A part

LE ROMAN D'UN PAPE. m

quelques retours pédantesques, ces épîtres sont charmantes de naturel et de grâce. L'auteur est à l'aise dans son latin assoupli, facile, dégagé de Taniphase crudité.

« Ne diibita^ suavium meiim Liicretiaj meurn cor^ spes mea. Si vivere absqiie corde possum et te relinquere possion^ âge : jam tandem miserere amantis tui^ qui, tanquam ad solemnixy Hquescit... Vide qtiam macer sum, quam pallidus sum!.,. Ah! m^ Liicretia^ mea hera^ mea sains ^ meum refrigerium,.. »

Et Lucrèce : « No7% possum tibi ultra adversari, nec te ampliuSy Euryale^ mei amoris expertem habere : vicisti. Jamque sum tua... Do me jam tibi, tuamque prosequor fidem^ nec ttùa esse incipio, nisi ut sim perpétua tua. Vale, meum praesidium, meaeque ductor vitœ. »

Gomment rendre les mignardises dje ce latin plein de caresses, mêlant aux mollesses enflammées de Catulle les mysticités attendries des litanies de la Vierge ? « Ma suavité, mon cœur, mon espoir, ma dame, mon salut, mon rafraîchissement... Vois comme je suis maigre, comme je suis pâle 1 »

Les amants, pour se réunir, emploient divers stratagèmes. Au premier rendez-vous, l'époux Ménélas arrive inopinément pour chercher dans la chambre nuptiale des papiers qu'il y croit déposés. Prévenue par Sosie, Lucrèce n'a que le temps de cacher Euryale dans une armoire. Le pauvre amant s'y livre à des repentirs aussi édifiants que fugitifs. « Que sont joies d'amour si cher payées ?

li^ LES MÊDIGIS.

» Courte volupté! Longs tourments 1 Oh! si, pour le » royaume des deux, on montrait ce courage 1... Mais, » pour des joies sans fin, nous n'osons soutenir les )) moindres peines. Pour la fumée d'amour on s'expose )) à d'infinies angoisses. »

Avec un serviteur de confiance, Ménélas recherche ses papiers. Ils se dirigent, pour voir s'ils s'y trouvent, vers l'armoire, ou le coffre, où se tient, mort de peur, le galant.

Lucrèce alors au mari : « Vois, mon ami, dans cette » corbeille placée sur l'appui de la fenêtre... Je me rap- » pelle que tu y as mis des papiers. — Gourant à la croi- )) sée comme si elle voulait ôter le couvercle du panier, > elle le pousse adroitement dans la rue comme s'il tom- » bait par hasard. » Ménélas et son domestique descendent pour ramasser la corbeille. Euryale, cependant, sort de son coffre et se tapit dans une autre cachette déjà explorée par le vieillard. N'ayant pas trouvé les papiers, celui-ci quitte le champ libre aux amants. — Ils mettent bien à profit, — ^Eneas tient à le dire, — ce qui leur reste. « Nec veneris hanc satietatem^ et Hamoni Thamar cognita peperit^ sed majorem sitim excitavitamoris.., »

Une autre fois, Euryale attend l'heure du berger, caché dans un grenier sous de la paille. Un palefrenier va remuer le tas de sa fourche, quand le secourable Sosie pare au danger. Passons d'autres tableaux comiques et grivois : L'Escalade, le Déguisement rustique, — une série de Fragonards anticipés.

Après l'entremetteuse, le proxénète. Euryale s'ouvre à Pandalus, cousin de sa maîtresse. Il lui promet, s'il sert leurs amours, de le faire nommer comte palatin par Tempereur. A ce propos, le romancier émet sur l'origine de la noblesse une opinion pareille à celle de notre Paul- Louis*.

« Ce Pandalus, pour prix de sa complaisance (lenocinii)^ ob* tint le titre de comte ; une bulle d'or transmit sa noblesse à sa postérité, n y a beaucoup de degrés dans la noblesse ; mais, si tu t'enquiers de Torigine de chacun, tu ne trouveras aucune noblesse, ou, du moins, tu en trouveras très-peu qui n'aient pas dans le crime leur origine. Gomme^ en effet, nous voyons appeler nobles ceux qui abondent en richesses, et que les richesses sont rarement les compagnes de la vertu, qui ne voit pas la triste source delà noblesse ? Celui-ci s*est enrichi par l'usure, celuilà par le pillage, un autre par la trahison, celui-ci par l'empoisonnement, celui-là par les flatteries, cet autre fait profit de l'adultère. A quelques-uns le mensonge sert. Certains exploitent leurs femmes ; d'autres, leurs enfants ; le plus grand nombre se pousse par le meurtre... Tous applaudissent à cette pensée : — Nul ne s'enquiert d'où vient, mais comment viendra la fortune. —Quand la caisse est pleine, on recherche la noblesse. Ainsi cherchée, elle n'est rien autre que le prix de l'iniquité. Mes ancêtres furent nobles ; mais je ne veux pas me flatter : je n'estime pas que mes aïeux aient été meilleurs que les autres^ que leur seule ancienneté protège ; car on ne se rappelle plus leurs îices. A mon sens, nul autre n'est noble que l'ami de la vertu. »

1. < Sachez qu'il n'y a pas..» une seule famille noble, mais je dis noble de race et d'antique origine, qui ne doive sa fortune aux femmes ; vous m'entendez..., etc. » (Paul-Louis Courier, Simple Discours.)

m LES MÉDIGIS.

La fortune cruelle sépare enfin les deux amanls. Euryale suit son maître qui va se faire couronner à Rome. Il jure de revenir, mais refuse à Lucrèce de Tenlever : son honneur à elle, à lui, ne permet pas qu'il l'expose au mépris à la cour, dans les camps. Le chevalier tombe malade à Rome, où l'empereur le laisse : une lettre de Lucrèce achève sa guérison. Il traverse Sienne pour rejoindre Sigismond. Mais il ne peut qu'entrevoir son amie et lui faire un muet adieu... Elle meurt de douleur dans les bras de sa mère. Euryale, d'abord inconsolable, se laisse marier par l'empereur à une beauté de sang ducal.

En platonicien qu'il est, ^Eneas profite de ce dénouement pour exposer ses idées sur l'union mystérieuse des dmes. Gomme Guido Cavalcanti, le vieux trouvère florentin, ou Dante dans sa Vita Nuova^ il couronne de métaphysique l'élégie :

« L'âme se plaint de mourir, parce qu'elle quitte un corps aimé; mais le corps, quand l'esprit s'en est allé, ne se plaint ni ne se sent. Or, cqmme tous les deux sont conjoints parTamour /d'une seule âme, la séparation est d'autant plus pénible que l'amour mutuel de chaque partie se fait plus sentir. Mais ici, assurément, il n'y avait pas deux esprits; mais, de même qu'Aristophane pense que cela se passe entre deux amis, d'une âme deux corps semblaient faits. C'est pourquoi l'âme ne se séparait pas de l'âme, mais un amour unique les scindait en deux. Alors le cœur se divisait en parts ; une partie de l'esprit s'en allait, une autre demeurait, et tous les sentiments à Tenvi se désagrégeaient l'un de l'autre et pleuraient de se séparer d'euxmômes. »

iEneas avait trente-neuf ans lorsqu'il écrivit ce récit d'amour. Quand donc, bien des années après, le Pape Pie II se repent de Tavoir composé, l'excuse de la jeunesse qu'il invoque semble fort déplacée, ou du moins bien relative. *

« Quand nous nous rappelons, dit-il, ô Charles, mon très-cher iils, que nous avons écrit autrefois, jeune que nous étions alors de sens et d'âge, un traité sur Tamour, un extrême repentir, la honte et le remords harcèlent cruellement notre âme. Nous savons, il est Yrai, et nous affirmons expressément qu'il y a deux parties dans ce petit ouvrage : une simple histoire d'amour, trop Ubre, hélas ! trop brûlante d'un feu profane, et une conclusion morale qui accompagne et édifie. La première,] e le vois, bien des insensés et des pécheurs s'y attachent. La seconde, hélas ! presque personne ne s'y arrête. Tant la malheureuse espèce humaine est aveuglée et dépravée ! Donc, ce que, jeune autrefois, nous écrivîmes sur l'amour, méprisez-le, û mortels, rejetez-le : mais suivez ce que nous disons maintenant, et croyez plutôt au vieillard qu'au jeune homme. Ne prisez pas un particulier plus qu'un pape. Repoussez i£neas, accueillez Pie K »

Puis, poète anacréon tique, le pieux pontife décrit en latin les pièges du séduisant démon. En sa rigueur dévote, on sent quelque complaisance envers l'idole qu'il a célébrée :

D'Amour lascif naguère ai vu la face :

Trop chère était A mon esprit. De barbe il n'avait trace

Et poil n'avait

1. ifiN. Sylv. Op. omn. — -€neas Sylvius se repent d'avoir composé autrefois VHistoire de detix amants, Ëpist. cxcv, p. 869.

iS6 LES MÉDICIS.

Au corps du tout ; pareillement les cuisses,

Le pied, la main, Le dos avait tout polis et tout lisses,

Aussi le sein ; Double aileron aux épaules s'attache.

D'où bel arc pend...

— Sous tes longs cils, nul regard ne se cache.

Aveugle enfant. — Adonc^ pourquoi sans barbe est sa figure,

Et son corps net?

Pourquoi va-t-il tout nu sous la froidure,

Ce garçonnet ?

Pourquoi cet «arc, ce carquois et ces ailes ?

— Çà, dis-le-moi, 0 Calliope, ô prime des pucelles

D'Apollon-Roi. — Elle, sur ce ; — Qui sait, dit-elle, évite

Le trait malsain...

Tant seulement au cœur d'enfant se gite

Amour malin.

Est peint enfant Éros, pour ce qu'il semble

Un damoiseau, Un apprenti d'amour qui geint et tremble

Pour un museau...

Il est peint nu, n ayant en sa simplesse

Pudeur ni loi, Au grand jour aime, aveugle en sa jeunesse ;

Car il ne voit L'honnêteté, ne distingue son vice ;

Car il ne sait De la vertu soutenir le service ;

Il croit secret

Tenir à tous son mal, bien qu'on le voie.

Ainsi l'amant Ignore tout^ à son plaisir en proie^

Et dédaignant

LE ROMAN D'UN PAPE. i27

Conseils, parents, dieux, droits et renommée.

S'il lanoe traits, Ce sont les dards que dans l'âme pâmée,

Éros, tu mets.

Comme TAmour de çà, de là, voltige,

11 est ailé, Change cent fois, et revient par prestige,

Lorsque, envolé.

Tu le crois loin. — Ainsi dit la Déesse.

Or cet enfant.

Dont je voyais l'image enchanteresse

Un arc portant, ?I'a dans sa main le clair flambeau que prête

A Cupidon Des temps passés plus d'un divin poète.

— Çà, d'où vient donc,

Repris-je, que l'Amour porte une flamme ? —

D'un propos court, Me répondit alors la noble dame :

— Flamme est Amour. — D'Amour lascif contemple l'effigie,

Ami lecteur ; Et garde-toi de ce Dieu [dans ta vie : Garde ton cœur.

Ainsi le pontife humaniste regrette les frivoles passetemps de sa jeunesse. Mais, dans son mètre érudit, il scande avec quelque douceur r excommunication majeure d* Aphrodite et d'Éros*

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