Virgile, Géorqiques^ liv. ï, v
LES MÉDIGIS.
Maïs ces amplifications du réel par la légende, loin de les proscrire, il faut les recueillir comme un témoignage de la vérité idéale, au fond la plus vraie, parce qu elle est la plus étendue.
Il ne s'agitpas pour nous de réduire aux proportions de Thumanitéles demi-dieux et les héros. Cette œuvre n'est plus à faire : la critique a dès longtemps dépouillé des voiles du mythe toutes les figures de l'histoire. Gardonsnous toutefois d'un autre écueil, la tendance à supposer que ces personnages, agents d'ordinaire inconscients des plus grandes révolutions, percevaient en sa clarté Tidée qu'ils symbolisent, le progrès qu'ils ont servi, mais qui ne se posait pas dans leur pensée avec la rigueur d'un théorème. Ne l'oublions pas quand nous opposons les penseurs de la Renaissance aux défenseurs de l'idée chrétienne, catholiques ou protestants. S'il est vrai de quelques-uns qu'ils n'ont pas reculé devant une affirmation contraire, la majorité, leurs protecteurs surtout^ flottaient dans un de ces compromis involontaires, prô* longeant dans les âmes l'empire des croyances les plus ébranlées.
Ainsi, au Vatican, dans la Caméra délia Segnatura^ la Dispute du Saint-Sacrement fait face à V École d'Athènes: un commun idéal inspira ces deux compositions commandées à Raphaël par Jules II, comme pour rendre la fusion qui parut s'opérer entre le symbolisme catholique et le dogme platonicien. Pour orthodoxe que soit la glorification du mystère eucharistique, les groupes
qui entourent le SaiQt-Sacrement dans une savante harmonie se joindraient-ils sans disparate aux sages du paganisme majestueusement ordonnés sur la paroi opposée autour de Platon et d'Aristote? Sans doute, tant les Saints ressemblent aux Sages, par l'harmonie des poses, le calme de la ligne, l'auguste sérénité des physionomies! Ces docteurs, ces ascètes, Platon, Aristote, les reconnaîtraient pour compagnons. Tels les philosophes, les artistes de la seconde Renaissance reprirent la tradition antique, hellénisant le christianisme, dont la plupart des penseurs de ce temps subissaient sans protestation ou respectaient l'empire.
Le Moyen-Age, lui, avait tenté de christianiser les éléments issus du paganisme qu'il recueillit pieusement. Ce fut l'œuvre d'une première Renaissance commencée au onzième siècle et terminée à Pétrarque, à Boccace, précurseurs immédiats des Ficin et des Pomponat. Mais, loin d'être, comme on l'a cru, séparées par une opposition radicale, ces deux époques se tiennent. La seconde est un prolongement naturel de la première, dont elle n'eut qu'à épurer les clartés un peu troubles.
Platon s'endort à Sunium. Perdus entre deux azurs, des abîmes bleus de l'éther au miroir irisé d'Amphitrite, ses yeux se ferment. Ce songeur qui rêve éveillé, mais dont les imaginations sont toujours sereines, même quand il se figure les monstres de l'Hadès, il voit se dresser des spectres bizarres. Le cauchemar déploie sur lui ses ailes de vampire. Son regard se trouble : il ne
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reconnaît plus les prés aux beaux platanes, l'antre aimé des nymphes, le bois auguste où le sage cause avec les dieux. Sur un ciel de plomb, dans la nue, le Triangle de feu darde un reflet de sang sur le val de Josaphat. Des rocs livides, où seul l'aigle se pose, jusqu'au fond du ravin, le signala retenti, le sol ébranlé par le clairon terrible vomit la phalange des. morts, non plus le thiase des ombres tournoyant aux accords de la lyre sur les pelouses de l'Elysée, mais des squelettes dont les mâchoires claquent d'un rire strident, dont les os se choquent sous le suaire, au râclement du rebec, dans le vertige d'une danse macabre.
Telle fut, sans doute, l'impression des sages qui protestèrent contre le christianisme, à son avènement. Ils ne comprirent pas qu'une fois consacré par Constantin comme force sociale, ils devaient subir en lui la forme populaire du monothéisme, par eux dégagé de l'Olympe d'Homère et de Phidias. Ils pressentirent seulement que par cette doctrinele monde entrait dans un cycle inconnu d'angoisses et de contrainte.
Le Moyen-Age a un double aspect : de naïveté et de recherche, d'ascétisme et de violence. S'il apparaît sous les traits d'un Ferragus colérique et sanguin, n'est-il pas aussi Vescholier rachitique et meurt-de-faira de Montagu?
Le rêve de la chair vaincue, du réel réduit par l'abstrait, fut celui du Moyen-Age. A ces obsessions l'Esthétiijue doit des horizons, la Logique des développements nouveaux.
L'expression simple manque pour rendre l'esprit de ces temps compliqués, oîi la passion argumente en baralipton : le pédantisme est barbare ; la barbarie, pédante.
Alors un nouveau latin {lingua volgare) émerge de Taulre, de la vieille langue adultérée par le contact des barbares, pliée par l'instinct populaire aux besoins nouveaux de la civilisation. Si le Verbe se transforme ainsi dans la bouche des illettrés, serfs et seigneurs, paysans et citadins, c'est que, par une connexion nécessaire entre la faculté d'expression et la faculté pensante (>ôyoç, en grec, c'est raison et parole), se modifie la raison, le rapport commun des choses : idées, sentiments, institutions. Une ère nouvelle s'est ouverte : l'ère catholique et féodale après celle de l'antiquité hellénique dont Rome, en devenant la cité universelle, répandit dans le monde occidental l'esprit civilisateur. Comme lien d'unité morale, au lieu des patriotismes locaux absorbés et énervés dans l'immensité de l'empire, le Catholicisme met une croyance, la Chevalerie un point d'honneur, la Corporation le sentiment de la dignité du travail, la Commune un civisme bourgeois qu'on trouve à Gand comme à Toulouse , à Florence comme à Lubeck.
Des mœurs réellement générales associent tous les occidentaux. Troubadour, trouvère, minnesinger^ chantent Dieu, les dames, la croisade. Il y a des cours d'amour en Provence, en Champagne, aux bords du
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Rhin. Fêtes, confréries, tournois, légendes, tout est pareil ou analogue au nord, au midi.
Rome ne cesse pas d'être le centre, à la faveur de deux légendes :
Le Tu es Petms consacrant la théocratie des Grégoire VII et des Innocent III;
Un roi germain transformé en César devenant le chef d'un prétendu Saint-Empire romain, a qui n'était, dit -» spirituellement Voltaire, ni saint, ni empire, ni ï> romain ».
Les résultats de la civilisation antique ne furent pas perdus au Moyen- Age dans l'ordre politique et moral. Mais, transfusés en quelque sorte dans la tradition chrétienne, altérés par ce mélange, ils exercèrent sur la nouvelle société une action continue et bienfaisante, marquée dès le onzième siècle par le grand réveil qui précéda la seconde Renaissance. Au point de vue d'une originalité seconde, mais qui étendît et diversifiât l'idéal, ce retour incomplet aux sources païennes, si largement rouvertes par les hommes du quinzième siècle, eut de précieux avantages. Produit d'un alliage inattendu entre l'Antiquité, le Christianisme et la Barbarie, le génie du Moyen- Age est plein d'attraits. Grâce à ses combinaisons hybrides, aux aspects qu'il multiplie dans le champ du romanesque et du merveilleux, ses variations sur les thèmes historiques traditionnels amusent encore l'imagination dont elles ont agrandi et approfondi le domaine. Quelle haute fantaisie, quel capricieux rajeunissement
de type en ce César à rœil grifagno^ au regard de proie, que Dante peint d'une touche 1 Érigé par les chanteurs de geste en monarque féodal, Alexandre ressemble au grand empereur des épopées chevaleresques. Lui-même, ce Charlemagne, subit, dans une mesure restreinte par la proximité des époques, une transposition analogue. Les traits du Kaiser franc, les disparates de son temps demi-barbare, se dissimulent sous les dehors d'un haut suzerain entouré de ses vassaux et trônant sur une société hiérarchique constituée et bien fondue. C'est comme une hallucination qui transfigure à peu près le héros homérique, au contact d'un idéal analogue à celui du preux : Hector, baron de Troie ; Achille, duc des Myrmidons !
Virgile n'est pas moins travesti : « Ce Phœnix de la » poésie latine fut accusé non point de cette magie et » fureur poétique qui a charmé par la perfection de ses D œuvres tous les plus beaux esprits, mais de la géoti- » que superstitieuse et défendue... On raconte que Vir- ]» gile fit une mousche d'airain sur une des portes de la » ville de Naples, laquelle dans l'espace du temps qu'elle h demeura au lieu où il l'avoit mise empêcha qu'aucune » mousche ne pût entrer dans ladite ville;... qu'il fit » ériger sur une haute montagne proche de la ville de » Naples une statue d'airain qui avoit en sa bouche une > trompette, laquelle sonnoit si fort quand le vent de » septentrion venoit à souffler, que le feu et la fumée » qui sortoient de ce foyer de Vulcain, que l'on voit
» encore près de la ville de Poussole, estoient repoussés )) vers la mer, sans faire aucun mal ny dommage aux )) habitants,... et de plus qu'il avoit fait ces statues D appelées la Salvation de Rome, lesquelles estoient » gardées nuit et jour par des prestres, à cause que » dès aussitost que quelque nation vouloît se révolter et » prendre les armes contre l'Empire Romain, soudain » la statue qui portoit la marque, et estoit adorée par » icelle, s'esmouvoit, une cloche qu'elle avoit au col » sonnoit, et la mesme statue monstroit au doigt cette » nation rebelle, si qu'on pouvoit veoîr son nom par » escrit, lequel le prestre portoit à l'Empereur, qui tout » aussitost dressoit une armée pour lui courre sus et la )) tenir en son devoir... Toutes ces resveries furent pre- ;) mièrement transcrites de Gervais, chancelier de TEra- » pereur Othon, par Hélinand, moyne de Fresmont, » dans sa Chronique universelle^ et depuis par un An- » glois nommé Alexandre Nickam, religieux de l'ordre » de Saint-Benoît K ^
A ce faux Virgile, au pseudo-César correspond dans la science de ce temps un faux Âristote qui, traduit de l'arabe ou de l'hébreu, approprié successivement à l'Islam et à l'Église, traîne, puissant colosse, le char théologîque... Ou l'on dirait, — Hercule géant, — une de ces cariatides que l'art appauvri du Bas-Empire empruntait
1. Gabriel Naudé, Apologie des grands hommes, p. 607, 6H, etc., cité par Batle, Dktionn. historique^ article Virgile.
LA PREMIÈRE RENAISSANCE. Il
pourorner ses édifices aux monuments des belles époques.
Aristote fut presque un Père de l'Église. Vénérée à peu près à l'égal de l'autorité des livres saints, Tautorité du penseur grec devait, bon gré mal gré, cadrer avec le dogme chrétien. Or (cette seule différence suffit à montrer l'incompatibilité des deux doctrines), Aristote croît la matière incréée, coéternelle au premier moteur, ou Dieu.
La bonne volonté des croyants abonde en ressources d'exégèse. Par exemple, Aristote passait pour reconnaître la Trinité des personnes divines « avec l'unité d'essence ». Et l'on citait ce passage du livre Di€ Ciel et du Monde : « Prenant ce nombre {trois) dans la nature comme une loi de celle-ci, nous l'employons dans les sacrifices aux. Dieux * ». Bessarion le premier démontra que cette fameuse triade se rapporte aux rites qui, du temps d'Aristote, devaient être accomplis à
l'autel \ L'âme est une entéléchie, dit Aristote. « Mais que
» veut dire entéléchie? C'est, dit-il, un principe et un
» acte, une puissance nutritive, sentante et raisonnable.
» Gela ne veut dire autre chose sinon que nous avons la
» faculté de nous nourrir, de sentir et de raisonner. Le
» comment et le pourquoi sont un peu difficiles à saisir.
» Les Grecs ne savaient pas plus ce que c'est qu'une
1 . Aïo irapà TÎiç ç^Sdewç etXY)(jy6Teç <S(Titep vijxouç èx£tVY)ç, xa\ itpbç Taç àyiaTE^ac t&v Oe&v ^p(o(jLeOûc tcî> ocptô(j.4> toutù>.