‹ Les MédicisChapitre 58 sur 262 · Infemo.y c. xix, t · texte numérisé non relu

Infemo.y c. xix, t

bule de son édil), j'interrogeai le bienheureux Père : — S'il y a, dis-je, des portraits de ceux que tu appelles apôtres, montre-les-moi, que je puisse connaître si ceux qui m'ont apparu sont bien ces apôtres. -^ Aussitôt ce Père, digne de toute révérence, commandée des diacres de m'apporter ces images, et, devant mes satrapes, je reconnais et confesse que c'est bien celles des personnages que j'ai vus en rêve. » L'empereur décrit la pénitence que Sylvestre Ini imposa : « à savoir, revêtir un cilice en notre palais deLatran pour que j'expiasse auprès du Seigneur notre Dieu et Sauveur, par jeûnes, vigiles, larmes et oraisons, tous les actes accomplis par moi avec impiété et perpétrés contre la justice, j — Il renonce à Satan, à ses pompes, à ses œuvres, et confesse sa foi au Dieu Triple et Un : Patrem omnipotentem factorem cœliet terrse^ etc., et in unum Dominum Jesum Chris ttim filiiimDei unigenitum^ Dominum nostrum^ qui genitus est ex Spiritu Sancto et Maria Virgine, spontanea VO' luntate coram omni populo confessus sum.,. Plongé dans la piscine sacrée, il voit une main le toucher du ciel. Il est guéri et chrétien, et sa gratitude s'exprime par ce fantastique édit :

« Nous, avec nos satrapes et tout le Sénat, et le peuple soumis au glorieux Empire, nous avons jugé utile de donner au successeur du prince des apôtres une plus grande puissance que celle que notre Sérénité et notre Mansuétude ont sur la terre. Nous avons résolu de faire honorer la sacro-sainte Église romaine plus que notre puissance impériale qui n'est que terrestre ; et nous attribuons au sacré siège du bienheureux Pierre.

LES MÉDIGIS. I. —il

toute la dignité, toute la gloire et toute la puissance impériale. Nous possédons les corps glorieux de saint Pierre et de saint Paul^ et nous les avons honorablement mis dans des caisses d'ambre, que la force des quatre éléments ne peut casser. Nous ayons donné plusieurs grandes possessions en Judée, en Grèce, dans FAsie, dans TAfrique et dans lltalie, pour fournir aux frais de lem's luminaires. Nous donnons en outre à Sylvestre et à ses successeurs notre palais de Latran, qui est plus beau que tous les autres palais du monde.

» Nous lui donnons notre diadème, notre couronne, notre mitre, tous ces habits impériaux que nous portons, et nous lui remettons la dignité impériale et le commandement de la cavalerie. Nous voulons que les révérendissimes clercs de la sacrosainte Église romaine jouissent de tous les droits du Sénat. Nous les créons tous patrices et consuls. Nous voulons que leurs chevaux soient toujours ornés de caparaçons blancs, et que nos principaux officiers tiennent ces chevaux par la bride, comme nous avons conduit nous-méme par la bride le cheval du sacré pontife.

» Nous donnons en pur don au bienheureux pontife la ville de Rome, et toutes les villes occidentales de lltalie, comme aussi les autres villes occidentales des autres pays. Nous cédons la place au Saint-Père ; nous nous démettons de la domination sur toutes ces provinces ; nous nous retirons de Rome, et transportons le siège de notre empire à Byzance, n'étant pas juste qu'un empereur terrestre ait le moindre pouvoir dans les lieux où Dieu a établi le chef de la religion chrétienne.

» Nous ordonnons que cette donation demeure ferme jusqu'à la fin du monde; et, si quelqu'un désobéit à notre décret, nous voulons qu'il soit damné éternellement, et que les apôtres Pierre et Paul lui soient contraires en cette vie et en l'autre, et qu'il soit plongé au plus profond de l'enfer avec le diable* Donné sous le consulat de Constantin et de Gallicanus *. »

1. Yoy. Edictum Domini Constantini imp*, dans les Fausses Décrétais, édit* Merlin. 1535, in-folio : — a Unde ut pontificalis apex nonvilescat^sed

Voilà l'étrange factura qui garda durant huit siècles une autorité souveraine. Le premier auteur qui l'invoqua estTévêque Énée, dans son rrae/e contre les Grecs (868). La prétendue donation fut insérée dans la collection des Fausses Décrétâtes^ publiée à la fin du huitième siècle par le prêtre espagnol Isidore Mercator. Alléguée par le pape Nicolas V^ à la fin du neuvième siècle, par Léon IX dans sa lettre au patriarche de Constantinople (1053), par Pierre Damien (1062), par saint Bernard (1152), l'authenticité de cet acte apocryphe fut reconnue même par un Grec, Théodore Balsamon (1194). Mais Godefroi de Viterbe, dans sa ChroniquCy tout en soutenant l'autorité suprême des papes sur les rois, admet déjà le doute sur la réalité de la fameuse donation (1186).

L'esprit critique s'affermissant, la dernière moitié du quinzième siècle voit crouler cet ouvrage avancé de la théocratie sous le bélier de Laurent Yalla.

On retrouvera Valla dans le groupe des humanistes romains, formidable lutteur dans les ftpres querelles des lettrés, homme d'aventures et d'érudition patiente, type curieux. Pour Tinstant, nous regardons le meneur de la croisade anti-papale, le David dont la fronde atteint au front le géant romain.

tnagis quam imperii dignitas glotia et potentia decoretur, ecce tam palatium nostrum, quam romanam urbem et omhis Italiœ son occidenialium regionum provincias, loca et civitates beatissimo ponlifici nostro Syivestro universaii papœ conceditnus, contradimus atque reiinquimus, e û. . «

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Jamais légende plus hasardée que la prétendue donation de Constantin n'étaya plus colossal pouvoir que la théocratie romaine.

La bonne foi de ceux qui profitèrent de ce faux parait toutefois hors de cause. L'absence de critique, la confusion, le travestissement des idées et des traditions, font comprendre qu'un Hildebrand n'ait peut-être jamais douté de l'authenticité d'aucun des titres justifiant son omnipotence. Aussi bien, le profond penseur qui rajeunit au sens moderne la théorie catholico-féodale, Joseph de Maistre, donne du fait une explication, plausible quant à la sincérité de ceux qui crurent à la donation, mais laissant subsister Timpossibilité que, même indirectement, Constantin ait pu se dessaisir de Rome : — « La i> même enceinte ne pouvait renfermer l'empereur et le 9 pontife. Constantin céda Rome au pape. Là conscience )) du genre humain, qui est infaillible, ne l'entendit pas » autrement, et de là naquit la fable de la donation qui » est très-vraie. L'antiquité, qui aime assez à voir et » toucher tout, fit bientôt de V abandon^ qu'elle n'aurait » pas même su nommer, une donation dans les formes « » Elle la vit écrite sur le parchemin et déposée sur Tau* » tel de Saint-Pierre. Les modernes crient à la fausseté^ > et c'est l'innocence même qui racontait ainsi ses pen- » sées. Il n'y a donc rien de si vrai que la donation de )> Constantin ^ s>

1. J. DE Maistre, Du Pape, liv. H, ch. vi, p. 181 (Lyon, Pélagaud, 8» édition, 1845. in-8»j.

L*interprétation philosophique est le poignard de miséricorde qui achève les légendes. Il appartenait à un preux de Tultramontanisme de lui donner gracieusement le coup de grâce. Mais, au quinzième siècle, qu'on l'attaque ou la défende, on n'en est pas à expliquer philosophiquement la papauté.

Laurent Valla n'y va pas de main morte dans sa Famse donation de Constantin,

Commencé sous Eugène IV, ce pamphlet fut repris et terminé sous Nicolas V, pontife lettré, qui paraît avoir toléré cet assaut sacrilège d'un lettré qu'il protégea. A côté de rigueurs révoltant l'humanité moderne, il est à cette heure de la Renaissance d'étranges ménagements dans l'âme des chefs de la hiérarchie. Le culte de l'esprit eût ses exigences qui dominèrent les convictions ou l'hypocrisie politique des chefs du clergé.

Les audaces de Valla ne pouvaient cependant échapper tout à fait à la répression. Dès lââO, après le concile de Florence, il avait fait connaître en manuscrit une partie de son travail. Laurent dut se réfugier à Naples auprès du roi Alphonse. Mais les récits de persécution plus cruelles, — emprisonnement, fustigation, — qu'il aurait subis dans un couvent de dominicains semblent controuvés. L'inquisition lui fut du moins très indulgente; et il put soutenir sans plus d'inconvénients, contre fra Antonio da Bitonto, que chacun des articles du Symbole n'avait pas été composé par un apôtre. Il ne croyait pas non plus à la lettre écrite par Jésus-Christ

166 LES HËDICIS.

à Âbgary ni même h l'existence de ce roi d'Édesse ^ Notez que c'est un chanoine de Latran, un secrétaire apostolique, qui parle ainsi des papes :

ff. Je n'écris pas seulement ' contre les morts, mais aussi contre les vivants ; je n'écris pas contre l'un ou l'auti'e, mais contre la plupart, et non contre des particuliers seulement, mais contre des magistrats. Et quels magistrats I Â savoir contre le Souverain Pontife, qui n'est pas seulement armé du glaive temporel, à la manière des rois et des princes, mais qui Test aussi du glaive ecclésiastique ; tellement que tu ne pourrais te protéger contre lui, sous le bouclier même, pour ainsi parler, de quelque prince, sans que tu en fusses moins frappé d'excommunication et d'anathème. Et si, comme il a parlé prudemment, il a été réputé avoir agi de môme celui qui s'écria : Je ne veux pas écrire

1. Yoy. TiRABOSCHi, Stor. délia Utterat. ital.y t. VI, part. UI, lib. III, cap- V, §g xxxiv-xxxix, p. 1029-1043. -- Gingdené, Hist. de la Litt. d7<., chez Michaud, 1811, t. III, 1" partie, ch. xix, p. 348-355. — Bayle, Dictionn. /iw^or., article Vaiia. —Voltaire, Ess. surlesmœursy ch. ix. — Fleury, Histoire ecclésiastique, t. V, liv. XXXIII, § viii, p. 283-284.

2. « Non tantum adversus mortuosscribo, sed adversus etiam vivos, nec in unum alterumve, sed in plurimos : nec contra privatos modo, verum etiam contra magistratus. Ât quos magistratus? Nempe Summum Pontificem, qui non temporali solum armatus est gladio, regum ac principum more, sed ecclesiastico quoque: ut ab eo, neque subter ipsum, ut sic loquar, clypeum alicujus principum protegere te possis, quo minus excommunicatione, anathemate feriare. Quod si prudenter, ut dixit, sic fecisse existimatus est qui inquit : Nolo scribere in eos qui possunt scribere, — quanto mihi magis idem faciendum esse videtur cum qui nec proscription! quidem reliquerit locum, quique invisibilibus me potestatis suae jaculis persequatur, ut jure possum dicere : Quo ibo a spiritu tuo et quo a tua fugiamfacie? »

(Laurenth Vallensis patrith romani : De falso crédita et emenUta Constantini donatione dedamatio, p. 761 ; dans les : Laurentii VoIUb opéra, nunc primo non mediocribus vigiliis et judido quorumdam eruditissimorum virorum in unum volumen collecta, etc. Basileœ, apud Henrichum Petrum, mcnso augusto, anno MDXLIII. — Bibliothèque Mazarine, n» 443.)

contre ceux qui peuvent écrire ; — combien plus paraît-il qu'il me faudrait agii* ainsi à l'égard de qui ne me laisse pas un lieu de refuge contre sa proscription et qui me poursuivrait des dai'ds invisibles de sa puissance I combien je puis dire : — Oùirai-je loin de ton esprit, où fuirai-je loin de ta face? »

On n'assaille pas impunément un pouvoir qui s'étend sur plus de la moitié du monde alors connu.

Il n'y avait pas encore de Hollande pour abriter les proscrits delà pensée. Cet asile aux philosophes persécutés fut à leur égard presque le seul bénéfice de l'hérésie, ailleurs intolérante comme Rome.

Fondées sur la croyance en un absolu dont elles estiment posséder la notion exclusive, les théologies pourraient-elles être jamais tolérantes?... Les pouvoirs temporels ou des exigences passagères de situation leur imposent seuls le support des propagandes adverses. Il est dans la logique de leur doctrine d'étouffer la voix du sceptique ou du novateur. Si la violence, au prix d'un mal éphémère, peut arrêter leur parole qui perd les âmes pour l'éternité, la tentation est irrésistible de les supprimer, de les bâillonner au moins.

Les conditions de Tintolérance théologique changent (heureusement !) : l'intolérance en elle-même ne change pas. Seulement, d'une part, les répressions s'adoucissent; de l'autre, en raison du rationalisme croissant, se dilate le cercle des opinions tolérées. — Hier, il fallait croire que le monde fut fait en six jours de vingt-quatre heures : demain, il suffira d'admettre pour l'œuvre de

Jéhova six. périodes de plusieurs milliers d'années.

Il est de foi au quatorzième siècle que le Saint-Esprit a dicté à Constantin sa donation. Au seizième, la vérité s'imposera sur ce point, elle ne sera plus, du moins, une hérésie. De nos jours l'explication de l'auteur du Pape s'enseigne au séminaire. On admet comme très-conciliable avec Torthodoxie cette interprétation naturelle d'un miracle : « — L'innocence ne voyait-elle pas... un ange )) qui effrayait Attila devant saint Léon? Nous n'y voyons, > nous autres modernes, que V ascendant du pontife; » mais comment peindre xxn ascendant? Sans la langue )) pittoresque des hommes du cinquième siècle, c'en était » fait d'un chef-d'œuvre de Raphaël; au reste, nous » sommes tou& d'accord «ur le prodige. Un ascendant » qui arrête Attila est bien aussi surnaturel qu'un ange ; Y et qui sait même si ce sont deux choses ^ I >

L'érudition progressait trop au quinzième siècle pour que l'Église n'abandonnât pas bientôt un terrain d'une défense impossible. A Valla reste toujours l'honneur d'un appel direct à l'opinion. De là des proscriptions qui ne tardèrent pas à atteindre le livre, si, grâce à l'aménité d un pontife humaniste, elles épargnèrent l'auteur. De là aussi la popularité de ce pamphlet traduit plus ou moins librement en diverses langues et secrètement répandu.

La France, scolastîque et parlementaire, oîi, avec

4 J. DE Maistre, Du Pape, liv. H, ch. vi, p. 18, noie.

Rabelais, la pensée libre, avec les Berquîn et les Le Clerc, ua christianisme indépendant allaient naître, la France devait avoir ses traductions du grand libelle.

Gomme signe de l'état des esprits, il est curieux de rapprocher du texte une version française qui ne s'en éloigne que par quelques amplifications accentuant, avec toute la furia gauloise, la pensée si âprement hostile du polémiste italien.

Très-parisien d^aspect, ce petit volume, en caractères gothiques, ne porte ni indication de Tannée et du lieu de la publication, ni mention d'imprimeur ou de libraire *. On remarquera ces signes de clandestinité, d'autant que le texte latin est rare ^ Parmi les éditions complètes des

4. Laurent Valle, poète, orateur romain, — ^ur la donation de Con^ stantinf empereur, — In-18, Bibliothèque Sainte-Geneviève, n® 3035.

2. Cette clandestinité est d*ailleurs conOrmée par l'existence d'une édition latine (in-18), qui ne porte également aucune indication d'éditeur, d'imprimeur et de lieu de publication (Bibl. Sainte-Geneviève, n"3035, E, provenant du fonds de la Bibliothèque du couvent de Sainte-Geneviève (1752).

DonationiSy quœ Constantini dicitur privilegium, Barthoîomeo Picemo de Monte Arduo ad Julium II Pontif. Max. interprète ;

Laurentii Vallœ patritii romani contra ipsum^ ut falso creditum et ementitumy privilegium declamatio; cum UlrichiHutleni quiritis germani ad Leonem X Pùntif. Max. prœfatione;

Nicolaus de Cusa, Tit, Sancti Pétri ad Vincula de donatione Constantini;

AntoninuSy archiepiscopus florentinuSt de eadem re;

R. P. D. Hieronymus Paulus CathalanuSy juris utriusque doctor, ac cubicularius Aleamuiri Vît Pontif. Max., de eadem donatione.

Remarquons, en tôte de cette collection de pièces hostiles à la cour de Rome, l'épître dédicatoire à Jules U, suivie du texte de la donation attaquée. Cette épître semble plutôt insérée là comme le passe-port qui amène le correctif de ces pamphlets. Quoi qu'il en soit, au langage de Barthoîomeo Picerni, on voit que Rome n'avait pas encore sur ce point de Torigine abandonné ses prétentions.

œuvres de Valla, celle d'Henri Pètre de BAle déjà citée est la seule gui renferme le traité critique que nous étudions. Outre la préface, Fouvrage, imprimé sans divisions dans le texte original, comprend dans la traduction cinq chapitres, dont les intitulés indiquent la nature et la suite des arguments développés par l'auteur :

« Au premier chapitre sera montré que Constantin ne feit oncques la donation fausse. Car la noblesse de son cœur, l'amour de ses enfants, l'autorité du Sénat et peuple romain ne l'eût pu souffrir. Et quand ils l'eussent souffert, saint Sylvestre ne l'eût voulu accepter étant injuste, contre Dieu et conscience.

» Au second chapitre sera montré que si ladite donation fut faite et qu'elle fut acceptée, toutefois jamais la possession n'en fut baillée, qui est le principi^l d'un droit.

» Au tiers chapitre sera mise la fausse donation, et réprouvée de mot à mot. Et sera démontré comment la légende de saint Sylvestre quant à la [lèpre de Constantin, quant au dragon et quant à plusieurs et autres choses^ est fausse et apocriphe*

» Au quart sera mise la division des empires d'Orient et d'Occident. — Et comment celui d'Occident fut donné premièrement aux François à la personne de Charlemagne. Et que sans preuves ni raisons il fut (translaté es AUemaîgnes) transmis aux Allemands par l'ambition de Léon tiers qui estoit allemand.

» Au quint sera montré comment les papes ne peuvent et ne doivent répéter, par armes ou autrement, chose quelconque de la donation de Constantin ; jà soit que ladite donation eût esté bonne, ensemble la possession. »

Après un assez long préambule sur les dangers de son entreprise, Valla se pose cette objection :

0 Par adventure (me dira quelqu'un), les papes et souverains évesques sont et seront plus patients et benings es choses qui

se diront et escriront à rencontre d'eulx que ne seroyent les roys et aultres princes séculiers. Ensemble se sçauront corriger, ou, s'ils te veulent encuyre, quelque roy ou prince te saulvera de leur main. A iceluy je réponds, quant au premier, que ce n'est pas leur coustume de user de pitié, mais de tyrannie, envers ceulx qui les reprennent et parlent d'eulx : alns les font mourir cruellement, excommunient, mauldissent et condemnent hérétiques : jâ soit qu'ils souffrent que Ton die mal de Dieu et de sa cour supercéleste, qui continuellement en leur palais est blasphémée sans soy esmouvoir... »

Le traducteur amplifie ; il force le ton. Valla dit seulement : « Nisi forte putemtis : patientius hœc esse laturum summum Pontificem^ quam cœteri facerent.,* »

Il rappelle ensuite les Grands-Pontifes Ananie faisant flageller saint Paul ; Phassur, emprisonner Jérémie. Un tribun délivre l'apôtre, un roi sauve le prophète.

La puissance séculière opposée à Tecclésiastique, le monarque appui 'de la vérité contre le prêtre... C'est déjà la tactique voltairienne !

L'auteur proteste de son respect pour le successeur de saint Pierre, monarque légitime de l'ÉglisQ et représentant du Seigneur. Mais Dieu est aussi par son esprit en tout fidèle « qui garde ses commandements ». Aussi, ce que fit saint Paul réprimandant saint Pierre, tout chrétien le peut faire à son tour.

« Je proteste... ne vouloir escripre Philippiques ne invectives à rencontre des papes, ou Tauctorité et saincteté de leur siège. Aussy ne veulx induire aultres docteurs à ce faire ne imposer faulx crimes et paroUes controuvées. Mais je souhaite, aussy

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désire que la vigne plantée par nostre Seigneur et Rédempteur Jésus^ arrousëe de son sang et cultivée par ses apostres, laquelle en court romaine est tant falade, gaye et luxuriante, qu'elle ne fait que produire lambrusches ou raisins sauvages, qui font ce vin lequel rend ceulx qui en boivent maniaques, furieux et oublieux, soit tellement taillée, essarmentée et nettoyée, qu'elle produise les beaux et bons raisins, dont -le précieux vin létiiicatif de Dieu et des hommes soit extraict. Et à ce faire, aussy persuader, je^ auroye toujours la bouche ouverte que l'on ne me doit fermer... »

Valla démontre ensuite, selon tous les formes scolastiques :

Que Constantin n'a pu vouloir donner Rome ;

L'eût-il pu, il ne l'eût voulu ;

Le pape Sylvestre n'a pu ni voulu accepter ;

Supposées la donation et l'acceptation, l'acte est nul en droit, la livraison n'ayant pas eu lieu...

Quelle raison pouvait pousser Constantin à se dépouiller ? — Sa nouvelle croyance ? « — Mais quelle > royale ou impériale majesté est répugnante au bap- » tesme et à la religion chrétienne. . . ? Et quel prince » doit être diminué de son estât pour avoir prins la sainte )) foi?» Puis l'auteur amène devant Constantin, et, dans un langage cornélien^ fait parler Rome éplorée.

« SU est ainsy, ô invîctissime César, que tu n'aies égard ne pitié quelconque de toy ne de tes enfans et que tu les prives de leur héritage, tes familiers de richesses, et tes amys d'honneurs ; et que tu ne ayes cure d'avoir tout l'empire, ains le veuilles départir à toy et à un aultre^ le Sénat et peuple romain ne doibtet ne veut perdre sa dignité. Sçaches que ce n'est pas

toy ne les tiens qui avez conquis et uny Tempire ; mais c'est notre sang et celluy de nos prédécesseurs qui Ta uni et mis en ung corps duquel tu es le chef. Et ores tu veulx partir ce corps en deux par la moitié et faire d*ung royaulme deux... D'advantage ne cuyde point que les Romains que tu auras ainsy délaissez et abandonnez te veuillent secourir un faict d'armes si (par adventure) tu les laisses. Ains courront plus tost à rencontre de toy et si defferont si tôt qu'ils veoirront leur advantage celluy à qui tu laisses ton empire, comme cil qui n'est digne de régner... Pour ces causes pense et ad vise bien à ton affaire. Car nous penserons du notre...»

Mâie langage du citoyen, cri d'indépendance et de dignité, compris par Valla et rendu dans la version française avec une naïveté d'expression qui relève Ténergie du sentiment 1

Plus loin, c'est Sylvestre lui-même qui, achevant la prosopopée, refuse le don de l'empereur, au nom du précepte évangélique : « Vous avez reçu gratuitement, donnez de même. » Il revendique pour les ministres de l'Église qu'on veut enrichir la croix de bois du Calvaire.

« Jadis Dieu donna et octroya à son peuple qui estoit les enfants d'Israël, non point roys, mais seulement juges. Et ne print à plaisir que le peuple luy demandast roy..* La quelle chose fut ïévoquée au Nouveau-Testament. Et tu veulx que je soyeroy, »

La critique porte au delà de la royauté temporelle du Pape, mais enveloppée et par une échappée furtive. Pas plus qu'au temps de Voltaire, ce n'est le moment de se brouiller avec les rois.

174 LES MÉDIGIS.

Abrégeons... Aussi bien, ces objurgations entraînent par leur sincérité chaleureuse, un peu aussi parce qu'elles ne restent pas sans applications actuelles. Commentsuivre Fauteur dans la déduction des nombreux arguments de droit et de fait à l'appui de sa thèse ? H y eu a de bien naïfs pour nous, entre autres le défaut d'acceptation mentionnée dans l'acte et de toute formalité indiquant, aux termes du droit romain, la tradition de la chose donnée. « Num quid Sylvestrem Constantinus in Capitolium quasi triumphantemy inter frequentium Quiritum, sed infidelium, plausum diùxit? in sella aurea^ simul assistente universo senatu^ collocavit ? magistralus pro sua quemque dignitate regem salutare et adorare jussit? >

C'est par trop évident. Mais il faut se reporter aux idées alors en cours, aux étranges déformations imposées par la légende aux hommes et aux choses antiques. Juriste et érudit, Valla devait plaider etdisserter en forme contre le préjugé d'une science fantastique. Avec un sérieux imperturbable, il arguë de ce que Constantin n'a pas mené lui-même ou fait conduire Sylvestre en Italie, en Gaule, en Espagne, pour lui transmettre légalement la possession de ces contrées. Et, supposé qu'il l'eût transmise, « qui, dit-il, en aurait en ce cas privé le cessiorinaire?... » Car il n'a point toujours été en possession, au moins » nul de ses successeurs n'y fut jusqu'à, et compris, » Grégoire le Grand. Qui n'a pas la possession et ne » peut prouver qu'il l'a perdue, n'a certainement jamais » possédé, et, s'il dit le contraire, il délire. Qui a

» dépouillé le pape? — Constantin lui-même, ses fils, ï Julien, ou quelque autre César?... Quand cette expro- )) priation est-elle advenue? Comment? Par révolte ou )) par meurtre? Les nations se levèrent-elles? Quelle » fut la première à secouer le joug ? Parle. . »

« 0 admirabîlem casum ! Imperium romanum tantis laborîbus, tanto cruore partum, tam placide, tam quiète a christianis sacerdotibus vel partum est vel amissum, ut nuilus cruar, nullum bellum, nulla querela intercesserit 1 »

Il y a là trop de thèmes à bien dire, pour que l'auteur des Élégances latines ^ en néglige aucun, variant les figures delà rhétorique, de l'hyperbole à l'ironie :

« Quod non minus admirari debcas, per quos hoc gestum sît, quo tempore, quo modo, quam diu, prorsus ignotum. Putes in Sylvis inter arbores régnasse Sylvestrem (1), non Romœ et inter homines, et ab hibernis imbribus frigoribusque, non ab hominibus ejectum. »

Si la concision manque, le trait n'est pas absent, ni rérudition vraie. Le traité de Jovien avecSapor est invoqué d'après Eutrope. Parlant des pays abandonnés aux Perses par le successeur de Julien, cet historien de Gonstantinoplè rappelle que jamais aucune cession de territoire n'avait eu lieu depuis la fondation de Rome. Oïl

1. Ladrentii VALLiB, Elegantktrum libri sex deque reciprocatione libellut cum Antonii Mancinelli lima suis locis appositUf etc. Argentorati, ex œdibus Mathiae Shuterii, meiise augusto, anno Ghristi MDXVU, re^ gnante imperatore Maithniliano ; petit in-'i*'.

176 LES MÉDIGIS.

sont les médailles, les monnaies, témoignant de la souveraineté des papes sous Constantin et ses successeurs? Quand les Damase, les Syrînus, les Anastase, les Jean, soutinrent-ils contre Théodore, Arcadius, Honorius, les droits usurpés, affirmés avec tant d'audace par les souverains pontifes des derniers temps ? « Jeté le demande, » dit Valla, s' adressant à Eugène IV, je le le demande, » à toi qui ne vis que par la clémence de Félix. »

Il s'agit ici de Tanti-pape Amédée de Savoie proclamé sous le nom de Félix V. Valla tint donc pour les Pères schismatiques du concile de Bâle.

Le courageux polémiste aborde enfin le texte de la prétendue donation. Il rappelle l'origine de cette pièce glissée par un faussaire dans la collection de Décrets publiée par Gratien, où elle coupe brusquement le fil des matières. Gratien, s'il l'eût insérée lui-même, ne l'aurait pas si gauchement placée : il en eût fait d'ailleurs mention à propos des traités intervenus entre les empereurs francs et allemands et Rome touchant les droits du Siint- Siége *. Sans parler du style barbare, de contradictions fréquentes entre les autres actes du recueil et la donation, la rédaction de ce morceau accuse la plus complète igno* rance de la constitution impériale au quatrième siècle de notre ère... Quand des Césars s'exprimèrent-ils ainsi? Qui jamais ouït parler de satrapes romains? Qu'est-ce que ces sénateurs qu'on dit soumis à l'Église romaine?*..

1. « In eo loco memiaisset. . . ubi agit de LucIoTici pactione. »

De longtemps encore nul membre de l'ordre sénatorial n'embrassa le christianisme, et ce n'est qu'à prix d'argent que Constantin put recruter des néophytes au baptême. « Ijyiigo temporé neminem senalorii ordinis voluisse accipere religionem christianam^ et Constantinum pauperes sollicitasse pretio ad baptisma 1 »

Le dix-huitième siècle reprendra pour son compte, en l'acceatuant, cette remarque sur la pauvreté des premiers chrétiens, « ces gueux, ces fripiers grouillant dans > les galetas de Rome j>. Mais Voltaire, en parlant ainsi, ne les accuse pas de vénalité. Valla n'a pas cette mesure. Sa passion hostile le déborde, elle l'entraîne hors de la prudence, et aussi de la vérité. Mais, s'il s'emporte à ce point, c'est qu'il est blessé au cœur, atteint dans sa religion de latinisant épris des splendeurs de Rome païenne. 11 appartient au groupe de l'Académie romaine, qui, tandis que les platoniciens de Florence se rattachent à l'antiquité grecque, revendique, lui, l'héritage du peupleroi, l'éloquence de Cicéron, la muse austère de Tacite.

« Quelle est, s'écrie-t-il, cette nouvelle injure du faussaire, cette expression du protocole : — Nous Constantin, etc., avons jugé bon, etc., avec notre sénat et tout le peuple soumis à l'Église romaine?... On ose dire sujet de cette Église ce peuple dont le prince des poètes a dit :

Tu regere imperio populos, Romane, mémento...

Si encore cet âne^ de faussaire se contentait d'exas-

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