CHAPITRE VII
Florence, comme foyer de lumières et d'élégances sociales, atteignait tout son éclat h la fin du quinzième siècle. Mais, alors même, sa décadence politique s'accusait par l'oubli des libertés qui la firent si grande.
Quand je dis : Libertés, — il faut s'entendre. Il s'agit, non d'un système d'individuelles garanties protégeant l'indépendance de chacun, sa vie, sa fortune, le développement de ses activités, mais de la liberté au sens antique, de la part de chaque citoyen dans la souveraineté du corps social.
Ce n'est pas que, sous ce régime municipal, la situation d'un des membres de ces républiques d'Italie et de Flandre ne fût meilleure que celle d'un bourgeois du roi de France ou d'Angleterre. Le progrès de l'industrie et du commerce, à Florence comme h Bruges, à Pise comme à Gand, la fière attitude de ces républicains du Moyen-Age en face des princes et des seigneurs féodaux, les distingue essentiellement de notre tiers état à peine émancipé du servage. Trop souvent, toutefois, dans ces
Communes, l'individu ou les minorités plient écrasés sous les majorités tyranniques proscrivant les partis vaincus, réglementant jusqu'à la minutie la vie privée, l'absorbant dans la vie publique au delà de ce qu'exige la garantie du bien-être de chacun. Il semble que ces sociétés ont une sorte de but mystique à atteindre, un idéal de gloire collective primant tout, qu'elles forment un être ayant son âme propre, sa vie, exclusive des vies particulières dont elle n'est que la somme et l'expression. Les cités antiques étaient des castes fermées. Un patriciat, une plèbe: au-dessous, quelques prolétaires, quelques étrangers (métœques), et l'immense tourbe des esclaves. Par suite de cette organisation, qui, réservant aux citoyens oisifs, ou à peu près, les fonctions nobles de combattre et de gouverner, faisait d'eux seuls des personnes^ des mains serviles exerçaient l'industrie. Simple organe de la production matérielle, l'esclave fut une chose. De là ce qu'on pourrait appeler le grand anonymat de l'histoire, ce silence dédaigneux sur ce qui constitue la vie même de l'humanité : l'industrie qui la nourrit, les puissances désormais souveraines de la production et du crédit, les labeurs^ les souffrances, l'ascension lente et tourmentée de la masse vers les lumières et le bien-être. Tant que le seul, puis le principal moyen de s'enrichir est la conquête, l'organe industriel demeure subalterne, esclave ou méprisé. La possibilité d'accomplir par les bras d'innombrables servitudes des entreprises industrielles qui, pour être
exécutées par un petit nombre, exigent des raffinements de calcul, de subtiles applications du savoir positif, permit à Télite sociale de se désintéresser à peu près de toutes les préoccupations. De cet état social il ne reste guère trace que dans quelques préjugés et dans cette expression d'oeuvre servile^ consacrée par la morale catholique.
Au Moyen-Age, en dépit des traditions antiques subsistant par débris, une immense évolution s'est faîte. Le travailleur manuel a cessé d'être esclave. Le bourgeois succède au plébéien oisif, — agriculteur tout au plus. Sous ce rapport essentiel, la Commune italienne du Moyen-Age ne ressemble en rien à la République de l'Antiquité. Ce changement contient tous les progrès de l'avenir, et entraîne nécessairement une autre définition du droit et dès libertés civiques.
Les libertés et le droit de la démocratie moderne existent en germe dans l'organisation politico-industrielle de Florence, de Sienne et de Pise. On les retrouve dans les puissantes communes de la Flandre.
Au premier abord, l'apparence est la môme que dajas l'antiquité. Il semble que tout le droit du citoyen consiste dans la part qu'il a, par son vote, à la formation de la loi, qu'il s'agisse pour lui moins de garanties, de sécurités, de dignité, de bien-être à obtenir, que de l'orgueil d'être, — selon l'expression de Rousseau, l'utopiste rétrospectif du système, — un membre du souverain.
Si l'on ne s'attache qu'au dehors, l'écrasement de l'individu paraît plus grand qu'il ne le fut dans l'anti-
quité. L'oppression des minorités y prend une forme monstrueuse, inouïe, par l'institution des magistratures des partis. Croirait-on qu'à côté de la Seigneurie, pouvoir légal, les Guelfes florentins, pour régner et proscrire à leur compte, ont leurs capitaines et leurs officiersl Malgré tout , cependant, la démocratie moderne se fait jour, bien diflerente de l'antique. Dans Rome païenne, par exemple, en dépit des compétitions qui les divisent, patriciens et plébéiens ont pour but commun de conserver ou d'agrandir un privilège de conquérant. « La
> plèbe formait un corps essentiellement propriétaire et, » à vrai dire, une aristocratie intermédiaire entre les » patriciens et la tourbe libre dont on ne tenait compte
> ni pour la paix ni pour la guerre ^ »
Aussi, que demandait la plèbe par les Gracques? un partage égal des terres publiques conquises sur l'ennemi. La loi agraire n'çstpas autre chose.
Dans une société industrielle, au contraire, le but est autre. Il ne s'agit pas avant tout, pour chacun de ses membres, de participer plus largement aux fruits de la conquête, mais d'obtenir pour l'exercice de son industrie une protection, s'il se peut, privilégiée. A résumer,
sous le rapport économique, la différence des deux systèmes, l'un apparaît comme une garantie de propriété terrienne (plus ou moins oisive), l'autre comme une garantie de monopole industriel, partant de-travail. Là
i. U Moyen-Age et les Barbares , par É, Littré, inlrod., p. vu.
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est le progrès. Dans le premier système, TÉtat est une armée, la loi une discipline ; dans le second, la Commune est une réunion d'ateliers et de comptoirs, organisés pour la mutuelle protection de leurs monopoles. A Venise, c les inquisiteurs d'État faisaient poignarder Touvrier » qui transportait ailleurs une industrie utile à la Répu- > blique*».
La liberté moderne, telle qu'elle éclôt à peine, n'est pas encore là, fondée sur le respect de l'individu et le sentiment d'une justice égale. La raison d'État domine toujours; mais, comparée à ce qu'elle fut dans l'antiquité, elle semble plus compréhensible et plus humaine. Elle s'exerce au profit d'un plus grand nombre d'hommes et protège ou respecte des intérêts plus divers. Gonséquemment, la vraie démocratie est un progrès, malgré des actes d'une tyrannie âpre, sauvage parfois, et qui méconnaît souvent les plus élémentaires garanties de la personne. Ce farouche apophthegme subsiste toujours en droit : Adversus hostem xterna auctoritas.
C'est toujours la souveraineté confondue avec la propriété. Qu'un roi ou qu'un peuple l'exerce, individuelle ou collective, elle est également privilégiée. Le droit antique continue à régler la situation des pays conquis. Pise, Lucques, sont les sujettes de Florence. A la Révolution française il est réservé d'inaugurer, à rencontre du vieux droit des gens qui n'est que la sanction de la
1. Daru Hist. de Venise, pièces justifie, État des Inquisiteurs d'État, cité par M. Michelet, Précis d'fUsL moderne, t. I, p. H.
force, le droit de l'homme entant qu'homme, le droit des nations, collections d'hommes. Ne demandons pas cette abstraction supérieure au Moyen-Age, mais reconnaissons les conditions meilleures qu'il fit aux travailleurs en élargissant par la Commune le cadre de la Cité.
L'industrie s'y fit place victorieusement : elle s'y groupe en corporations, opposant àlaféodalité, organisme de la guerre défensive, un système fondé sur la prédominance du labeur pacifique. La dignité du bourgeois éclipse celle du baron. Évolution immense dans ses résultats immédiats et futurs 1
L Ordonnance florentine de justice anoblit les criminels d'État pour les dégrader. On sollicite la roture. Les nobles se font inscrire dans l'Art de la laine. lis changentde nom, comme les Buonarroti qui se font inscrire en 1325, avec celui de Serragli, sous legonfalon du Dragon.
Deux organisations coexistent dans la Cité, l'une de la Guerre, l'autre du Travail.
D'une part, quatre quartiers, seize compagnies (quatre par quartier) :
San-Spirito, à l'écu d'azur avec une colombe d'argent ceinte de rayons d'or (quatre gonfalons de compagnies : la Coquille^le Fouet, le Dragon^ Y Échelle) ;
Santa-Croce, d'azur à croix d'or (quatre gonfalons : le Char, la Roue, le Taureau, le Lion d'or) ;
Santa-Maria-Novella, d'azur au soleil d'or rayonnant (pour gonfalons : le Lion blanc^ la Vipère, le Lion rouge j la Licorne) ;
19i LES MÉDICIS.
San-Giovanini, à champ d'azur avec l'image du Baptistère, flanquée de deui clés d'or (gonfalons : le Vairy les CléSy le Lion noir, le Dragon) .
D'autre part, milice de paix après la guerrière :
Les sept Arts majeurs : — Changeurs, — Juges et Notaires, — Apothicaires et Médecins, — Gens de la laine {Lanmolt)j — Gens de la soie (Setaioli), — Pelletiers, — Marchands.
Les quatorze Arts mineurs : — Bouchers, — Cordonniers, — Forgerons, — Tanneurs, — Charpentiers, — Taverniers, — Boulangers, — Marchands d'huile, — Tisserands, — Serruriers, — Armuriers, — Fondeurs, — Menuisiers, — Aubergistes.
Les changeurs ont le champ vermeil semé de florins d'or. Les juges portent d'azur à l'étoile d'or; les marchands, de gueule à l'aigle d'or; les pelletiers, d'azur avec ïAgnus Dei. Les médecins ont la Madone et le Bambino. La bannière de la Soie est blanche avec la porte rouge de Sainte-Marie; celle de la Laine, vermeille, au mouton blanc, etc..
Ainsi, la puissance productive, à côté de la force guerrière, jadis omnipotente, devient peu à peu l'élément principal de la politique, La commune du Moyen- Age apporte un type nouveau de gouvernement qui, tranchant avec la cité antique, prélude à l'ordre moderne. Cette prépondérance du génie industriel sur l'esprit guerrier eut d'ailleurs des suites funestes pour
ces républiques. Parmi les monarchies militaires qui les convoitaient , oubliant l'arme pour l'outil * , elles abandonnèrent leur défense à des mercenaires qui les trahirent ou ne surent les protéger. Vainement proposé par Machiavel, le remède à ce mal était dans un retour à l'esprit civique qui confondît dans le même homme le citoyen et le soldat ^
Ce qu'on ne peut assez admirer, c'est que ces sociétés trop tôt désarmées, quand le despotisme s'armait de pied en cap, offrirent une ébauche déjà expressive du monde occidental tel qu'il se transforme à cette heure. Le crédit se pose comme un nouveau principe de cohésion sociale : le commandement prend forme de commandite. Par là, par les habitudes que crée la pratique des grandes spéculations industrielles, l'initiative de l'individu inaugure, même sous l'oppression des majorités, une nouvelle conception de la liberté. Dès la fin du quatorzième siècle, le sel f govemment se ^roimi à Gênes sous une forme abusivement excentrique. Grâce à la nouvelle force politique du crédit, une association privée s'établit, État dans l'État.
1. ... ff Gorrompendosi la generosità degli animi dei nostri cittadini, cra stata interamente dismessa e abbandonata Tarte niilitai'e. » {Istor. délia cUtà di Fireme, di Jacopo Nardi, vol. I, Firenze, Le Monnier, 1858.)
2. On ne donne ici que Tensemble de ces deux divisions, vers la fin du quinzième siècle. Elles varièrent d'ailleurs, et leurs attributions ne furent pas toujours si bien définies. On voit les Arts s*armer, avoir des capitaines. Les compagnies du peuple n'en sont pas moins l'organisation militaire principale. Elles furent longtemps aussi pour les citoyens le cadre d'une organisation politique que l'institution des États subalternisa tout à fait. (Voy. Machiavel, Hist. de Florence, liv. II.)
LKs MÉDtClS. I. — 13
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« Après que les Génois eurent fait la paix avec les Vénitiens, à la suite de la terrible guerre qui avait duré si longtemps entre eux, la République de Gènes, ne pouvant satisfaire les citoyens qui lui avaient prêté de grandes sommes d'argent, leur concéda les droits d'entrée de la douane. Elle voulut que chacun, au prorata de sa créance en principal, participât à la jouissance de ces droits, jusqu'à ce qu'il fût entièrement satisfait par la Commune. Et, afin qu'ils pussent conférer sur leurs intérêts, ils leur cédèrent le palais qui est au-dessus de la douane. Ces créanciers établirent entre eux en conséquence une sorte de gouvernement. Ils créèrent un conseil de cent des leurs pour délibérer sur les choses communes, et une magistrature de huit citoyens pour exécuter comme délégués de tous ces délibérations. Ils divisèrent aussi leurs créances en parts qu'ils appelèrent Luoghù et donnèrent à tout le corps le nom de Saint-' Georges. Quand leur gouvernement fut ainsi constitué, le gouvernement de la cité eut d'autres besoins. Aussi recourutil à Saint-Georges pour de nouvelles aides. La corporation, se trouvant riche et bien administrée, put encore obliger la Commune. Celle-ci, en retour, de môme qu'elle lui avait d'abord concédé la douane, commença à lui octroyer des portions de son territoire, en garantie des deniers empruntés. Cet état de choses, né des besoins de la Commune et des services de Saint- Georges, en vint à ce point que cette compagnie a rangé sous son administration la majeure partie des territoires et des cités soumis à la puissance de Gènes. Elle les gouverne et défend, et, chaque année, par le suffrage public de ses associés, elle y envoie ses recteurs sans que la Commune intervienne aucunement pour le choix de ces officiers. D'où il est arrivé que les citoyens ont retiré toute leur affection à la Commune, la regardant comme tyrannisée, et qulls se sont attachés à Saint-Georges comme à un corps administré selon les règles de la sagesse et de Tégalité. Telle est la cause de ces changements d'État si fréquents et si faciles, les Génois obéissant tantôt à un de leurs concitoyens, tantôt à un étranger ; car ce n'est pas Saint-Georges, mais la Commune qui change de gouvernement. Aussij quand
les Fregosî et les Adornî se disputent le pouvoir, comme on ne combat alors que pour le gouvernement communal, la majorité des citoyens se tient à Técart, et laisse Tautorité en proie au vainqueur. Mais la compagnie de Saint-Georges ne fait autre chose que, quand une faction est maîtresse de l'État, de lui faire jurer l'exécution de ses lois, qui jusqu'à ce jour n'ont pas été altérées. Exemple vraiment rare, et qu'on n'a pas encore rencontré dans les plans de République imaginaires tracés par les philosophes, de voir dans un môme cercle, entre les mômes citoyens, la liberté et la tyrannie, la vie réglée par la loi et la vie désordonnée, la justice et la licence. C'est cette institution seule qui maintient dans la cité les coutumes antiques et vénérables. Et s'il advenait (ce qui pour sûr adviendra avec le temps) que Saint-Georges s'emparât de toute la cité, Gônes deviendrait une république plus mémorable que Venise ^ »
C'est pour les affaires de la compagnie' de Saint- Georges qu'un Bonaparte, de Sarzane-, tige des Napoléon, s'établit en Corse en 1490.
Au temps oîi nous sommes parvenus, l'évolution sociale accomplie par les grandes communes aboutit, à Florence, à un régime singulier : la Royauté de la Banque.
Quelles que soient à cet égard les solutions de l'avenir, l'Europe occidentale entre dans une phase analogue à celle que traversa Florence. La puissance du crédit remplaçant la force du glaive, ceux qui dirigent les glaives dépendent de plus en plus de ceux qui distribuent le crédit. Les banquiers succèderont-ils aux rois ?
Qu'y a-t-il de légitime dans cette conception qui ne