I RICORDI
Bonne fortune aux usurpateurs que d'avoir patronné l'esprit 1 La science protège, Tart transfigure leur mémoire. Homère édité plaide pour Pisistrate, Aristote pour Alexandre, VÉnéide pour Actium !
Plus bénins, les Césars de Florence ont moins besoin de cette brillante excuse, et ils peuvent, à meilleur droit encore, Tinvoquer. Marsile Ficin, Politîen, Michel-Ange, se groupent à leur défense. Machiavel lui-même, un adversaire, est séduit : son opposition, parfois mal contenue, désarme devant les services littéraires de Laurenfle Magnifique et de Léon X.
On sait gré à la force d'être parfois bienfaisante... Tribut pénible dont le progrès de la démocratie semblerait devoir un jour dispenser les hommes. .. Hélas 1 quels que soient les triomphes de la justice, l'infirmité de notre nature arrachera-t-elle jamais à la violence et à la ruse toute part dans la conduite des sociétés? Après le despote, père du peuple, propagateur des lumières, rêvons le banquier philanthrope commanditant le progrès.
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L'Italie offrait déjà ce type.
Les Médicis y représentent l'avènement de la bourgeoisie. Ils en ont toutes les vertus, d'ordre, de modération relative, de calcul pratique. Les Ricordiy ou Mémoires, rédigés par les chefs successifs de cette maison, témoignent de ses qualités patientes, voulues^ de ses énergies aménagées par le sens de l'utile, éclatante antithèse des vertus chevaleresques. Rien de curieux comme ces registres oti chacun d'eux détaille avec ses réflexions, ses espérances et ses regrets, les profits et pertes de son commerce, ses revenus en terres, en maisons, les événements domestiques de la famille, les faits publics auxquels elle est mêlée ; compte par doit et avoir des biens de la race, de ses gestes et de ses aptitudes.
Le plus ancien de ces mémoires commence en 1373 : f — Au nom de Dieu et de Sa Très-Sainte Mère Ma- » dame Sainte Marie, et de toute la Cour du Paradis, ) lesquels nous fassent la grâce de bien faire et de bien j> dire. »
C'est Filigno di Chonte de' Medici qui parle :
« Voyant, dit-il, les fortunes passées des guerres de la ville et du dehors, et les funestes pestilences de mortalité que le Seigneur Dieu a envoyées à cette terre et que Ton craint qu'il y envoie encore, les voyant chez nos voisins, je ferai mémoire des choses passées qu'il peut vous être besoin de savoir, à vous qui resterez ou qui viendrez après mol« à cette fin que vous les puissiez consulter, s'il en est besoin, en chaque cas, vous priant d'écrire ici de môme d'ores en avant, et que vous conserviez ces terres et maisons que trouverez inscrites au dit livre, et dont la
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m«jeure part fut acquise par le noble chevalier de digne mémoire, messire Giovanni di Ghonte, mon digne frère, depuis la mort duquel j'entreprends ce livre, continuant du sien et d'autres, et vous prie que ce livre bien gardiez et teniez en lieu secret, de peur qu'il ne vienne en mains étrangères... »
Filîgno insiste sur ces traditions à transmettre avec scrupule, — trésor de leçons et d'exemples accru d'âge en âge et dont rien n'est à perdre. L'avisé marchand voit loin... « Gli stati mutano, et non hanno fer^ mezza.., » Il faut être prêt à tout.
« Je prie encore, ajoute-t-il, que non-seulement vous conserviez ravoir, mais encore Fétat acquis par nos anciens, lequel est grand et voulait être plus grand, et commence à manquer pour disette de vaillants hommes qu'avions... Et tant était notre famille que Ton disait : Il tousse comme un Médicis. — Et chacun de trembler. Et ce disait-on encore, quand un citoyen faisait violence ou injure à aucun : Que serait-ce s'il le faisait à un Médicis I
» Ce néanmoins toi]joui*s la famille est grande d'amis et de richesses, et plaise à Dieu nous conserver...
» J'écrirai «i plusieurs parties ce livre. D'abord je tiendrai compte de tous actes à mon su, assavoir : dots, contrats, compromis et autres, puis j'inscrirai tous les achats faits et les noms de ceux qui ont fait les actes, puis relaterai toutes les maisons et terres limitées que nous possédons aujourd'hui ^ »
Il y a plaisir à surprendre en robe de chambre ses héros. Quittant cette branche collatérale (ce Filigno est le frère de Jean^ père du grand Gosme), on pourrait
i. Texte tiré des pièces et notes deFABRONius, ad vitam Laurent. Meâic.y <ian8 Roscoë, Fie de Laurent de Médim, t. I, note i.
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suivre, à la trace de pareils documents, les succès et les revers des Médicis de la lignée principale, leurs espérances, le progrès de leur fortune, de Cosme au premier Pierre, à Laurent. Mais celui-ci, — le Magnifique, — nous dispense de ces recherches. Résumant ces annales domestiques, il prend la plume le 15 mars 1472.
< Je trouve^ écrit-il en ses Ricordi, dans les livres de Pierre, notre père, que je suis né le premier janvier l/i^S. Et mon susdit père eut de Marie-Lucrèce, fille de François Tornabuoni, notre mère, sept enfants, quatre mâles et trois du sexe féminin, desquels survivent à présent quatre enfants : deux garçons et deux filles, savoir mon frère Julien, moi âgé de vingt-quatre ans, Blanche mariée à Guillaume des Pazzi, et Nannina, femme de Bernard Ruccellaï.
» Jean d'Avérard, ou de Bicci des Medici, notre bisaïeul, — à ce je trouve, mourut le vingUôme de février l/iSS à quatre heures de la nuit, sans vouloir faire de testament. Il laissa de vaillant 178 221 florins au total, comme il appert par un mémoire de la main de Cosme notre aïeul, contenu dans son livre secret de cuir rouge. Ledit Jean vécut soixante-huit ans.
» De lui restèrent deux fils, savoir : Cosme, notre aïeul, alors âgé de quarante, et Laurent, son frère, âgé de trente ans.
» De Laurent naquit, en lZi30, Pierre-François, qui pour le présent est en vie...
» De Cosme naquirent Pierre, notre père, et Jean, notre oncle..»
» Le jour... de septembre 1633, fut détenu au palais Cosme, notre aïeul, à grand péril de la peine capitale.
» Et le neuvième jour de septembre il fut confiné et relégué à Padoue, lui et Laurent, son frère, et le onzième jour du même mois leur sentence fut confirmée par la Baillie de 1^33.
» Et le 16 de décembre 1433, il lui fut accordé de pouvoir résider sur toutes les terres des Vénitiens, pourvu qu'il ne s'ap-