‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 12 sur 95 · DES ÉLOGES ET DES PANÉGYRIQUES · texte numérisé non relu

DES ÉLOGES ET DES PANÉGYRIQUES

Les éloges les plus exagérés ont été tellement prodigués aux souverains qui en étaient indignes, qu’il n’y a plus que l’ignorance qui puisse y attacher quelque prix. Qu’y a-t-il eu au monde de plus cruel que Tibère, de plus stupide que Claude, de plus lâche que Domitien, si on en excepte Caligula et Néron? cependant tous ces fléaux de l’humanité ont eu des panégyristes, des statues, même des temples : l’adulation n’a pas rougi de les associer aux dieux. Après cela, grands de la terre, versez vos tré- ' sors et vos faveurs sur des orateurs mercenaires , et soyez fiers de leurs éloges.

Le premier mérite d’un panégyriste, c’est de ne louer que des hommes dignes de louanges, 11 se montre alors l’organe de la reconnaissance pubUque et il remplit le plus noble des ministères.

Lorsqu après avoir lu l’Essai sur les éloges par Thomas, on réfléchit sur toutes les études qui ont précédé celte composition, il est difficile de se défendre d’un sentiment de pitié pour tous ceux qui ravalent un talent fortifié d’une érudition si prodigieuse.

Un grand prince s’occupe d’être aimé de son vivant , et ne veut être loué qu’après sa mort.

L’avenir est le juge des rois. Il en est beaucoup qui passent comme des ombres devant son tribunal ; son silence est une honte : il ea est d’autres qu’il arrête et flétrit pour jamais. Heureux ceux qui en reçoivent une couronne immortelle! Ils passent glorieusement devant la postérité qui salue leiy image en leur exprimant le regret de ne pas être soumis à leur domination.

Les éloges et les critiques, distribués aux artistes, aux poètes, aux romanciers , tiennent souvent à des causes si petites, à des moyens si honteux , qu’on ne peut ni s’en humilier, ni s’en gloiifier.

Lorsqu’un ouvrage a été bien loué d’une part , et bien critiqué de l’autre ; ce qu’on a de, mieux à faire , c’est de le lire et de l’apprécier comme si on n’en eût jamais entendu parler.

Les vivans ne sont pas les seuls qui courent

,1e risque de tomber dans l’indigence ; ce mallieur est souvent réservé aux morts. Lamothe, Marivaux, Fontenelle, et beaucoup d’autres que je m’abstiens de nommer, ont perdu, depuis qu'ils n’existent plus , une grande pai tie de ce qui constituait leur fortune littéraire.

L’homme de lettres qui cultive les muses pour charmer sa solitude, en ne crojanl écrire que pour lui, écrit quelquefois pour les autres j tandis que celui qui a la prétention d’écrire pour les autres, n’écrit souvent pas même pour lui.

Ceux qui se dévouent à la profession des armes, combattent des hommes armés comme eux : en donnant la mort, ils s’exposent au danger de la recevoir. Il est une espèce de milice plus prudente , elle ne combat que les ombres des grands hommes, tous les jours elle renouvelle ses combats ; la gloire n’en est pas la récompense, mais elle en vit,- et c’est assez pour animer son zèle.

Le jeune homme qui a vingt ans, ne daigne pas s’entretenir avec celui qui n’en a que dix ; mais lorsque le plus jeune vient d’atteindre sa majorité, il reprend l’avantage sur celui qui l’a précédé, il le surpasse dans ses exercices , il lui dispute ses conquêtes et les lui enlève, il a moins de raison, mais plus d’agrément ; dix ans

après il si.£;nale son aine comme un vieillard y lui fait remarquer niaiignement des cheveux qui commencent à blanchir, un embonpoint qui appesantit sa marche , mais si dix années s’écoulent sans que la mort lésait encore séparés, ils se rapprochent franchement comme deux contemporains qui ont perdu mutuellement leur supériorité: alors, s’ils sont doués d’un bon esprit, ils ne rivalisent plus que d’estime et d’amitié l’iin pour l'autre,

J1 en est de certains noms comme de quelques individus qui parviennent à la célébrité ou s’éteignent dans l’oubli, sans qu’on puisse en assigner la cause. Quelqu’un a-t-il conservé le nom de Morisson , le seul membre de la convention qui ait eu la fermeté de déclarer la personne de Louis XVI inviolable, m.ilgré la vue des poignards levés sur ceux qui oseraient absoudre cet infortuné monarque?

DE CEIiTAlNS CRIMES.

Les crimes,lors même qu’ils sont commandés parla politique, sont toujours des crimes devant la justice divine; mais il en e.st dont les nations recueillent de si grands avantages, que l’immanité les excuse.

Si le meurtre de César eût ramené la liberté dans Rome, si les vertus républicaines eussent

refleuri de son sang, ses assassins auraient été justement honorés dans leur patrie; mais ils ne firent que la livrer à une nouvelle t\ rannie ; leur cruauté imprudente et lâche les rendit criminels aux regards du ciel et des Romains.

Une morale pure élève l'homme au point de lui faire préférer le malheur et même la mort à la honte de s’en garantir par un crime.

C’est une grande fatalité qu’il y ait des circonstances où tout un peuple puhse se réjouir de ce qui fait gémir la vertu.

L’héroïsme n’est pas toujours d’accord avec la justice ; et voilà la raison pour laquelle tant d’hommes justes se ré-^ignent saus regret à mourir dans l’obscurité.

Les grands coupables parviennent qut Iquofois à une telle perversité , qu’ils n’éprouvent plus de remords; c’est le sommeil de l’ivresse qui n’inspire que de l’horreur et du dégoût.

Si, comme le prétend un célèbre anatomiste, les grands crirat s provenaient d’une conformation plus ou moins irrégulière ; ce serait la nature qu’il faudrait en accuser. Lycurgue soumettait à un examen sévère les enfans qui naissaient à Sparte, et les retranchait de la vie, si leur constitution fesait présager qu’ils seraient à charge à la patrie. 11 faudrait donc s’armer

de la même se'vérité, .'i ce nouveau système était fonifié de l’évideuce ! '

Une bonne cdiuatioii, un excellent naturel, ne luetlent pas toujours l’homme à l’abri du malheur de commettre un grand crime. Il faut rendre grâce à la providence de ce qu’elle ne niuis a pas placés dans l’alternative de périr iunocens, ou de nous sauver par un meurtre.

Que d’hommes sont insensibles à la vue d’un accusé qu'on mène à l’échafaud , et qui seraient a sa place, s’ils n’eussent pas eu d’autres inoynis que lui d’écarter la famine.

La jalousie , l’ambition Je dominer , la soif des riebessts, l’intempérance; voilà les passions qui nous exposent à être homicides et quelquefois à prévenir lés coups de la justice en devançant sa vengeance.

Il y a dans le cours des siècles des époques favorab'es aux crimes comme aux vertus.

Les princes les plus jaloux de leur autorité n’ont point encore une assez grande idée de leur poiivoir, puisqu’ils ne se doutent pas qu’en donnant l’exempie des vertus, ils peuvent rendre tout un peuple vertueux.

S’il n’appartenait qu’à ceux qui sont irrépro-'

diables de punir les fautes , il y aurait bien peu de condamnation prononcées.

La véritable justice est toujours placée entra la sévérité et l’indulgence j lorsque l’une lui parle, elle impose silence à l’autre.

Si une grâce a été accordée trop légèrement, celui qui n’en était pas (|igne ne tarde pas à fournir l’occasion de réparer celte erreur :

mais qui peut rendre la vie à l’innocent que le glaive a frappé, ou l’honneur à celui qu’un arrêt injuste a flétri ?

La raison doit éviter deux extrêmes, de rester trop fortement attachée à ses idées, ou d’embrasser trop légèrement celles des autres.

' DE LA FORCE d’uNE BONNE ÉDUCATION.

Lorsque la vérité pénètre pour la première fois dans le cerveau de l'homme , que d’erreurs déjà enracinées elle y rencontre. Il faudrait pouvoir, 'TOmme Descartes, yû/re table rase y balayer tous les prestiges, toutes les incertitudes , n’admettre pour positif que ce qui est démontré , et s’élever graduellement du simple au composé, du connu à l’inconnu ,* on arriverait par un chemin sûr à la science qu’on pourrait comparer à un or d’autant plus précieux qu’il serait sans alliage.

4o SOUVENIRS

DES OUVRAGES d’imagination.

Si l’on séparait de l’imagination toutes scs illusions , toutes ses réminiscences voluptueuses, tous ses souhaits puérils , tous ses regrets superflus, toutes ses espérances chimériques! flotterait souvent dans le vide.

Je pardonne volontiers à ceux qui n’aiment que le vrai et l’utile de mépriser lesjomans, d’en interdire la lecture à leurs cnfans, à leurs disciples : mais lorsque j’entenJs condamner les meilleures productions de ce genre par des gens qui passent les plus belles heures du jour au jeu, et qui ne savent pas même répandre sur la médisance le vernis de l’esprit et de la délicatesse , de semblables censeurs ne m’inspirent plus que de la pitié.

Alfieri, le Corneille de l’Italie, n’avait pas pu, disait-il , lire au-delà du premier volume de la nouvelle Héloïse ; Voltaii^^parle avec mépris de Clarice. Quels hommes faudra-t-il donc prendre pour juge du mérite de ces ouvrages?

DE LA PHILOSOmiE ET DES INJUSTICES Qu’eLLE ÉPROUVE.

Les réputations littéraires passent, parce que le goût change et devient plus diflicile en s’épurant j mais la renommée des grands géomètres

devrait être éternelle comme les vérités qu’ils ont démontrées J et cependant ils finissent par s’enfoncer et se perdre dans l’oubli, comme les métaphysiciens qui font succéder les ténèbres aux ténèbres. ,

Les sciences et les arts, en se multipliant, perdent de leur prix au lieu d’en acquérir , ils ressemblent à ces plantes que les botanistes dédaignent lorsqu’ils les rencontrent partout.

Si, comme le prétendent les détracteurs de la philosophie, le suicide qui devient de jour en jour plus fréquent, était le fruit de ses maximes, elle aurait donc pénétré parmi les nègres qui se vengeaient de la tyrannie de leurs maîtres en se délivrant de l’esclavage par une mort volontaire; elle aurait éclairé toutes ces jeunes villageoises qui se détruisent pour se soustraire aux regards qui insultent à leur faiblesse : ces artisans qui ne savent ni lire ni écrire et se soulagent du poids de leur misère en se précipitant dans les flots , seraient donc aussi les malheureux disciples des philosophes? La philosophie est l’âne de la fable sur lequel les animaux malades de la peste rejettent la cause de ce fléau. C’est à .elle qu’il appartient de prouver qu’elle sait supporter l’injustice et l’ingratitude.

Lessoj)liistcs oui faitauxplillosopliesle même tort que h s charlatans oi»t fait aux véritables médecins : malheur à ceux Njui ne savent pas discerner la subtilité d’avec la raison , et la vérité d’avec le mensonge.

DE l’enVie.

Si, l’envie est le vice des petites âmes, qu’il y en a peu de grandes ?

L’envie entraîne toujours son supplice après elle : elle est si malheureuse, que le mal général peutseul donner quelque relâche à ses tourmensj si elle pouvait être excusable, ce serait lors-, qu’elle voit la justice se détourner devant elle, et donner à d’autres des récompenses qu’elle avait le droit d’obtenir.

Lorsque l’envieux se consume dans le silence et l’inaction , on ne peut pas lui souhaiter plus de mal qu’il ne s’en fait à lui-même.

L’envie est de tous les âges, de toutes les classes , de toutes les professions : les mendians et les riches, les potentats et lessujets n’en sont point à l’abri. Ce qui peut arriver déplus heureux à l’envie, c’est d’être métamorphosée en • émulation.

L’envie est frustrée d’un grand bonhenr, celui de l’admiration pour tout ce que produisent ses contemporains et ses rivaux.

DU SPECTATEUR PIVAKCAIS.

S’il arrive à l'envie de louer, ce n’c'st jamais par estime, c’est toujours par malignité; elle se propose moins de relever ceux qu’elle célèbre, que d’abaisser les objets de sa haine.

11 a des sociétés de commerce , des associa-' lions d’entreprises; celles-là sont publiques r mais il en est de secrètes que le temps ne révèle point; ce sont celles qui se formenlentre l’ambition et le mérite modeste; elles existent quelquefois entre deux frères, entre deux amis de caractères dilférens, elles les unissent plu» étroitement l’un à l’autre lorsque les bénéfices se partagent avec équité; mais si l’ambition veut tout conserver, le mérite indigné reprend sa mise, et l’ambition en perdant son appui, ne tarde pas à tomber de toute sa hauteur dans le mépris et la nullité.

Le pauvre et l’ignorant ont cela de commun, qu’ils peuvent s’écrier comme un philosophe de l’anliquilé, que de choses dont je peux me' passer ! Le pi emier à la vue de ces objets de luxe dans lesquels le riche fait consister sa pompe et soii bonheur; le second lorsqu’il entend discourir sur les sublimes découvertes de la science. Et en. effet, qu’importe à Tun-d-’avoir un hôtel , des équipages, une livrée nombreuse, des vins exquis, une table surchargée de mets

dissimulés avec ait,- que fait à l’autre de connaître la cause de ces marées si réf^ulicres dans leur marche, celle des vents et des planètes , leur élévation, leur étendue - il ne conçoit pas qu’on puisse aHacher quelqife importance au système qui fait mouvoir la terre autour du soleil, ou à celui qui fesait décrire à cet astre un cercle journalier pour éclairer cl échauffer cette petite planète que nous habitons ,- plus son ignorance est complète , plus est grand son mépris pour la science. Loin de se plaindre de celte insouciance , les riches et les savants doivent s’en applaudir, puisqu’elle leur permet de jouir sans trouble des avantages attachés à leur destinée.

L’indignation d’un homme de génie que le fanatisme et l’ignorance persécutent, a quelque chose de calme et d’imposant. 11 s’abstient d’écrire' et de parler : sa vengeance, c’est le silence.

DE l’amour chez LES FEMMES.

Il est des femmes qui sont grandes dans leur humilité; ce sont celles qui , comme Héloïse, avouent franchement qu’elles sont subjuguées, qui s’abandonnent à la générosité de leur vain-

Diqitized

DU SPECTATEUn FRANÇAIS. 4^

qucur, qui ne lui dissimulent pas qu’elles ne peuvent être heureuses que par lui et qu’avec lui. Mais pour que celte attitude suppliante ne soit pas de la bassese, de quel excès d’amour ne faut-il pas qu’elle soit environnée, et combien doit être grand et sublime celui qui obtient un pareil empire?

C’est dans les romans seuls qu’on trouve des personnages qui n’ont jamais fait rougir celle qui les a trop aimés.

Il est plus aisé de n’opposer que des refus au plus vif amour, que de reprendre sur lui son empire lorsqu’on lui a paru trop touché de sa douleur.

Ce n’est pas toujours celui qui sollicite avec ardeur qui est le plusà craindre pour une femme délicate et sensible; un respect enveloppé de langueur etde tristesse, s’insinue et pénètre plus avant dans leur cœur, que l’expression des plus ardens désirs.

Il est des femmes dont les sens s’animent par . la renommée : celles-là ont de l’héroïsme dans l’imagination , et on ne peut leur reprocher que de n’avoirpas donné des limites à leur admiration.

Si l’aniour ne consumait pas le. cœur qui en ressent toutes les atteintes, s’il ne mêlait pas les

anxiétés aux délices, s’il ne fesait successivement passer de la reconnaissance aux reproches, des transports les plus doux aux regrets les plus amers, il laudrait regarder ceux qui l’éprouvent comme des êtres privilégiés sur lesquels la nature a versé exclusivement la félicité.

Il est des âmes qui sont redevables de leur élévation à l’amour, il en est d’autres qu’il a rendues communes et abjectes. On pourrait peut-être juger de ce qu’un homme est ou sera par l’(jbjet de sa passion.

De combien de pensées et d’affections un rœur se soulage, en les répandant sur le papier; l’aniant n’écrit point, il parle à sa maîtresse lorsqu’il tient la plume; la femme du contraire lui écrit souvent ce qu’elle n’oserait lui dire ; le premier déclare, et l’autre ne fait qu’avouer.

11 faut bien que le noble amour soit un effort surnatureï, puisque si peu d’âmes peuvent s’élever à sa hauteur et encore moins s'y soutenir.

On n’est pas fâché de tronver quelque chose à reprendre dans la personne que l’on aime, cela repose de l’admiration.

Il est des perfections qui laissent insensible; il est des défauts qui séduisent.

Une des bonnes fortunes les plus r.ares, c’est la rencontre d’une femme vraiment digne d’être

aimée et dont le cœur ne soit pas déjà occupé.

Les femmes les plus désintéressées en amour, ne peuvent s’attacher ni aux adolescens ni aux vieillards; les uns viennent trop lôt,Jes autres arrivent trop tard.

Ce que le iieu de l’amour a de plus funeste, c’est qu’au lieu d’échauffer seulement le cœur, il le consuûie et en écarte des affections qui seraient plus dignes de le remplir.

Qui pourrait le croire, sila correspondance d’une demoiselle Lespiuasse ne le prouvait pas, qu’une fille sa ns naissance, sans fortune, dénuée des grâces de la figure, eût, par la seule puissance de sa raison et la force de son esprit , subjugué l’âme d’un jeune Espagnol au point de lui faire mettre à ses pieds sa grandesse et ses vastes domaines pour obtenir sa main; asservi à ses lois un colonel jaloux de tous les genres de gloire; transformé un froid’géomèlre, fier de son indépendance en esclave de ses volontés et de ses caprices, des femmes de la cour en complaisantes assidues qui se disputaient le bonheur de f attirer chez elles, des prélats ambitieux en courtisans attentifs, et tous les jeunes aspirans aux académies en mendiaiis de son suffrage.

Dans le calme et pendant la paix, les femmes jouent eu France le premier rôle; mais lorsque

la guerre ouïe trouble mettent en effervescence tous les esprits, il iaut (ju’elles se contentent du second.

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