‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 13 sur 95 · DE LA DIVERSITÉ DES CARACTÈRES · texte numérisé non relu

DE LA DIVERSITÉ DES CARACTÈRES

11 y a des hommes, et même des peuplades, qui sont assez jaloux de l’indépendance , pour lui préférer ce que d’autres regardent comme l’absolu nécessaire. Des voyageurs nousaltestentque des descendansdes anciens conquérans du Mexique endurent la faim et la nudité plutôt que de servir un maître près duquel ils trouveraient l’abondance. L’habitude d’une vie libre et oisive est devenue chez eux une nouvelle nature : cette maxime que T homme est né pour le travail, serait rejetée avec dédain par leur fierté paresseuse; s’ils s’abaissent quelquefois à mendier, c’est parce qu’il n’osent ravir; leur humble demande est uü hommage qu’ils ' rendent à la force , et du moment où ils cessent d’être faibles, ils ne supplient plus, ils exigent, ils restent dans tous les droits du sauvage qui regarde toute propriété exclusive comme une usurpation sur ce qui est commun à tous. Le comble du malheur pour cette esp èce d’hommes, c’est la servitude et la contrainte au travail : ce

DU SPECTATEUR FRAMÇAlS. 4d

nouvel élément dans lequel ils sont tout à coup forcés de vivre, leur semble si odieux ^ue, sans l’espoir de rentrer dans celui qu’ils regrettent, ils ne tarderaient pas à mourir de douleur et de rage.

Il est d’autres hommes qui éprouvent un tel besoin du mouvement, qu’ils marchent pour ne pas demeurer assis : le repos leur gst si contraire , qu’ils sont tourmentés de la crainte de n’avoir un jour rien à faire ; c’est leur rendre service que de leur en demander un qui donne de l’activité à leurs bras ou à leurs jambes - ils sont comme l’univers, qui ne se soutient que par le mouvement ; ils méritent d’entrer en harmonie dans l’ordre social lorsqu’ils sont bien dirigés.

Ce que ce besoin du mouvement physique opère sur le vulgaire, l’activité de l’esprit le produit sur une classe d’hommes plus relevée. C’est d’elle que sortent les héros, les législateurs, les grands poètes, les orateurs célèbres, et tous ces beaux génies qui sont tout à la fois l’orgueil et l’ornement de l’humanité.

DE 1. INFLUENCE DE LA DESTlNEEbSUR LE GENIE

Lorsqu’on réfléchit sur l’influence de l’édu-

SOtTVEK»5

cation, de l'exemple , du climat et de l’orgasiuatiun pli^’sique , on sent à combien peu il a tt’uu que tout ce qu’il y a de grand et dïllustre parmi les hommes eût pas.sé sur la terre « comme cette foule d’êtres vivaus qui se sont succédés dans le torrent des siècles, sans laisser de vestiges de leur existence. Qu’eût été Homère, s’il eût reçu le jour dans les Gaules ? Quelles découvertes aurait fait Newton, s'il lût né au milieu des Hottentots? Que serait devenu Voltaire, avec tout le feu de son géme, si un ordre tyrannique , après avoir exilé ses ancêtres au milieu des glaces du Canada , y eût retemi leur postérité ? L’homme le plus recommandable par ses taleus doit sa renommée à tant de circonstances qui lui sont étrangères , qu’il ne peut trop s’humilier devant la destinée qui a concouru,* par des causes fortuites, à son éclat.

Il n’est point d’ambition , quelque limitée, quelque sage qu’elle soit , qui jouisse d’une entière sécurité pour l’avenir. Le propriétaire d’un champ n’a pas la certitude qu’une inondation, qu'un trenxblemeot de terre, qu’un envahissement ne le ravira pas un jour à sa postérité. Quel est le possesseur d’un empire qui peut dire avec confiance : mon superbe héritage ne sera pas la proie d’un conquérant ,

DU SPECTATEUR PRANÇAIS. 5l

un usurpateur ambitieux .n’étendra pas sur lui sa domination ?

S’il pouvait exister une propriété hors des atteintes du malheur et de l’inconstance de la fortune, ce serait la gloire attachée à un grand nom. Mais qui sait combien l’antiquité a perdu d’illustres renommées qui n’ont pas même pu se conserver à la faveuf de la fable, ni sous le voile de la my thologie?

Celui qui se complaît dans l’idée de l’immortalité, est un heureux insensé qui ne pense pas que rien de ce qui a été créé ne peut être éternel', que tout doit subir, dans Un temps plus ou moins éloigné, une révolution qui-elFacera les chefs-d’œuvre de l’esprit humain et jusqu’au souvenir des hommes. Cette pensée, toute désolante qu’elle soit, a pourtant cela d’avantageux, qu’elle peut nous conduire à une plus sublime encore, celle de mettre toute notre gloire, toute notre espérance dans le principe indestructible de l’univers.

Qu’estTambitionde briller, de dominer dans ce monde, auprès de celle d’exister heureux dans un autre qui ne doit jatnais tinir ?

Que sont les éloges des créatures humaines, en comparaison du suffrage de cette sagesse

invariable dans ses jugemcns, et qui seule peut combler la vertu d’une félicité inaltérable?

C’est pai ce que l’esprit de l’bonime a mêlé desidées puérilesà celles d’une sublime sagesse, que la raison a rejeté ce monstrueux assemblage d’erreur^ et de vérité.

DE l’imagination.

L’imagination peut-être comparée à une flamme qui éclaire quelquefois son habitation, mais qui très-souvent y met le feu et la réduit ^ en cendres. Celui qui n’en est pas doué, ne produitricn de grand, n’invente rien j servile imitateur, il marche dan.s la route qui a été fra^’ée devant lui : il est bientôt perdu dans la foule qui le précède ou qui le suit.

On s'élève, mais l’on s’égare aussi par l’imagination, c’est un guide aveugle et téméraire : dans les arts, c’est le goût qui doit la diriger; dans la vie privée, c’est la prudence; dans l’exercice du pouvoir, c est la justice ; mais si l’amour et l’ambition lui servent de guides, ces deux passions plusaveugl» s qu’elle, l’entraînent au milieu des écueils et des précipices.

C’est de l’imagination que découle la félicité

de l’homme, c’est d’elle aussi que lui viennent ses plus grandes sollicitudes ; aussi n’j a-t-il .rien de plus calme que celui qui est dénué de cette puissance expansive qui répand autour de nous les frayeurs et les espérances, qui tantôt nous élève dans les tieux, el tantôt nous plonge au sein des ténèbres.

Tout bien considéré, l’imagination qui est le plus noble attribut de l’homme, est plus utile aux autres qu’à celui qui en est doué. Ce fut elle qui, après avoirlàitdécouvrir à Christophe Colomb un nouveau monde, l’exposa à revenir chargé de chaînes dans sa patrie. Elle lit pleuvoir sur Galilée l’humiliation , et ce qui est bien pire, le contraignit d’abjurer la vérité. Le Tasse et Rousseau durent tous leurs malheurs à cette imagination qui créa de si belles choses. "

Ne voir que ce qui est , ne savoir que ce quû a été, et ne point s’inquiéter de ce qui sera, c’est le moyen le plus sûr de se garantir de l’ingratitude et de l’envie de ses contemporains.

Un écrivain célèbre a dit qur l'imagination était la folle de la maison. C’est à cette folle- .là que nous devons les grands poètes , les orateurs célèbres, les artistes distingués, les me-’ cauiciens les plus habiles. La froide raison ne

serait -elle pas trop injuste si elle n^prisait la source de tous ces dons ?

Page 1