‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 19 sur 95 · DU JEU · texte numérisé non relu

DU JEU

Si l’on donnait aux choses le nom qui leur convient, appeileraitron jeu une occupation dont le moindre inconvénient est d’absqrber une.parlic de nos jours , qui tire son intérêt des agitations qu’elle nous fait éprouver, dont les succès coûtent des regrets à l’amitié, dont les revers altèrent notre fortune et nous enveloppent de tristesse et d’ennui. ' .

Quoi qu’on en puisse dire , j’aurai toujours mauvaise opinion de l’homme qui &it reposer son bonheur sur l’infortune des autres.

SOUVENinS

Lès grands joueurs sont impitoyaldes,’ on ^^pcul sans injustice les comparer à ces terribles animaux dont la dent meut trière multipli a les victimes; lorsqu’ils ont exprimé la substance de tout ce qui les approche, ils s’éloignent satis- , faits, sans s’inquiéterde ce que deviendront les feniines, les enfans de ceux qu’ils ont immolés à leur bonheur ou à leur adi’esse.

Le jeu commence par être un amusement et finit par être un besoin : aussi est-il des gens qui aiment mieux perdre que de ne pas jouer.

Ils! ressembleiit à ces amans qui préfèrent les reproches, les injures, les tourmens au repos de riiulilTérence. '

Si le joueur ne risquait que de perdre son argent , ce serait déjà un malheur; mais ü expose encore sa santé, son honneur, la dot de ses lilles , le boulieur de toute sa famille : il ne j,oue point avec la' fortune un jeu égal, puisqu’il ne peut jamais gagner ce qu’il court le risque de perdre. ’

Les hommes se plaignent des maux qui leur viennent de la nature: ils n’en éprouvaient donc pas assez puisqu’ils ont cherché un moyeu de plus de Se rendre malheureux,

jeu qui fixe les hommes autour d’une table dans une apparente immobilité aurait dû

Dü SPECTATEUR FRAKCAlS. 69'

n’être tout au plus que l’amuseiuent des vieillards et des impôt eus.

Si la préoccupation du jeu préservait les femmes de riufidélilé , les maris pourraient se consoler de les voir s’abandonner à ce prncliant: mais une perte en entraîne presque toujours une atitre, it il est bien peu de joueuses qui puissent dire comme François 1*'. j’ai tout perdu /ors l’honneur.

Les chances du gros jeu sont si rapides, elles font passer IMiomme avec tant de célérité du charme à la douleur, de l’opulence à un dénûment absolu , elles le désenchantent si cruellement de ses lollcs illusions, qu’elles aliènent toutes scs facultés, et le détachent de' toutes ses affections. Le bonheur n’aurait pas allongé ses jours, et l’adversité les alircgc.

Ce n’est ni par des discours ni par les exemples , ni mêtne par ses propres malheurs que le joueur se corrige. Exilez-le au-delà des mers, il jouera sur le navire qui le transporte : renlérmcz-ledans unepriso.',il jouera aveclcs compagnons de sa captivité. Tant qu’une passion nouvelle ne viendra pas s’emparer de son esprit ou de son cœur, il demeurera l’esclave decelle qui le domine j et ce n’est peut-être pas un des

'JO SOUVENIRS

moindres prodiges de l’amour ou de l’ambition qu’une conversion aussi miraculeuse.

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