DU FANATISME
Le fanatisme est une maladie de l’esprit :
elle a son origine^ ses progrès et son terme.
SOUVÉNIBS
11 est des fanatiques de plus d’une espèce ; ils se combattent les uns les autres , sans se douter qu’ils soient atteints du même mal.
11 est plus d’une fois arrive à des pliilosoplies de crier contre l’intolérance, sans vouloir tolérer la moindre contradiction.
. Nous avons vu des fanatiques en religion , des fanatiques en .systèmes de physique, d’agriculture, de musique, et enfin de gouvernement. Ces derniers ont fait plus de mal, parce qu’ils soutenaient leurs opinions les armes à la main., et que leurs argumens étaient des instrumens de mort.
Depuis que l’homme est créé il n’a fait que changer d’erreurs, et il a toujours prétendu avoir la vérité pour lui. Comment, une si longue expérience ne l’a-t-elle pas corrigé de sa confiance dans ses lumières et de sa présomption!
Le doute est la raison des sages j l’entétement est le délire des sots.
Il y a si peu de choses démontrées en morale, que presque tout ce qui y tient est susceptible de controverse.
Qu’est- il résulté de l’importance qu’on a attachée à toutes ces opinions proposées ou contestées avec tant de chaleur? qu’elles sont tombées pour la plupart dans le mépris ou
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dans l’oubli, et que les bomuics qui en étaient le plus engoués ont à rougir aujourd’hui de leur zèle insensé'.
La vérité , dit-on , ne doit pas être sacriCée à la crainte des jugemens humains. î\lais vous qui étalez cette maxime avec orgueil , êtes-vous bien sûrs de ne pas prendre le mensonge pour la vérité , et quand ce serait elle , est-il bien essentiel au bonheur de l’homme de la connaître. S’il est des êtres heureux par les illusions et les fables , que gagneront- ils à être désabusé» ? les beaux rêves valent mieux que les tristes réalités. ’
Toute erreur de l’esprit qui n’est pas contraire à l’harmonie de la société doit être tolérée. Vouloir que tous les hommes aient raison, c’est exiger que tous les cnlans qui arrivent au monde jouissent sur-le-champ de la lumière.
Combien d’individus ne rencontre -t- on pas dans la société , dont l’existence n’est qu’une première enfance prolongée, et qui n’ont que le jugement d’un jour dans un corps chargé d’années?
La véritable philosophie sait supporter les ténèbres, et ne désespère pas de voir le jour.
De toutes les erreurs , celle qui doit le plus
révoltor un être raisonnable, c’est celle que professent les athées ; elle enlève à l’homme le seul attribut qui le distingue de toutes les créations qui re spirent, b’il en était une d’entre elles aulA; que l’homme qui eut le soupçon delà divinité, je la croirais mon égale. ^
La pensée d’un Lieu est le seul caractère distinctif de la créature prééminente : comme elle annolilit rimagination !. comme elle donne de la suî limité à nos idées, à nos expressions! Je ne sais plus dans quel poète oriental j’ai vu qu’en parlant de Dieu il ajoutait que le soleil était son ombre. Grand Dieu! si mes faibles yeux peuvent à peine supporter l’éclat de ton ombre , que deviendrais-je si tu daignais m’apparaître environné de tous tes rayons et dans la splendeur de ta gloire ?
DE l’hypocrisie.
Presque tous les défauts de l’homme viennent de la nature et de ses sens : mais d’où lui provient l’hypocrisie?
11 eu coûte souvent plus de peines et de "privations à l’hypocrite pour paraître religieux, qu’il n’en éprouverait pour l’être en réalité. Ce qu’il se propose d’obtenir sous son masque
imposteur, peut-il valoir ce qu’il aurait le droit d'espérer en marchant dans la route qu'il parait suivre? Il veut persuader qu’il'niéprise les richesses ; que ne les méprise-t-il réellement ? il n’eu éprouvera pas la soif. Il se montre dans les temples , il se prosterne devant les autels , il suit en toute humilité les ministres de l’évangile J il ne lui manque que d’être sincère dans ses démonstrations édifiantes , pour conquérir ce qui est d’un bien plus grand prix que l’objet de ses vœux. Est-ce une femme qu’il veut séduire , en feignant de n’en aimer aucune? 11 est plus aisé de se détacher d’une seule que de paraître long -temps l’ennemi de toutes. Se propose- 1- il d’avoir un emploi, en simulant une probité scrupuleuse? que ses principes soient d’accord avec ses paroles ; il ne lardera pas à mériter ce qu’il est indigne d’obtenir.
L’hypocrite est condamné à jouer longtemps son rôle, même après son succès, sous peine d’exciter le mépris de ceux qu’il a trompés.
Le visage d’un hypocrite le plus masqué est si hideux, que par amour-propre il ne devrait jamais le montrer à découvert.
il est des vices qu’il faut sans doute cacher
lorsqu’on a le mallu ur de les avoir ; mais ce voile nVsl pas celui de l’In pocrisle , c’est celui du respect pour soi-même et pour les antres.
Quel que soit l’artifice de l'hypocrite , il est tôt ou tard reconnu pour un imposteur. Il en est de plusieurs espèces. Ôn en voit en reli;4ion, en pliilautropie, en justice, en fidelité conjuf^ale, en amour paternel. INous en avons démêlé parmi les courtisans, parmi les ministres, qui se paraient des dehors du zèle et du désinte'rcssenient. l a révolution française n’a que trop fait tomber de ces masques trompeurs : puissent-ils n’êlre jamais relevés par les hommes qui remplacent ceux qui les portaient!
nu PRINCIPE DES RÉVOT.UTIONS DANS l’eSPRIT ET LE GOUT DE LA NATION.
Tout change en France, et les mœurs, et les modes , et le style et les manières ,- il n’y a que le caractère national qui , par son inconstance, reste toujours le même. Molière est devenu vieux, moins par le langage que par les originaux qu’il a peints. Les traits satiriques de Toilcau sont émoussées , et son Lutrin ne vit plus que par le charme de la
• poésie. Louis XIV est encore grand par son siècle dont les hommes illustres font toute la gloire. Que sera le nôtre aux yeux de la postérité'? Etfacera-t-il ceux qui l’ont pre'cédé, ou leur servira-t-il d’ombre? Si des faits héroïques, 'si d’éclatantes victoires, si une prépondérance inespérée dans lus grands intérêts de l’Europe, si des monumens conçus avec autant de grandeur qu’exécutés avec célérité, devaient répandre sur une nation un éclat merveilleux, la France aurait peut-être aequis un nonvean degré de splendeur; niais cet éclat s’est obscurci , parce que la sagesse ii’en était pas le principe, et que l’œuvre du délire peut éblouir un instant, mais disparaît comme l'éclair qui va se perdre dans les ténèbres.
11 y a des époques où la nation rivaliso avec son monarque et le domine : il y en a d’autres où elle est éclipsée par lui. Ne devançons pas le jugement que l’avenir portera de celle où nous vivons.
Lorsqn’Auguste ferma le temple de Janus, celui des muses s’ouvrit tout-à-coup, et l’on vit sortir. Virgile , Horace , Ovide. Le meme avantage nous est peut- être réservé : de beaüx génies qui sommeillent aujourd’hui sur les lauriers accumulés par les enfaiis de Mars se ré-
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veilleront sans doute; ils dissiperont cette troupe de romanciers qui absorbent l’attention publique et usurpent une célébrité passagère. A quoi tient cet engourdissement daus lequel toutes les sciences paraissent languir? Le génie de BufTon n’échaullè-t-il plus nos naturalistes? Celui de Montesquieu n anime-t-il plus nos publicistes? La chimie, la physique ont-elles atteint le dernier terme de l’esprit humain? La muse del’bistoire demeurera- t-elle sans favori à l’époque où elle a tant de merveilles à l'aconit’ r ?
Inimitable Lafontaine, situ pouvais revivre, que de sujets tu aurais à traiter, et combien l’ingénuité de tesanimaux pourrait suppléer an silence des hommes !
J’ai vu un temps où un duel, une faillite ira- ' portante , une querelle de ménage dans une maison illustre , une cause célèbre agitaient tous les esprits dansla capitale, et retentissaient dans les provinces. Quel moment favorable pour les torts- particuliers que celui où toutes les pensées sont tdisorbécs sous de grands événeroens ! Ou est lâche, fripon, adultère, apostat , sans qu’on parle à peine de vous ; votre nom est oublié aussitôt que prononcé.
Lorsque le ciel est pur , les habitans des airs
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voltigent; leurs querelles, leurs amours varient leur gazouillement : mais s’il survient un orage, si le tonnerre gronde , ils se réfugient dans les bois et demeurent inuuobiles et siîencieux tant que la crainte les comprime. Le peuple que l’on dit être le plus léger de la terre et qui se plaît le plus à babiller , n’aurait-il pas aussi de commun avec les oiseaux dé suspendre ses essors et de demeurer sombre et taciturne lorsque de grands événemcns inquiètent ses esprits et troublent sa sécurité?
Heureusement pour l’espèce humaine toutes les nations ne se donnent pas le mot pour se combattre et se détruire. Si la guerre a semé la discorde en Europe, l’Asie reste tranquille et l’Afrique se dépeuple moins par l’esclavage ; les îles de l’Amérique ne sont pas plutôt devenues la proie d’un vainqueur, qu’elles demeurent paisibles sous le joug qui leur est imposé : le continent auquel elles n’appartiennent plus ne prend nul intérêt à leur sort ; de nouvelles générations croissent et se multiplient dans des contréeslointaines. C’est ainsi que la population de ce malheureux globe se balance et compense ses pertes. Un nouveau monde qui fleurit à l’ombre de la liberté sera peut-être un jour
plus habite que celte fameuse île qui le tenait asservi sous une domination tyrannique.