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vouloir de lui que son affeclion, et s’y abandonner sans défiance. Si l’on veut avoir dans son ami un homme qui nous oblige, qui favorise nos passions , qui seconde nos désirs ambitieux, qui répare nos torts , pourquoi celui-ci n’aurait-il pas la meme intention en feignant de l’atlachement.
On ne se trompe plus en amitié, parce que chacun sait à quoi s'en tenir à cet égard. Je paraîtrai ton ami tant qu’il sera glorieux, utile ou agréable pour moi de me parer de ce titre. Yoilà le secret de l’amitié du jour.
On pi’ise un ami comme une terre, non pour ce qu’il est, mais pour ce qu’il peut produire.
Les jeunes gens ont encore cela de commun avecles enfans, qu’ils n’ont que des compagnons de plaisirs, et point d’amis. Le sentiment est trop vif dans la jeunesse pour être durable ; il a plus d’expression que de profondeur : dans l’âge mûr, on a trop souvent eu l’occasion d’apprécier les apparences et d’en être désabusé pour s’abandonner sans réserve à l’attachement : le cœur est déjà flétri ou absorbé par des intérêts étrangers à l’amitié. On s’entr’aide , on se rend des services réciproques, mais le cœur y est pour si peu de choses que ce n’est pas encore là de l’amitié.
DU SPECTATEUR FRANÇAIS. llS'
Que d’hommes environnes, assaillis de prétendusamis, tous également dévoués à les servir, qui se trouveraient isolés s’ils tombaient toutà-coup dans la disgrâce ou le malheur!
11 y a un attendrissement , une bienfaisance de compassion qui s’attachent à de grandes infortunes : mais qu’il y a loin de cette émotion passagère à l’héroïque vertu dont nous voulons parler ! Il esta plaindre, dites-vous , en parlant de votre ami. H ne le serait point si vous étiez véritablement le sien. Vous lui resteriez ; loin d’avoir tout perdu, il serait encore plus riche que ceux qui se vantent de l’étre,- sa puissance serait éclipsée } mais il ne serait pas au pouvoir de ceux qui l’ont humilié, d’avoir ce qu’il possède. Que sont des serviteurs, des palais, de magnifiques équipages, en comparaison du modeste asile que l’amitié contraint de partager avec elle ?
C’est dans le célibat que ce sentiment si rare peut se développer avec toute sou énergie. Celui dont les affections sont partagées entre une femme et des enfans , n’a pas le cœur assez libre pour l’abandonner à un ami ; il est encore moins capable de ce grand sacrifice, s’il est dévoré de la soif des richesses ou de l’amour de la gloîTe. Ce serait peut-être parmi ceux qui cultivent
Il4 SOUVENIRS : : >
ks lettres , que l’atnilié pourrait croître et se fortifier, ils s'éclaireraient mutuellement de leurs conseils, ils paraîtraient mettre leur gloire en commun, partager leur succès : mais il faudrait qu’il n’exisiât pas entre eux de rivalité; que le goût sévère de l’un fût adouci par Tintée rét qu’il porteraitàl’autre; qu’il louât en public ceqn’ilaurait quelquefoisblâmédansle particulier; qu’il ne se permît une légère critique, que pour donner plus de poids à ses éloges Horace aimait sincèrement V irgile , mais il paraît que Racine n’avait pour Boileau que de la confiance en son goût et de l’estiine pour son talent.
C’est dans la carrière des armes que se sont manifestés les plus nobles élans de l’amitié: on dirait que ce sentiment sublime aime à s'e placer dans l’âme des héros. Homère qui connaissait si bien le cœur des hommes sut l’imprimer dans celui d’Achille , et il ne fallut pas moins que la mort de Patrocle pour arracher cet invincible guerrier au repos si funeste aux Grecs qui avaient irrité sa superbe colère.
■ Lorsqu’un homme vous dit qu’il vbus aimé dé toute son âme, il ne songe pas qu’il en fait la critique et que c’est à-peu-près comme s’il vous disait : mon âiUe est faible, petite, n’en accusez qu’ello si je ne vous aime pas davantage.
DU SPECTATEUR FRANÇAIS. jjJ
Les femmes sont susceptibles du sentiment de l’amitié, mais il sera toujours subordonné à celui qui seul peut les dominer : plus d’un liomme a sacrifié sa maîtresse à son ami, une femme n’ira jamais jusqu’à lui immoler son amant.
Le triomphe de l’amitié sur l’amour ne peut être que celui de la raison, et lorsqu’elle nous éclaire de son ûambean , l’amour n’est déjà plus.
Concluons de ces vérités qu’à mesure que les hommes dégénéreront, le sentiment de l’amitié perdra de son énergie, et qu’en se laissant absorber par de petits intérêts, par des afTpctions multipliées , ils seroftt moins susceptibles d’un attachement magnanime. ' v
DE LA PROFESSION DES L^h-TRES.
On se plaint de la fécondité des auteurs ; je ne m’en plains pas, puisque je ne suis pas condamné à lire leurs ouvrages, mais je m’en étonne. Deux seuls motifs peuvent déterminer les hommes à se jeter dans une carrière pénible, l’intérêt ou la gloire. Si l’on en excepte quelques écrivains privilégiés qui en attachant leurs noms à leurs ouvrages leur assurent un
cours rapide, tousles autres voient les leurs re-
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jettes parle dédain ou rindifférence; les faibles éloges qu’ils obtiennent des trompettes de la renommée en font à peine sortir quelques exemplaires du magasin où leur édition languit : ainsi pour ceux-ci point de fortune^ point de gloire. Qu’elle est passagère pour les autres, cette célébrité à laquelle ils aspirent ! A peine la critique ou l’admiration se sont-elles prononcées sur les enfans du génie, que ces nouveaux nés s’effacent de la mémoire des hommes, et le silence les couvre de son ombre : l’auteur a. beau prêter une oreille attentive , il n’entend plus les échos rententir de son nom .*Qu’il a été différent le sort de ceux qui enfantèrent le Télémaque, produisirent la Henriade, éclairèrent le genre humain par l’Esprit des lois, ébranlèrent tous les ressorts de l’âme par la nouvelle Héloïse , déployèrent so^ nos regards le magnifique tableau de la nature! tous recueillaient le fruit de leurs veilles, et si quelques ronces les blessaient dans leur marche glorieuse, des faisceaux de lauriers se penchaient sur leurs têtes et les défendaient des traits de la méchanceté et de l’envie.
Faut-il, d’après ces idées trop vraies , se condamner à l’obscurité et s’interdire l’honneur de dissiper les ténèbres de fignorance.
Parce que le recommandable Tissot n’a obtenu ni dignités ni honneurs littéraires, parce qu’une épitaphe gravée sur sa tombe , n’indique pas meme le lieu où repose sa cendre , en a-t-il moins de droit à la reconnaissance publique?
n’est-ce pas lui qui éclaira la tendresse paternelle sur un des plus grands dangers que court l’adolescence; qui fit descendre dans la chaumière du pauvre une lumière salutaire? Qu’importe à la mémoire de cet Esculape moderne qu’un savoiravide, indigné de ce qu’il a révélé ses mystères, refuse d’inscrire son nom sur sa liste fastueuse, il n’en sera pas moins compté au nombre des bienfaiteurs du genre humain.
Malheur à ceux qui sont pressés de jouir d’une grande célébrité et d’en recueillir les fruits ! Qu’ils aient le courage de ne rien attendre, de ne rien espérer. Un réverbère placé sur une route isolée et solitaire n’en est pas moins utile aux voyageurs dont il rassure les pas et qu’il préservé du malheur de 's’égarer dans une nuit profonde.
C’est par de semblables exemples qu’on peut ranimer le zèle des écrivains estimables, qu’une froideur trop générale sur les plus utiles productions , fait tomber dans le découragement et le repos.
' DE l’ignorance.
Tant cVliorames trouvent la paix et la securité dans Tignorauce , que ce serait domiuage de parvenir a les rendre plus éclairés.
Ou peut comparer l’ignorance à une maison dont lesliabilans vivent tranquilles, sans songer au passé, sans s’occuper de l’avenir, et Lornent tous leurs.soiiis sur le présent. La lumière qui pénètre dans cette maison suffit pour faire reconnaître tout ce qu’elle renferme de nécessaire et de commode; des vues lointaines, des perspectives agréables ne lui communiquent point de charmes : les tableaux qui la décorent y sont souvent placés dans un faux jour : si on y fait de la musique, plusieurs causes en étouffent les sons et en rendent les instrumens discords : mais des oreilles peu exercées à l’harmonie ne sont pas blessées des tons faux cl confus : de vieilles cartes de géograpliie , dont le temps et les révolutions ont détruit les vérités , n’offrent plus que des erreurs: mais qu’importe à ceux qui n’ont rien à espérer , rieu à regretter des révolutions politiques? Une bildiothèque dans laquelle sont entassés confusément de vieilles anecdotes ,
d anciens sj slèmes^ de prétendues découvertes, des romans de chevalerie , des voyages imaginaires suf’iisent à l’oisiveté des lecteurs. Proposez au paisible propriétaire de cette demeure de l'abattre pour en élever une autre plus régulière, située sur un sol plus élevé, d’où l’on puisse découvrir un espace plus étendu ; il vous répondra qu’en sacrifiant son habitation au désir d’en avoir une d’une architecture plus moderne , il courrait le risque de demeurer long-temps à découvert •,* que peut-étre.la mort le surprendrait avant de pouvoir jouir de tout ce qu’on lui promet de mer veilleux; qu’il ne veut pas se jeter dans le vague des incertitudes, en abandonnant des réalités avec lesquelles il existe depuis bien des années.
C’est d’après ce raisonnement , qui n’est pas dénué de sens, que j’ai vu des hommes demeurer attachés fidèlement aux opinions qu’ils ont reçues dans leur enfance, et ne pas vouloir en changer, lors même qu’on essayait de leur en démontrer l’erreur. Je fus à ce sujet frappé d’une discussion qui s’élevait entre un jeune membre de l’Institut et un ancien magistrat , qui abandonne’le reste de ses jours à la pensée de recueillir les fruits de sa fortune et
de les consommer dans la socie'te' de ses amis. L’hiver commençait à faire sentir ses rigueurs. Voilà , disait- il en s’approchant du feu , l’élément auquel je vais donner la préférence.
Comment,- dit le jeune chimiste, est-ce que vous prendriez encore le feu pour un élément? Il me semble, répliqua le magistrat , qu’il était I un des quatre que nous connaissons , qu’il avait droit à ce titre avec la terre, l’air et l’eau. Je vous demande pardon , répliqua l’enjoué docteur , pas un de ceux que vous venez de nommer n’est élément. Nous n’accordons ce caractère distinctif qu’à une substance simple, et toutes celles dont vous 'venez de parler sont composées. Vous ne me persuaderez pas, dit le magistrat , avec votre esprit de nouveauté , que ce qui jusqu’à présent m’a paru vert soit rouge. Non , répondit le jeune docteur , mais si vous voulez m’entendre, je parviendrai à vous convaincre qu’il n’existe rien de vert et de rouge; ' que toutes les diverses couleurs ne sont que des effets de la lumière qui pénètre plus ou moins dans les corps qu’elle vient frapper.
Dieu me préserve de rien entendre de semblable ! reprit le magistrat : j’aime mieux aller respirer l’air pur de mon jardin que d’absorber mon esprit dans de pareilles découvertes.
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Et moi, reprit le chimiste, je m’intéresse trop à la conservation de vos jours pour désirer que vous respiriez un air pur. Ignorez-vous que l’air vital ou atmosphérique n’est respirable que parce qu’il est mêlé de ce que nous appelons oocygène et azote. A ces mots, le magistrat fit une grimace horrible et -recula d’indignation. Jevoudrais, s’écria-t-il, que tous les livres qui renferment de semblables sottises fussent ici, pourles voir dévorés par la flamme, ils feraient justice de toutes vos folies.’ Ce que vous nommez flamme , répliqua le chimiste , n’en brûlerait pas une seule page, si la matière calorique n’était pas alimentée par le carbone mêlé à* oxygène forme le principe de-toute .
combustion. — Ainsi, grâce à vous , messieurs les savans modernes , l’air pur nous tue , et ce n’est pas le feu qui nous échauffe; je ne serais pas étonné que vous ne nous apprissiez un jour que le sol sur lequel nous marchons n’est pas de la terre, et que le misérable qui se noyé ne périt pas par l’eau. — Si je ne craignais de vous offenser encore , je vous démontrerais que vous confondez sous la même dénomination des substances bien différentes, et qu’il s’en faut de beaucoup que ce que vous appelez terre soit un principe homogène. Ce sol sur lequel
VOUS marchez est un composé de sels, de charbon , de matières vitrifiées , de dépouilles marines , de végétaux pulvérisés, de sables accumulés ; et c’est parce qu’il est un composé de toutes ces substances étrangères les unes aux autres que nous nous refusons à le reconnaître pour un élément. L’eau , qui n’est point un principe, mais une émanation de l’/tjt/rogrèrae, ne suffoque l’homme qui y est plongé , que parce que l’air qui en fait partie ne s’y trouve pas assez dilaté pour être respirable , et que nous devons attribuer à notre organisation intérieure la fatalité qui nous fait trouver la mort dans cette substance composée , où tant d’autres êtres puisent la vie. A Dieu ne plaise , répartit le magistrat, que je veuille jamais approfondir ce que vous nous débitez ; il faudrait refaire à oeuf toutes mes idées , tout mon jugement, et à peine l’ouvrage serait - il achevé , que je me verrais forcé d’abandonner le séjour où j’aurais réuni tant de nouvelles lumières. J’acheverai de consumer l’huile qui est dans ma lampe ; elle m’éclairera jusqu’à mon dernier jour. Lorsque la nature me décomposera, peu m’importe à quel élément ou à quelle substance elle restituera les particules qui m’organisent.
Le son d’une cloche , qui indiquait l’heure du dîner, mit heureusement fin à cette controverse , et la véritable science se réduisit à choisir les mets qui convenaient le plus à cliacun de» convives.
RARE EXEMPLE DE LA RÉSIGNATION AU malheur.
Comme la douleur se modifie! sous combien de formes elle se montre! Mais que son langage est souvent différent'! A peine avois-je appris qu’un vénérable vieillard avait perdu la compagne de ses jours, que je m’empressai d’aller lui témoigner mes regrets. Quel fut mon étonnement de l’entendre s’exprimer ainsi : Oh !
que la nature est bonne , que de grâces j’ai à lui rendre de rompre tous les liens qui m’attachaient à la vie ! £Ue ne veut pas que je la regrette , cette existence qui va m’échapper. Elle m’avait donné le jour sous un nom environné d’éclat : un ordre de choses auxquelles je ne devais pas m’attendre en a terni le lustre. De longs services signalés par des actes de courage m’avaient âevé à des grades d’où l’on ma fait descendre et je me suis vu rejeté dans la foule du vulgaire. La fortune que mes ancêtres m’a-
voient transmise est devenue la proie des révolutions. Un fils sur lequel reposaient mes afiections et qui pouvait un jour faire revivre cette noblesse qui s’est éteinte sur ma tête , a succombé dans les champs de l’honneur en défen dant un drapeau confié à sa bravoure. A cette fatale nouvelle je m’armai de toute la puissance de la raison pour pe pas accabler de mon chagrin une malheureuse mère dont les pénibles soupirs m’accusaient d’insensibilité. Des infirmités plus poignantes de jour en jour convertissent mes sensations en soulFrànces. Maintenant je n’ai plus rien à craindre de cette faulx qui moissonne tout autour de moi. Mes anciens amis ont disparu. Cette moitié de moi-même qui me restait , s’est évanouie. En me perdant , mes vieux serviteurs seront consolés par mes bienfaits ; j’emporterai en mourant la pensée que mon trépas ne sera un malheur pour personne et accroîtra le bien-être de quelques-uns. De quoi donc m’afiligerais-je à présent ? Ma tombe est devenue pour moi le seul lieu de repos qui convienne à ma destinée , en me recevant, elle dérobera aux humains ce que je m’efforcerais en vain de leur cacher. Ils ne verront point les horreurs de la décrépitude , ils n’insulteront point à ma démence ou à l’aliénation
de mon esprit. Vous voyez que si l’amitié doit encore faire quelques vœux pour moi ; ce n’est pas pour me voir réconcilié avec la vie , mais pour que j’en sois bientôt séparé. Il n’est pas au pouvoir des hommes de me rendre ce qui lui donnait du prix : Âh ! qu’il est consolant de voir sa félicité, non dans un avenir incertain ou passager ; mais dans une fin prochaine et assurée !
Que répliquer à un pareil langage soutenu du ton le plus auguste et le plus absolu? Un geste d’estime et d’approbation fut ma seule réponse. La douleur a donc aussi sa majesté!
Et c’est quelquefois par elle que l’ame s’annoblit, en planant au-dessus du malheur et de la destruction.
La vie est, pour la plûpartdes hommes, comme une maîtresse avec laquelle on se brouille ou l’on se réconcilie pour des riens.
Que de gens auxquels il n’a manqué que la réflexion d’un moment pour les préserver du suicide !
Une infidélité, une perte au jeu, une calomnie, une douleur passagère, nous font prendre l’existence en haine ; une succession qu’on n’attendait pas , une décoration à laquelle on attache une grande importance, un nouveau grade.
JOCVENIRS
une alliance'inespéree rtous raltaclicnt à celte vie dont nous ne parlions la veille qu’avec dédain. Comnicnl peut on exiger delà constance en alTeciioil de ceux qui n’en ont pas même pour ce qui les élève au-dessus du néant?