DE L ESPRIT
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'' S^i les' hdirimes avaient .senlement la certitude de jouir pendant le cours d’un siècle de toiites leurs facultés physiques et morales , je ^eut pardonnerâis de s’agiter,' d’user de tous les moyens "de parvepir aux honneurs et à la fortune : mais lorsque l’on réfléchit sur cette faible et incertaine durée de la vie humaine dans laquelle il faut compter les douloureuses crises de l’enfance , les pénibles études de l’adôlescence , les langueurs de la vieillesse si souvent dénuée de ses ptincipaux organes, on a pitié de la démence hümaine qui s’épuise, qui S3 tourmente pour accumuler les richesses et se surcharger d’ornemens qui ne serviront qu’à rendre sa fin plus désirable pour d’avides héritiers et pour des ambitieux jaloux de cet éclat * passager-. ■ •“
"Un problème' difficile à résoudre serait celui-ci : la société gagnerait-elle plus qu’elle ne perdrait à être toujours dirigée par le même esprit de sagesse? Les passions humaines pourraient être comparées aux vents impétueux qui produisent, tantôt les orages, tantôt les pluies fécondés qui purifient et parfument les airs ou
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les surchargent quelquefob de miasmes et d’odeurs infects, qui accélèrent la marche des vaisseaux ou la contrarient en les rejettant dans une route opposée.Une sagesse universelle ressemblerait trop peut-être au calme qui laisse la nature sans mouvement et engourdit tout ce qui respire , dans le silence et le repos.
Que de choses inutiles à. apprendre, à conquérir, si on ne voulait savpir et posséder que ce qui est nécessaire à la félicité de la vie I Le riche et le savant, le prince et l'artisan descendent également à l’instant de leur mort dans l'ignorance et la misère.
Lorsque )e vois des potentats réunis au même banquet,, je me dis : Voilà les princes de la terre qui font marcher d’innombrables armées'qui préservent de la destruction les empires, ou, en accélèrent la chute : cependant avec toute leur puissance , ces augustes images de la divinité ne rendraient pas la vie à un seul insecte écrasé sous leurs pas : ces soldats hérissés de fer, cette artillerie qui fait trembler la terre .et domine le bruit de la foudre n’écarteront pas un jour le ver qui rongera leur front couronné. Qu’il est petit par la pensée celui qui se consume d’envie à la vue des grandeurs humaines! Si son ame en est contristée, si sçs
S0UVE5IRS
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yeux en sont éblouis ; qu’il se jette dans l’avenir, qu’il ait seulement la force de le devancer d’un demi-siècle ; tout ce qui trouble son esprit jaloux n’excitera plus que sa pitié. -
Qu’on est à plaindre lorsqu’on souffre toutà-la-foiset de sa médiocrité et de la supériorité des autres I la fourmi qui traîne péniblement ' le grain de blé qui doit la nourrir, est plus prévoyante que la courtisane qui fait consister tout son bonheur dans les hommages rendus à sa'beauté et à sa faveur passagère : l’hiver des ans la surprendra sans provisions pour le cœur et pour la raison , le souvenir dé ce qu’elle aura perdu ne sera qu’un malheur de plus.
Comment les hommes seraient-ils soumis aux leçons des autres, lorsqu’on les voit si soùvent en opposition avec leurs propres pensées.
Que de gens ne sont demeurés attachés à la sagesse que jusqu’au moment où ils ont trouvé l’occasion de lui être infidèles !
Lorsqu’on lit la correspondance de Voltaire et de d’Alembert, où ils paraissent se complaire dans l’idée d'écraser t infâme on est tenté de leur appliquer ce vers, m Tant de fiel entret-il dans Vdme des vrais sages ? » En vaip dirait -on pour les justifier que ce n’est que de
BU spectateur français. i55 l’intolérance et delà superstition qu’ils voulaient parler ; qu’on doit pardonner la colère et la vengeance à des philosophes contre lesquels les orateurs de. la chaire soulevaient toutes les puissances f dont ils dévouaient les ouvrages et la personne au bûcher. On répondra toujours que la vraie philosophie ne rend point . persécution pour persécution ; qu’elle s’enveloppe de son manteau et dérobe sa tête à la fureur du fanatisme^ en ne lui opposant que le silence et la raison. . i ^
Le bon sens nous dit que pour parvenir à son but, il faut suivre la route la plus courte : cependant la plupart des hommes prennent la plus longue, la plus hérissée de difficultés pour arriver au bonheur. » « »;
Parmi les philosophes anciens et modernes, il n’en fut peut être jamais de plus vrai, que l’érudit Ânquetil, qui sacrifia à l’indépendance les honneurs littéraires , et soumit son estomac à un régime qui n’excédait pas cinq sous par jour. Au reproche que lui ht son frère l’historien , de rejeter un secours nécessaire , il répondit : M N’ai-je pas encore une glace qu’on estime cinq cents livres; elle me fera vivre quatre ans, et je n’ai pas ce'nombre d’années à • passer sur la terre. »
II est souvent plus aisé de. se roidir contre son malheur, que contre celui des autres. Aussi n’j a-t-il pas d’autre parti à prendre, que celui de s’éloigner des misérables qu’on ne peut • soulager ni de sa bourse ni de ses conseils.
• d’une révolution possible dans l’existence DES riches du jour.
Lorsqu’on réfléchit sur l’embarras où se trouveraient tout-à-coup les individus qui peuplent la moitié de la tepre , si la découverte de mines plus abondantes que celles du Mexique et du Pérou, faisait perdre toute leur valeur à ces métaux , qui mettent tant de bras et de têtes en activité j on est fâché de voir l’existence sociale reposer sur deux colonnes , qu’un événement imprévu peut dissoudre et anéantir.
Lorsque je vois l’importance qu’on attache à l’or et à l’argent, je suis tenté de comparer les hommes à ceS enfans qui , en recevant un livre , mettent plus de prix à la reliure et aux estampes , qu’aux sages maximes qu’il renferme.
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DE l’homme en général ET DE SES FAUX JUGEMENS.
Il existe quelques lettrés qui se qualifient du titre à! observateurs de l'homme. Je les plains s’ils l’observent de bien près , car il n’est souvent bon à considérer qu’à une certaine distance.
On croit cesser d’étre enfant avec l’âge ; on n’a souvent qu’une voix plus forte , quelques pieds et quelques années de plus.
Il y a des hommes qui sont si satisfaits d’eux , que le plus grand malheur qu’ils auraient à craindre, serait de connaître un jour ce qu’ils valent.
.Que deviendraient les cours, les cercles brillans, les assemblées nombreuses, si les hommes' avaient un jour assez de bon sens pour leur préférer l’étude , le travail , l’entretien de leurs amis, de leurs proches ej. de ceux qui ne les dédaignent pas ?
On a composé beaucoup de dictionnaires de mots et de synonymes } il en manque un qui serait bien essentiel à l’intelligence des jugeinens humains. Tant de mots reçoivent des acceptions différentes , d’après les opinions individuelles. Ainsi, un homme courageux est
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à l’oreille du guerrier , celui qui affronte la mort , qui ne sait pas supporter une offense , qui demande hardiment l’explication d’un mot équivoque : mais le sage n’aCcorde ce titre qu’à l’homme qui môntre une noble résigna* tion au malheur ; il appelle courage la fermeté dans la persécution et l’adversité. Celui qui dédaigne une injure , lui paraît supérieur au spadassin qui s’en irrite et en demande vengeance. Il trouve plus de nbhlesse dans le dédain de l’un, que dans la colère de l'autre.
Un homme religieux est , aux yeux d’un dévot , éelui .qui va régulièrement au temple , qui assiste à la prière , qui mêle sa voix aux chants solennels, qui accomplit d’une manière ostensible tout ce que la religion lui prescrit , qui s’abstient les jours de jeûne de tous les alimebs prohibés } une usure mystérieuse , un despotisme domestique , des séductions ténébreuses^ une grande insensibilité, voilée de quelques légères aumônes , n’altéreront pas la vénération qu’on lui porte. Des hommes moins superficiels regarderont comme religieux celui qui est l’esclave de sa parole , qui rougirait d’éluder la loi pour alléger l’impôt dont elle le charge, ou pour accroître ses bénéfices , qui pèse avec équité tous les services qu’il reçoit ,
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qui sacrifie jusqu’à son nécessaire pour être juste ^ qui n’attend pas que la misère s’offre à lui pour la soulager ; qui adoucit tous les ordres qu’il donne, et F^nd son autorité si respeo table , qu’on préférerait la nécessité de lui obéiF , au pouvoir de lui commander.
Rien n’est plçis comipun dans læ société, que d’entendre dired’yn homme qu’il est aimable»
et cependant cotnbien ces aimables cesseraient de le paraître , si l'on 'était 'condamné à vivre une semaine avec eux. Lçs cercles où ils brillent par un enjouement étudié, par la futilité de leurs goàts, par la frivolité de leurs contes, par l’obscénité de leurs anecdotes, par l’âcreté de leurs éplgrammes , sont de petits théâtres , où ils sont regardés cbmroe les actenrs princi- ■pauX ; mais si la scène vient à changer , si des 'Spectateurs plus sensés surviennent, sUa raison prend la place de la sottise , si des questions dignes d’occuper le jugement sont agitées , le personnage si fêté, si écouté, est tout-à-coifp éclipsé , il devient terne et silencieux , l’ennui qu’il éprouve le feil disparaître, sans qu’on s’aperçoive qu’il se soit éloigné.
Il me semble que l’epithète d’aimable conviendrait bien davantageà l’homme doué d’un caractère égal , d’une grande politesse dans les
manières, d’un esprit naturel , qui saurait tou> jours approprier ses pensées à celles des autres, qui s'abaisserait et s’élèverait sans efforts au ton de ceux qui l’écoutent ; qui serait plus occupé de faire valoir le mérite des autres , que de faire parade du sien , chez lequel des talens agréables ne seraient que de jolis accessoires d’un savoir réel ^ dont les questions indiqueraient moins la curiosité , .que 'le désir de s’instruire, dont l’induigeiïce ne laisserait pas entrevoir trop de supériorité.
• * Combien de mots n’ont , dans notre langue , qu’un sens relatif j tels que richesse , aisance , nécessaire et pauvreté. Ce qui constitue la richesse d’un individu , ne suffirait pas au nécessaire d’un superbe voisin , qui souffre à peine son approche. 11 faut être bien pauvre pour ne pas exciter l’envie d’un plus pauvre que soi.
Il en est de même du bônlifur, de la puissance , de la gloire. Comment se trouve-t-il un être assez difficile en bonheur, pour être jaloux de celui d’un millionnaire, dévoré de sollicitudes et d’ambition, s’il possède un domaine qui lui rapporte annuellement deux mille écus, s’il jouit d’uue santé parfaite, et vit dans l'indépendance V
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Est-il une puissance plus désirable , que celle qui domine tous nos désirs , qui commande à toutes nos passions , qui asservit nos appéûts ^ qui bannit loin de nous toutes les craintes , écarte toutes les illusions , et ne laisse approcher de notre cœur que des espérances qui peuvent se réaliser.
L’amour de la gloire est sans doute la passion des grands hommes : mais qu’est-elle sans l’estime de la postérité? Louis XIV a régné, avec plus de gloire qu’Henri IV. Quelle différence de ces deux noms dans le souvenir des Français !
C’est pour avoir été trop jaloux de la gloire, que celle de Pompée s’est ternie devant celle de' son rival, Cicéron brille bien plus à nos yeux , par les écrits que lui Inspira la sagesse, que par les discours auxquels il attachait sa renommée. Les hommes qui n’aspirent qu’a la célébrité, sont trop souvent comme les flam^ beaux qui se consument en raison de la lumière qu’ils répandent : lorsqu’ils sont éteints , ils rendent les ténèbres plus épaisses et les précipices plus dangereux.
Il y a des hommes qui ont de commun avec les papillons de briller-, de voltiger agréablement quelques jours de l’année ; mais ils passent
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avec le temps, et lear métamorphose est triste et sans éclat.
DE l’iNCOHVÉMIENT DES TÀ1.EN5 ÏIUVOLES.
Nos plus excellens musiciens sont souvent réduits à garder le silence lorstju’ils ne cliantent plus. Pour exprimer avec goût les idées des autres, faudrait-il donc n’en pas avoir à soi?'
L’e'quité joijit des talens et les met à leur place, elle ne dit pas d’un virtuose c’est un homme divin. Elle n'élève pas jusqu’au ciel un excellent acteur : elle se réserve le moyen de louer dignement un poète comme Racine, et un peintrie des mœurs comme La Bruyère.
Un des artifices de la jalousie est d’exagérer son admiration pour trois ou quatre écrivains d’uqe supériorité incontestable, et d’affecter du dédain pour tous les autres.
DES AtODE$.
Ce n’est pas seulement sur les vétem«as I sur les plaisirs que s’étend l’empiré des mode$, il exerce aussi sa puissance sur des arts sur les
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sciences. Ce qui paraît beau en musique, en architecture , en dessin éprouve les chances de la mode. J’ai vu un temps où la science de5 économistes échauffait tous les esprits, où celle des naturalistes peuplait les cabinets de ce que le règne anÿnal produit de plus rare. Atijourd’hui une certaine classe d’amateurs se complaît dans le choix de quelques arbustes exotiques qu’elle rassemble à grands frais dans ses jardins.
On a ri quelquefois du délire de l’antiquaire qui préférait les fragmens d’un vase de terre à à une coupe d’or, ou une médaille rongée par le temps à une statue moderne. Ne pourrait-on pas avec plus déraison se moquer de ces amateurs qui donnent aux stériles arbrisseaux des Indes et de l’Amérique la préférence sur tous nos arbres potagers.
Une des maladies de l’esprit, est de ne sc passionner que pour ce qui est rare, sans s’inquiéter s’il est utile et beau. Autant vaudrait-il .sacrifier une femme brillante d’agrémens , de grâces et de santé à une momie conservée avec ‘ tout l’art des Egyptiens.
Tout en blâmant ces passions exclusives et exagérées pour un art ou pour une science , il faut convenir qu’elles ne germent presque jamai.s
dans des âmes farouches et perverses, et que si elles rendent quelquefois l’homme ridicule, elles le préservent presque toujours de devenir méchant.
L’enthousiasme du goût le plus bizarre peut aller jusqu’au fanatisme, mais ce fanatisme n’ira jamais jusqu’à la cruauté; et c’est ce que l’on ne peut pas dire de celui qui égara trop longtemps l’esprit humain.
Loin de se plaindre delà diversité des goûts, il faut s’en applaudir, puisqu’elle communique à la société plus d’activité , et développe plus de talens. Que d’arts seraient négligés, que de sciences deviendraient inutiles, que de professions seraient méconnues, ^i les hommes avaient les memes goûts et le même penchant!