‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 34 sur 95 · II · texte numérisé non relu

II

dit ail qu’elle ne les a crée's que pour humilier tous les autres. Ceux qùi s’en 1 approchent le plus, les admirent et les célèbrent avec Iranchise, la bassesse les adule et l'cuvie les déchire.

On apporte en naissant le germe d’un mérite distingué comme celui d’une grand taille : lautil en comprimer le développement pour échapper à la haine des nains?

On pourrait à juste titre s’étonner qu’il y eût encore des moraliste et des censeurs, lorsqu’on reconnnaît que depuis plus de trois mille ans que la sagesssc répand sur nous l’inslruc- 'tion et les leçons du goût, la grande luajprité de l’espèce humaine n’en est ni meilleure, ni plus éclairée , qu’elle est entraînée par les mêmes habitudes, et subjuguée par la tyrannie de ses passions.

L’homme le plus sensé est celui qui traverse la société comme l’habitant d’une grande ville qui, pour se rendre plus vite à sa destination, évite les embarras , esquive les voitures et n’attache nulle importance à ce qui se dit ou se fait à ses côtés.

Il est aisé à un souverain de revêtir ses favoris de titres magnifiques, de décorations; mais il ne dépend pas toujours de lui de les environner de l’estime publique et même de

, DU SPECTATEUft FRANÇAIS. l65

respect. Plus il est prodigue envers eux des premiers avantages, plus la multitude leur refuse les autres.

Je ne sais, dans quel manuscrit j’ai lu, qu’un monarque qui avait récompense avec trop de magnificence le courage et l’alFection de ses principaux serviteurs, s’apercevant que ses finances commençaient à s’épuiser, et que pour perpétuer ses dons généreux , il serait forcé d’accroître des taxes déjà bien onéreuses , ne prenant conseil que de la sensibilité d’un cœur héroïque, rendit une loi qui enjoignait à tous ceux qui seraient hors d’état de servir gratuitement la nation, de se démettre de leur office. La même loi invitait le peuple à désigner, parmi les hommes éclairés , ceux qui paraîtraient les plus dignes de rendre la justice , d’administrer les deniers publics , d’être les organes de la volonté du prince, et u’ambitionneiaient pour tout salaire que la reconnaissance publique. Cette loi ne fut pas plutôt proclamée , qu’une noble émulation échauffa tous les esprits ; les vertus, la lumière , furent les seuls titres dont on se para. Tous les emplois ' importans furent conférés à des âmes pures et désintéressées,' les impôts dont le peuple était menacé, ne pesèrent pas sur lui; il n’envisagea

ïG6

plus qu’avec respect les hommes qui se dévouaient à de pénibles fonctions, et sacrifiaient à la patrie leur intérêt personnel. Moins ils paraissaient opulens , plus ils obtenaient d’estime et de considération , parce que leur sacrifice semblait plus difficile et plus généreux. Le monarque trouva dans le sentiment de l’honneur, ce qu’il n’aurait puisé qu’avec peine dans la fortune de ses sujets.

Plus on lit l’histoire, plus on demeure convaincu que tous les troubles, toutes les séditions } toutes les sollicitndes des gouverncmens n’ont pour cause que l’imprudence d’exiger trop des faibles , pour accorder trop de richesses aux puissants.

'Aujourd’hui, les prélats ne sont pas plus révérés avec une crosse dorée , que ceux qui s’appuyaient, dans la primitive église , sur le bâton pastoral. Le magistrat n’imprime pas plus de respect lorsqu’il descend d’un char magnifique , que lorsqu’il était monté sur sa jnodeste mule. Les austères vertus de Caton formaient , pour ce sénateur , un cortège plus imposant que les esclaves de Lucullus.

Ne sei ait-ce pas la faute du peuple , si tant de richesses sont accumulées à ses dépens?

Pourquoi n’accorde-t-il ses hommages qu’à

ceux qui l’éblouissent par le faste de l’opulence ?

Un auteur arabe rapporte que deux grands propriétaires, qui tiraient leur subsistance de leurs nombreux troupeaux, furent tout-à-coup tourmentés d’une ambition malheureuse , arrêtèrent un œil jaloux sur les domaines de leur voisin, et osèrent franchir les limites que leurs ancêtres avaient posées. D’abord ils èe querellèrent de vive voix, puis animèrent les uns contre les autres les dociles gardiens de leurs troupeaux , qui ne prenaient pas de part à ces combats Injustes. L’un des pasteurs réalisa le projet de dresser à la guerre de jeunes béliers, qui s’élancèrent sur les brebis de son rival, et y portèrent le trouble et la naort. Le vaincu , forcé de se concentrer dans le fond d’un vallon, essaya de mettre en usage le même moyen qui avait si bien servi son adversaire, et se présenta l’année suivante avec des béliers aguerris. Le combat devint alors plus vif et plus meurU’ier que le précédent ; d’autres se succédèrent avec tant d’acharnement , qu’il ne resta plus que des brebis stériles et de faibles agneaux aux deux propriétaires, qui sentirent trop tard que ce n’étaient pas les pâturages qui manquaient aux troupeaux, mais les troupeaux

pijiiLied by Googic

qui manquaient aux pâturages. Éclairés sur les conséquences de leur faute , ils se promirent de n’en plus commettre une semblable •, ils replacèrent leurs anciennes limites ^ vécurent en paix , et quelques années après ils se trouvèrent dans l’abondance.

11 y a des hommes qui s’agitent, qui se tourmentent pour qu’on parle d’eux tous les jours^ il y en a d’autres qui désirent qu’on n’en parle jamais ; ceux-ci sont, sans contredit, les plus raisonnables.

De grandes renommées ont tant coûté de sang et de larmes à la multitude , qu’oy a lieu de s’étonner qu’elles excitent notre admiration.

Que de dévastations , que de jugemens atroces, que de proscriptions impolitiques , eussent été épargnées à l’humanité, si Luther et Calvin, en sc condamnant au silence, s’étaient éteints dans l’obscurité de leur cloître !

. Tant d’ erreurs ont été publiées pour des vérités, qu’il faut bien avoir de la présomption dans ses lumières pour vouloir jouer le rôle de novateur.

SACRIFICE BIEN LOUABLE d’uN NOVATEUR.

Un ancien théologien qui avait long-temps médite' sur les écritures, qui était versé dans la connaissance des langues orientales, qui avait rapproché , comparé les difTérens textes des premiers évangélistes, conçut le projetée conedier tous les esprits sur les points qui divisent 1( s sectes des chrétiens par une nouvelle concordance de l’ancien et du nouveau testament. Après avoir environné le créateur du monde des allrihuls qui caractérisent celte di viuité inaccessible à toutes les haines , à toutes h s vengi ances , il le prése ntait arrêtant un regard de bonté sur l’espèce vivante qu’il avait animée desonsouffle et douée d’une Intelligence bien distincte. Suivant lui le grand générateur vit avec le sentiment de la pitié qu’elle abusait de celte laveur particulière qu’il lui avait accordée, pour se nuire chaque Jour et offenser sa justice : je ne veux pas, se dit-il, détruire mon ouvrage, replouger dans le néant ce que j’en ai fait sortir avec complaisance ; mes paroles sont les prodiges qui entourent ma demeure; mes leçons, c’est rbarmonic qui existe dans le cours des astres j la preuve de ma puissance brille dans celle multitude de soleil»

170 SOUVÈNIRS

lumineux fixés à une distance incommensurable de celui qui éclaire la terre et la consumeraient s’ils en étaient plus rapprochés. Malheur donc à l’homme qui , fermant scs yeux à l’évidence, serait assez insensé pour contester mon existence et mon pouvoir ! Mais toutes ces nations qui se sont multipliées sur ce globe que je leur ai assigné pour demeure s’enfoncent de plus en plus dans l’aveuglement; les hommages qu’ils me rendent deviennent de jour en jour de plus grandes offenses à ma juslice:des sacrifices impies me sont offerts ; des images hideuses sont substituées à la mienne : le délire semble se complaire à créer de nouveaux cultes plus absurdes les uns que lés autres. Je ne descendrai pas du séjour que j’habite, je n’abandonnerai pas l’immensité des mondes qui se meuvent à ma voix , je ne me revêtirai pas d’une enveloppe humaine pour me rapprocher de ces mortels , qui sont des atomes à mes yeux.

J’emprunterai encore moins leur organe pour leur faire connaître mes volontés , je ferai sortir du sein d’une vierge , un être qui n’aura de l’homme que sa forme périssable ; je soufflerai sur lui l’esprit de sagesse; je mettrai dans sa bouche ma volonté et mes leçons ; je ne lui donnerai sur c^ux qui l’entendront, que l’as-

Oioiti

DU SPECTATEUR FRANÇAIS. l'jt

Cendant de la vertu sur le vice ; de la raison sur l’égarement; de la pureté sur la corruption; de la bienfaisance sur l'insensibilité; il n’écrira rien , mais ses paroles seront retenues par des^ disciples attentifs qui les recueilleront et les disperseront sur toute la surface de la terre. Les traits caractéristiques qui signaleront cet organe de mes commandemens seront si fidèlement retracés que long-temps après que le mocfèle aura disparu , l’œil le moins attentif né pourra le méconnaître : il aura une candeur si parfaite, une simplicité si auguste dans ses discours , qu’il suffira de le voir et de l’entendre pour être tenté de l’adorer. Je choisirai pour le recevoir le peuplé dont les premières familles lurent les plus dévouées à mon culte , et me rendirent les adorations les plus pures. Je lé prévois, ses descendans indignes de leur noble origine , seront rebelles à la voix qui leur parlera en mon nom; ils insulteront l’interprète de mes volontés ; ils le chargeront d’outrages ; hélas ! les misérables 1 ils répandront son sang. Mais qu’importe? sa mission aura été remplie; je l’appellerai alors auprès de moi’ il sera l’objet de mon amour, et comme il n’aura reçu l’existence que par une faveur particulière, il lui sera permis de m’appeler son père, et

moi je le chérirai comaie ud fils bien- aimé. Les disciples témoins de ses prodiges et pénétrés de ses saintes maximes les transmettront fidèlement à d’autres qui seront associés à ce 'sublime ministère. Tout ce qu’on commandera au-delà de ce qu’il aura prescrit en mon nom ne sera plus que le commandement des hommes et ma sagesse le désavouera. > Ainsi parla l’Elernel , sa volonté s’est accomplie. Heureux ceux qui peuvent recueillir les fruits d’une bonté si éclatante , mais malheur à ceux.- qui les altèrent ou les corrompent ; qui hérissent d’épines la route facile que Dieu a tracée pour aller jusqu’à lui, qui, animés d’un faux zèle, mettent la vengeance à la place de l’indulgence paternelle , et la terreur où ne doivent exister ■que la confiance et l’amour.

Ces premières idées, présentes encore à ma .^mémoire , étaient revêtues d’une pompe d’expressions qui répondait dignement au sujet ; elles étaient suivies d’un examen impartial do toute la doctrine qui surcharge les préceptes de l’évangile et de tous les sj’stémes qui ont semé la discorde parmi les faux disciples du Christ. Que de sagesse , qpelle force de logique , quelle étonuante érudition ne reraarquait-on pas dans cette composition que l’a-

mour de la ve'rilé semblait avoir inspirée ! Un jour entier suffit à peine à la lecture que l’auteur daigua m’en faire. Je ne pouvais me défendre de lui témoigner mon admiration sur la force de sa' dialectique et la justesse de ses aperçus : mais plus l’écrivain m’imprimait de respect et d’attachement, plus je craignais que cette production ne devînt pour lui une source de troubles et de persécutions. Si vous ne vous proposez , lui dis-je, que de rendre votre nom immortel , publiez cet ouvrage, il répandra un grand jour dans toutes les contrées' ou sa célébrité le portera : mais , croyez-moi , celte célébrité vous .sera bien funeste : ne vous flattez pas de ramener les hommes à l’évidence par la puissance de vos ralsonnemens, vous donnerez seulement l’existence à une nouvelle secte qui aura peut-être le sort des Anabaptistes , vous ferez encore répandre du sang pour une cause qui en a déjà tant fait verser. Je vous en conjure , au nom de l’humanité , ne jetez pas au milieu d’elle un nouveau brandon de discorde, abandonnez-la plutôt à ses erreurs , à ses superstitions. Vous n’avez pas reçu de Dieu la mission de parler aux hommes en son nom , vous n’avpz sur eux d’autre supériorité que celle de vos lumières et d’une raison plus par-

faite J mais s’ils ont résiste aux leçons de celui qu'inspirait une sagesse divine et qui justifiait le droit de les instruire par des prodiges, comment pouvez-vous espérer de dissiper des opinions enracinées par plusieurs siècles et que tant d’hommes ont intérêt à perpétuer?

Ces représentations produisirent un tel effet sur l’esprit de ce sage écrivain, qu’après un moment de réflexion , il me prit la main en me disant : je vous rends grâces de votre excellent conseil : jamais ce que vous venez d’entendre ne recevra le jour. J’avais cru me rendre utile aux hommes en consacrant à leur instruction le fruit de mes études et de mes veilles • mais je serais inconsolable d’avoir attiré le malheur ou la persécution sur un seul d’entre eux. Ah ! plutôt périsse cet ouvrage et son auteur. Hélas ! il ne savait pas dire si vrai. Le lendemain, il se fit apporter un réchaud rempli d’une braise ardente , fit fermer sa porte , recueillit toutes les feuilles de son manuscrit ; et les livrant les nnes après les autres à la flamme qui les consumait, il fut suffoqué par une vapeur homicide, et tomba dans une asphyxie dont ‘tous les secours qu’on lui prodigùa ne purent le faire revenir. Telle fut la misérable fin d’un homme pour lequel je conserverai toute ma vie une

Digiti/!ed by

grande estime et dont j’ai peut-être à me reproclier la mort. , ^

Page 1