‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 37 sur 95 · DE LÀ JUSTICE · texte numérisé non relu

DE LÀ JUSTICE

11 n’y a rien de si commun . que d’entendre parler de justice, et cependant combien peu de personnes ont réfléchi sur ce qui est juste ou injuste. Si la justice émanait du ciel elle serait la meme sur toute la surface de la terre : ce qui serait pet:mis dans une contrée ne serait pas puni comme un crime dans une autre.

La soumission à touteloi existante est justice, parce que sa violation conduit à l’anarchie qui est le principe de tous les maux. Socrate savait bien qu’il mourait victime de l’injustice, 4 mais il loi paraissait juste de se soumettre à ses décrets.

DU SPECTATEUR FRANÇAIS. l8l

Il y a une sorte de justice qui semble particulière à chaque profession. Qu’un militaire qui a reçu un démenti , ou que l’on a offensé par un geste en demande vengeance et donne loyalement la mort à son adversaire, tous ses compagnons d’armes ne trouveront rien de plus juste que cet homicide ; qu’un magistrat, s’il surprend sa femme dans une infidélité, poignarde l’amant qui usurpe ses droits , tous les hommes de la robe applaudiront à la rapidité de sa vengeance -, qu’un moine eût enrichi son couvent du patrimoine d’une famille dont il avait séduit le chef, rien ne parai^ait plus méritoire aux yeux de ses confrères; qu’un journalier qui se croit frustré de son salaire , dérobe la valeur de ce qu’on lui retient injustement , ce larcin ne paraîtra point un vol à ses semblables.

Tousles hommes sontsi disposésà être juges dans leur propre cause, qu’il était bien essentiel à l’ordre public qu’une justice suprême étouffât toutes ces justices individuelles que la haine et l’intérêt aveuglaient de leur bandeau.

Puisque les magistrats ne sont que les organes de la loi , quel malheur pour eux s’ils la , rencontraient quelquefois en opposition avec l’équité ! *

SOUVEKIRS

De tous les codes , ceiui qui exige le plus de discernement , de sagesse et de méditalion sur l’espèce humaine, c’est le code péual. Les crimes ont des aspects si didërens , ils émanent de causes si diverses, qu’on ne peut leur appliquer les mêmes peines, sans courir le risque d’être trop sévère ou trop indulgent. Quelle différence n’y a-t-il pas entre deux fugitifs qui près de succomber sous le besoin de la faim, intimident un voyageur pour en of>t€nir de modiques secours , et deux brigands qui l’entraînent dans un bols , le meurtrissent de coups dépouillent avec violence de son or, dcsesvêtcmensetne lui laisteut pour ressource que la pitié d’un misérable villageois devant lequel il ose à peine se montrer ?

C’est une pensée douce et salutaire que celle d’une justice divine qui adoucira oy aggravera les punitions distribuées sur la terre. Celte justice tardive atteindra le pervers qui se complaît dans son impunité , et convertira en jouissances le supplice de l’innocent.

Il y a quelque mérite à rendre toujours la Justice aux autres avec le même zèle, lorsqu’on ne l’obtient pas pour soi-même.

Ibexiste dans le monde un tribunal qui n’est ni civil, ni niiirtaire , ni criminel ^ni de com-

nu sPEetATÉüit français. ^ll^3 merce, tfui les vivatis et les morts, <^i exalte les uns «t flétrit lés autres. On l’accu^ de vénalité, de partialités Sea jugeméns sont souvent contradictoires, mais ils n’en ont pas moins une gran<# influence sur l’opinion publique, et on s’expose au ridicule, en appelant sérieusement de ses sentences i sa compétence s’étend sur tous ceux qui donnent l’essôr à leurs pensées. Les membres qui le conaposent n’ont pas toujours besoin de faire preuve d’équité et de savoir pour établir leur suprématie; Oii exiî,'e d’eux plus d’eSprit qiie dé raison , plus de malignité que dejnslice, plus de penchant à la critique qu’à la louange ; il a pour principal appui l’envie^ que la méiliocrité porté la célébrité. S’il ne condamnait que cë qtti est blâmable, s’il ne louait que ce qui est Vraiment digne d’éloges, il pourrait être compté au nombre des plus utiles,- mais il 'Dé tarderait pas à languir dans l’isolement et la détresse. U n’eSt point de puissance qui ne soit à l’abri de Sa . censure; il étend sa domination jusque sur les souverains y et menace même les nations de les flétrir du sceau de l’inertie et de la faiblesse, si elles ne suivent pas la route qu’il leur trace. Le vrai pliilosopbe passe devant lui sans s’inquiéter de ses jugemens^ et comme il use sagement de

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Ja liberté de penser et d’écrire , il ne lui conteste pas celle de prononcer ce qu’il lui plaît , ,

sur le mérite de ses productions.

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