‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 38 sur 95 · DES POEMES EN ^ROSE · texte numérisé non relu

DES POEMES EN ^ROSE

Une question qui sera encore long-temps agitée , c’est de savoir si une production littéraire peut s’offrir à nous sous le titre de poëme, sans être asservie au rhythme et à la rime de notre versification. A Dieu ne plaise que j’aie la prétention de résoudre un pareil problème^ mais j’aurai toujours bien de la peine à ne pas élever au-dessus des compositions prosaïques, celles que Timagination a ornée d’une expression pompeuse, qu’elle a enrichie de comparaisons poétiques , dont une grande action forme le plan, et qui , par une marche régulière , nous conduit, d’enchantemens en enchantemens, à un dénouement qui complète mon admiration pour le héros qu’on s’est proposé de l'endre à jamais célèbre.

. Fénelon crut-il avoir feit im poëme ? C’est •ce que nous ignorons ; une autre pensée l’occupait : il songeait bien moins à sa gloire qu’au bonheur de sa nation ; et il imagina de faire sortir de la bouche de Mentor, ce qu’il n’aurait

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pas osé laisser échapper de la sieune. Nouveau Jupiter , il voulut faire jaillir du sein de la sagesse y un monarque qui surpassât tous les autres parla réunion des vertus les plus éclatantes. En supposant qu’il eût revêtu cette belle production d’une poésie aussi pure , aussi harmonieuse , que celle de Racine , il est douteux qu’il eût mieux rempli son objet. Le poète se serait montré davantage, mais le vertueux prélat aurait été moins révéré; plus il eût paru le favori des muses , moins l’austère religion l’eût rapproché de son auguste sanctuaire.

Il y a des sujets que- les poètes ne doivent traiter qu’avec une circonspection rebgieuse. Transporter dans le ciel toutes les richesses de la terre , y faire entendre des harpes d’or , y placer l’Éternel sur un trône resplendissant de diamans, le peupler d’anges , dont les ailes brillantes se déploient , de vierges ravissantes de beauté , de saints enchantés par des concerts délicieux , c’est porter notre globe dans l’Olympe , et offrir un mélange informe de la ^matière et de l’esprit.

Le peintre qui travaille pour l’œil de l’homme, doit lui offrir des sujets palpables ; il est bien forcé de circonscrire l’immensité de Dieu dans des dimensions matérielles ; tout ce qui n’est

SOUVEMKS

qu’esprit échappe à son pinceau ; mais la poésie a d’autres couleurs, elle trace de son crayon magique ce qui échappe aux regards des mortels ; les célestes intelligences peuvent être saisies par elle sous leur forme spirituelle et aérienne , la héatitudc dans laquelle elles flottent éternellement, peut être sentie et exprimée par un génie subUme et religieux. Celte grande ame de toute la nature , qu’on nomme Divinité, perd toujours de sa majesté, lorsqu’on la revêt de formes humaines , et qu’on ose lui prêter nos liabiludes et les passions qui nous agitent.

Si l’on pouvait se former une idée juste delà félicité des saints , si toute comparaison ne lui était pas bien inférieure, il faudrait dire qu’elle ressemble à cet état de jouissance et de calme, où l’homme satisfait ne forme plus de souhaits, ne vjJut voir que ce qu’il voit, ne sentir que ce qu’il éprouv’e , où , détaché de ses sens , il parait ne plus appartenir qu’à une extase délicieuse.

Voilà , sans doute , la jouissance inaltérable qui formera la récompense des justes , et La seule digne du grand rémunérateur, qui se complaît dans le bonheur de ceux qu’il veut bien attirer près de lui.

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