‹ Les méditations et souvenirs du spectateur francaisChapitre 42 sur 95 · TRIOMPHE DE LA RAISON SUR LE SUICIDE · texte numérisé non relu

TRIOMPHE DE LA RAISON SUR LE SUICIDE

Un jeune homme de la plus belle espérance, que ses études et le goût des sciences avaient déjà signalé parmi les savants, parut tout-à-coup surchargé du poids de la vie; il allait s’en délivrer , et plonger ses amis et sa famille dans le deuil, lorsqu’un étranger, averti par un serviteur fidèle du projet que son jeune maîtreavait conçu, pour opérer sa destruction de la manière la plus certaine et la moins douloureuse, se hâta de lui écrire cette lettre, qui m’a été communiquée :

- « Insensé! s'il en est temps encore, lisez « cette lettre ; et si elle ne peut rien changer « à votre affreuse résolution, précipitez-vous « dans la tombe : la terre dérobera à tous les

« jeux le corps d’un hoûime ingrat et dénaturé. « Le malheur ne sera pas que vous ayez cessé « de vivre, mais que vous ayez existé. Eh!

« qu’importe à la société la perte d’uû homme « qui , avec tous les moyens de la servir , ne « veut pas lui être utile; qui a la froide insen- « sibilité de compter pour rien l’aff’eçtion de « ses amis et le désespoir des auteurs de ses « jours ! ue craignez pas que je vous parle ici « des grands préceptes de la sagesse , ni de « cetteloi qui vous commande de rester à votre « poste, jusqu’à ce qu’un ordre suprême vous « prescrive de vous en éloigner. Votre esprit M est trop aveuglé pour être accessible aux lu- « mièrcs do la raison. Vous avez peut-être « cru que votre mort aurait quelque chose de « commun avec celle de Socrate , de Caton ; €< la leur fut celle do courage et de la vertu , « la vôtre ne sera que celle du déUre et de ' ■« la faiblesse; elle sera jugée impie à ce tri- « bunal que je ne réussirais pas à vous faire « redouter. Mais si votre cœur palpite encore, « c’est à lui seul que je m’adresse. Pouvez-vous « oublier que vous avez un père qui se com- (( plaît dans l’idée que son fils recueillera un « Jourlefruitdeses lon{*s travaux, qu’il l’aidera « à arriver ju&qu’au terme de sa noble carrière ?

DU SPECTATEUR FRANÇAIS. an

« Serez-vous assez impitoyable pour vouloir le « frustrer de l’unique récompense de tous ses « soins, de toute sa tendresse? Pourquoi,

« puisque vous vouliez lui porter le coup « mortel , ne vous êtes-vous pas tout-à-coup « montré sous les traits d’un enfant dénaturé?

«( Pourquoi , au lieu d’exciter des émotions si « douces, une tendresse si vive, par votre « zèle et vos succès, ne l’avez- vous pas dé- « taché de toute affection pour vous , par une « vie licencieuse et des mœurs dépravées? Fils « cruel! était-ce pour lui rendre votre perte , « plus déchirante, que Vous lui laissiez entre- « voir des penchans si louables et des qualités n si précieuses? Si des principes détestables « vous ont familiarisé avec le suicide , si vous •« regardez cet acte criminel comme indiffé- « rent, ne frémissez-vous pas à la seule pensée « de commettre un parricide? Oui, malheu- « reux! vous n’allez pas seulement vous donner « la mort , vous la donnerez à votre père.

« Voilà les deux crimes dont vous allez, charger « votre mémoire. Pouvez-vous croire , après « cela, que vous exciterez quelques regrets w dans l’âme de vos amis , de vos proches? Et H qu’aurait faillie plus un furieux, qui de deux « coups de poignard aurait abattu à ses pieds

c< un Bis et un père qui dissertaient avec calme « sur les grandes ve’rités qui ont si souvent M fait le sujet de vos entretiens? Si celte vie, « qui devrait avoir tant de charmes pour vous, « a perdu tout son prix à vos yeux , qu’un sen- « liment généreux vous la fasse supporter, je « ne dis pas jusqu’au moment où la nature en <« a fixé le terme, mais seulement jusqu’à celui « où votre père doit cesser d’exister. Alors , si « vous n’avez pas la force de demeurer sur la « terre, vous paraîtrez n’avoir été entraîné « avec lui que par la douleur : alors on vous « admirera comme une victime de la piété « filiale ; on dira au moins de vous : il a vécu « pour son père , et il n’est mort que pour lui- « même ; vos amis , que vous allez faire rougir « de leur affectiou , s’honoreront de l’amitié M qu’ils vous ont portée. »

La lecture de cette lettre fit une si vive impression sur l’âme du jeune homme, qu’il écrivit au bas ce seul mot : j’attendrai^ et il la fit remettre à celui qui en avait çté le porteur. Jugez, monsieur, combien celui qui l’écrivit dut s’applaudir d’avoir rattaché à la vie un jeune homme que le froid calcul de l’égoïsme allait précipiter dans les bras de la mort.

Protéger, soulager sans discernement, c’est

ressembler à un jardinier qui arroserait les plates'bandes et les allées d’un jardin , qui répandrait les semences et sur la terre fertile et sur la sable.

Ce qu'on accorde à l’oisiveté, on’ le dérobe à l’industrie ; voilà le mal que commet innocemment l’aveugle pbilàntropie.

DU TÉRITABLE STOÏCISME.

H y a des systèmes d’une vertu et d’une sagesse si sublimes , que qtiand bien même i’hu manité ne pourrait pas se soutenir à leur hauteur, rien ne l’honorerait davantage que de les avoir créés.

J’ignore si , parmi les stoïciens , il y en eut quelques-uns qui suivirent les préceptes dont leur secte s’est parée ; mais j’avoue que celui qui , pour s’honorer sans cesse à ses propres yeux, se serait continuellement appliqué à préserver son âme de toute faiblesse , de toute idée impure, de tous sentimens injustes, de tous murmures contre la providence , et se serait résigné avec un calme inaltérable à tous ses décrets, me paraîtrait plus digne de respect et d’admiration que tous les héros de l’antiquité.

Quoique ce soit prolonger l’enfance de riiomme que de le diriger au bien par l’espoir des recompenses et la crainte des supplices, ce sera toujours le moyen le mieux adapté à leur faiblesse.

-Une remarque à faire, c’est que si parla crainte on s’abstient de commettre des actions' viles, on n’en produit de grandes que parla puissance d’un certain amour : c’est celui de la gloire qui nous élève, au-dessus des dangers, et nous fait afifronter la mort. C’est l’amonr de la patrie qni nous pdlrte à lui sacrifier notre fortune, notre existence, et jusqu’à celle de nos entàns. U’ est l’amOur du Dieu que nous adorons qui nous élève au- dessus des grandeurs de ce monde et nous détache de toutes lès choses périssables. Aussi n’j a-t-il rien à espérer des Ames froides et craintives.

• Je ne sais pas pourquoi quelques écrivains célèbres se sont plu à ravaler l’espèce humaine, en prêtant à ses plus belles actions dès motifs d’amour-propre ou d’intérêt personnel. Je voudrais pouvoir recueillir tous les traits qni peuvent l’agrandir à nos yent. Qu’on me permette d’en citer un seul , qui prouvera que l’honneur n’est point étranger à la classe la plus vulgaire.

DU SPECTATEUR FRAKÇAlS. 2l5

Dans le temps où le délire révolutionnaire multipliait les crimes, un villaifeois fut accusé d’avoir soustrait ses chevaux à une 'réquisition générale. Aminé dans une des prison de -Bruges, il devait subir à son tour la peine de moi t qui menaçait tant de têtes innocentes.

Cependant le geôlier , qui ne l’avait pas jugé digne d’ctre compté au nombre des victimes que le glaive de la terreur devait immoler , lui avait accordé plus de liberté qu’aux- âtilres prisonniers,- il lui permettait de tirerquélquè salaire des services qu’il leur rendait. 11 poussa la confiance jusqu’à le laisser errer dans là ville pour faire de petites emplettes qu’on exigeait de son zèle, et, toiqowrs fidèle à sa parole, il rentrait dans la prisOn,‘ qui n’en était plus” une poür lui. Un jour qu’il avait usé dè la permission qü’on lui accordait, il apprend que son procès s’instruit , et que le moment fatal est arrivé. Il ne revient point : un jour , deux jours, trois jours s’écoulent, et ce prisonnier si exact n’,a point reparu . Le geôlier ,- auquel on le redemande, hésite, tremble, et n'ose avouer sa téméraire confiance. Alors on exerce sur lui la terrible responsabilité. H va lui-méme être eutraîné dans un cachot où il retenait les plus grands criminels. Au même

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* instant paraît le fugitif. Le geôlier, prenant à son aspect le ton de la sévérité : Malheureux! lui dit-il, qu’es-tu devenu? Je savais, répondil , q^e je devais être envoyé aujourd’hui à la mort, et je me suis hâté d’aller embrasser encore une fois ma femme et mes enfans, et de .leur dire un éternel adieu. Me voici ; je mourrai satisfait. Le geôlier est rendu à l’exercice de sa puissance, le vertueux villageois est surle-champ conduit à l’échafaud, .et le fer homi- .cide le retranche du nombre des êtres vivans. Je le demande, par quels efforts de subtilité démontrerait - op qu’il soit entré dans ce généreux dévouement le moindre sentiment de vanité ou d’amour-propre? Non, il n’est pas vrai que l’homme ne soit pas bon par sa nature : il l’est toutes les fois qu’il n’est pas dégradé par l’éducation ou de mauvais exemples.

'de l’amour.

Lorsqu’on a peint l’amour avec un bandeau sur les yeux j n’a-t-on pas voulu donner, sous cette image allégorique , une grande leçon aux hommes, et leur apprendre que cette passion,

' en les aveuglant, les exposait à tomber dans mille précipices, et lesjivrait à la merci de l’être qui se serait emparé de leur cœur.

DU SPECTATEUR FRANÇAIS. àty

/• Est-il un amant passionné qui puisse répondre de ne se point rendre coupable d’un crime., si la femme, dont il est devenu l’esclave « lui ordonnait de le commettre? O ma Julie!

s’écrie St. -Preux , j'aurais brûlé le Capitole si tu me Vavais commandé. Insensé! avoue donc que ta vertu n’est:que celle de ta maîtresse, et que tous ses' vices seront les tiens. ;

L’amour , dit-on , a perdu beaucoup de son efnpire parmi nous. Si cela est, c’est un bon-J heur pour nos chevaliers modernes j car il est bien douteux que celles qui lui attirent des adorateurs, les conduisissent toujours dans les routes de la gloire et de l’honneur.

Lorsqu’on sc rappelle que le sage Turenne' s’oublia jusqu’à révéler le secret de l’état à ■ une femme dont il se croyait aimé, qui peut se vanter de résister long-temps aux séduc-* lions d’une artificieuse maîtresse ?

Ce n’est pas l’amour qui est un enfant, c’est l’homme qui le devient lorsqu’il a eu le malheur de tomber dans ses lacs.

L’amour est une fièvre de l’ame j elle a ses accès, ses redoublemens, ses transports, son délire , ses épuisemens : on a beau le vanter , c’est toujours une maladie dont on meurt

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quelquefois, lorsque le temps et la raison ne nous en guérissent pas.

S’il était vrai qu’il n’y eût point de délices sans amour , il serait encore plus vrai qu’il n’est point de repos avec lui.

Il sont d^éjà bien près de l’indifférence les amans qui n ont plus de rcproclies à se faire, plus de querelles à appaiser, plus de pardons a se demander , plus de raccomnaodemens à sanctionner.

OE l’amitié.

O divine amitié 1 passion des âmes vertueuses et sensibles, c’est toi seule qui mérites d’occuper le cœur de l’homme, tu ne l’enivres pas, tu ne l’égares jamais; ton feu échauffe et ne consume pas; tu doubles notre existence et tu la fortifies. Qu’il est riche et puissant celui qui a rencontre on autre lui - même , toujours digne de son estime, qui recueille toutes ses pensées, que sa présence n’importune jamais, qui allait à lui lorsqu’il arrive, qui manifeste a son approche qu’il ne lui manque plus rien! Pourquoi faut-il que ce précieux don de la nature soit si rare? Pourquoi sommes-nous si

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souvenl réduits à prendre les apparences pour la réalité?

Quelle pensée plus flétrissante pour l’ânie , que celle de ne pas avoir dans le monde entier un seul (Hre qui vous rende affections pour affections? Ce vide affreux fut éprouvé par un honiime animé pendant plus de quarante ans dii zèle le plus généreux , qui tendit toujours une main secourable à l’opprimé , qui brava les haines et les persécutions, pour défendre les faibles, et ne contraria jamais personne dans scs projets ambitieux, dont les plaisan teries légères et innocentes cflleuraient à peine la vanité des autres. Hélas! se disait-il quelquefois tristement, je peux mourir aujourd’hui, et pas une larme ne sera répandue ^ur ma tombe ; pas un de ceux ^que j’ai secourus ne défendra ma mémoire; j’aurai passé sur la terre comme les flots qui vont se perdre dans l’Océan ; tous ceux qui avaient charmé mon oreille par l’expression de l’amitié, répéteront froidement, il n'est plus ; et je n’existerai pas meme dans leur souvenir !

Un homme se plaignait à un philosophe de ne recevoir nul témoignage d’intérêt de ceux mêmes qu’il avait servis avec le plus de zèle. Et comptez -vous pour rien, lui répondit - il.

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l’honneur de n’étre le protégé de personne, et l’avantage de marcher libre de toute reconnaissance ?

Qu’il connaît bien les hommes celui qui ne leur fait du bien que pour se complaire en luiméme et s’honorer aux yeux de la divinité !

Pour être heureux , il faudrait pouvoir se passer de l’affection des autres, n’attacher aucune importance à leur opinion, passer à travers les hommes comme devant des arbres de grandeur différente et qui donnent plus ou moins d’ombrage.

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