DES PRÉJUGÉS
D est des préjugés tellement enracinés dans l’esprit des hommes, qu’il est plus prudent de paraître les adopter que de les combattre ; il en est d’autres que la sagesse se fait gloire d’écarter. Que j’aimerais à entendre un guerrier dont la réputation de bravoure serait aussi bien établie que celle du fameux Latour-d’ Auvergne, dire à scs compagnons d’armes : uYous « qui, pour la plus légère offense, vous croyez « obligés dé courir le danger de périr ou de R tuer votre semblable, apprenez que je fus « frappé au visage par un camarade dont l’i- K vresse égarait les mouvemens. Je méprisai R assez son insolence pour le laisser vivre.»
Mon indulgence pour les faiblesses de l’amour n’ira jamais jusqu’à excuser un homme qui s’avilit au point de donner son nom à une
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proslttuëâ; mais s’il devenait épris d’une créa* ture Tertueuse, sensible, et passionnée pour tout ce qoi est noble et grand , dans quelque condition qu’elle liit née , je pardonnerais , même à un prince, d’élever jusqu’à lui l’objet de ses préférences, et de le placer, à l’exemple du czar Pierre, sur le premier trône du monde.
Malheureusement on prend souvent pour de l’amour ce qui n’est que des désirs : on croit s’être élevé au-dessus de l’opinion publique, on n’a fait que se dégrader devant elle.
Que de siècles s’écouleront avant qu’il soit permis d’essayer de convaincre un musulman que le pèlerinage de la Mecque est le voyage d’un insensé, et que le Koian est la concep-* tion d’un imposteur.
À ne commencer que par Socrate, et à ne s’arrêter qu’à Galilée, combien de sages dureut se repentir d’avoir eu assez bonne opinion des hommes pour ( roire qu’on pouvait sans danger substituer la vérité à l’erreur.
Il est presque impossible de lutter avec avan*tage contre les préjugés d’Une nation; il l’est peut-être encore plus de triompher de l’esprit de parti. Les premiers sont toujours les fruits de l’ignorance ou d’une éducation vicieuse; l’esprit de parti est souvent le résultat de l’or-
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gueil. Oa n’y tient avec opiüiâtreté que parce qu’on ne veut pas sacrifier ses intérêts à la vérité. L’homme, si sujet à l’erreur, aurait-il donc à rougir d’avouer qu’il a embrassé un faux système , et qu’il adopte celui qui lui parait le plus conforme à la vérité ?
C’est après avoir reconnu l’impuissance de la saine logique dans les controverses en matière de religion et de politique, qu’un homme sensé doit s’abstenir de toute chaleur dans les discussions sur ces sujets.
Les eiTeurs communes aux hommes de toutes les nations, de toutes les contrées, découlent de vérités prinaitives qui ont été altérées dans leur cours ; tant que celui qui les a transmises aux premiers hommes ne les ramènera pas à leur pureté originaire , le sage doit se résigner à vivre parmi des individus dépourvus de lumières dans leurs adorations , dans leurs hommages , dans leurs désirs^ dans leurs haineS, et dans l’exercice de leurs facultés.